BELGIQUE
Alost. C'est dans cette ville que Jean de Westphalie, qui, comme Pierre Schœffer, avait été scribe, imprima Porphyrii liber Predica-
bilium , en société avec Thierry Martens « in AloBto, per Johannem de Westphalia, Paderbonensem, cum sodo suo Tbeodorico Martini (Martens), 1474» maii die sexto ».
Cette indication a fait croûre à Foppens que Martens apprit l'art de l'imprimerie de Jean de Westphalie. Cependant Martens, dans la souscription de son édition de Fratris Bap' tiste Mantuani, etc.,, de Viia Beata Ubellus, Alost, 1474, dit que c'està Venise qu'il a appris son art :
Hoc opns Impreasl MarUnas Tbeodorlcos AlosU, Qui Venetum scita Flandrenslbus affero cnneta.
Jean de Westphalie fut ensuite appelé à Louvain , et son imprimerie fut installée dans l'Université même. On lui donna le titre de Magister artis impressoria, qu'il avait seul le droit de porter. Ses livres, au bas desquels il mettait : Florida in Universitate Lovaniensi clarissimorum impressione characierum , ont donné quelque célébrité à cette université. Dans son édition de la morale d'Aristole, traduite en latin par Léonard Arétin , il dit qu'il demeure dans la florissante uni» versité de Louvain, et qu'il a exécuté ce livre non fluviali calamo, sed arte quadam charaeterizandi modernissima.
Daunou dit que le premier livre imprimé à Louvain est Gesta Romanorum, in^**, daté de 1473; mais Lambinet affirme que le livre est sans date, et en effet sur Pexemplaire de la Bibliothèque Nationale la date est mise à la main.
Les caractères que Jean de Westphalie appelle vénitiens sont à demi gothiques.
Martens d* Alost,
Thierry Martens vint aussi s'établir à Louvain, où il imprima un grand nombre d'éditions in-4<* et les ouvrages d'Érasme et de Thomas Morus. A la fois homme de lettres et professeur à l'Académie de Louvain , Martens composa plusieurs ouvrages, qui prouvent son instruction ; il savait l'hébreu , le grec, et parlait l'allemand, le français, l'italien et le latin. Martin Dorpius, dans une lettre à Érasme, prétend que Martens aurait pu provoquer saint Jérôme, sinon pour l'élégance de la diction, du moins pour le nombre de langues qu'il savait. Mais cette même lettre nous apprend qu'il aimait fort à boire , et l'appelle un suppôt de Bacchus (1). Lui-même avait pris pour devise : In vino veritas (2). Quoique ses éditions soient très-correctes, dans l'une d'elles ( V Apologie d^ Érasme, 1529) on lit cet avis :
R Thierry Martens d'Alost, aux étudiants « salut et.bénédiction typographique.
« Bien que nous ayons soigneusement sur-
(i) Theodorico nostro Bacchl mysUe.
(a) C'est peut-être par opposition à cette devise en l'bonneur du vin qae Henri Estienne l*' da nom. son contemporain , adopta celle qui accompagne son ollvter : Plvs olei quam vini.
« ▼eillé la eomdioii, de maDière à nous serc Tir des deux yeux et à négliger soa?ent A dans rinteiTaUe notre ami Baccha8(l), ce- « pendant il a été impossible de ne pas laisser « échapper quelques fontes; les Toid : »
Sa probité et sa sincérité lui concilièrent l'es* time et l'affection des savants, tels qu'Érasme, et des imprimeurs, ses confrères. Josse Bade, à qui Érasme avait envoyé le Uvre des Similitudes, que Martens venait d'imprimer, se refusa à le réimprimer en France, de peur de noire à son ami (2) !
Ses impressions, surtout celles en grec, sont bien exécutées. Les caractères étaient fondus par loi. Son premier livre imprimé en grec date de 1501.
Sa marque était une double ancre avec ces
mots : THEono. Martinus bxcudebat. Au-des*
sus sont ces mots H lEPA ArKTPA ; à droite :
Sacra hœcAnchora nonfefellit unquam; k
gauche : Semper sit tibi niœa mens honesto ,
et au-dessous : Sagra Ancbora.
Ne tempettatom vis aaferat; Ancbora lacra Qaà neotein l^as est Jadenda ttbi.
Et plus bas : èv olvcp ii &Xi^Oeia, avec le correctif noXXàxic èv olvou yavaye? tiç xupiaffiv. L'épitaphe qu'Érasme composa pour Martin d*Alost fait allusion à l'ancre de son insigne :
Hic TbeiMlorlciia Jaceo, progDatns Alosto ;
Ars erat impressia scripta referre typta.
Fratribus, ozori.soboli, noUaque auperttct,
OctaTum Tegetus prcterll decadero. AvcaoRA SACRA manet, gratis noUsaima pnbi :
Chrl8te,precor,nanc8is Aitchora sacra mlbl.
Martens, après avoir exercé son art pendant cinquante ans, mourut en 1534, à Alost, où il avait commencé à imprimer dès 1473. Ses éditions nous le montrent en 1476 à Anvers, puis à AJost de 1487 jusqu'en 1492; les anné^ suivantes à Anvers; en 1499 à Louvain, pendant trois ans; ensuite de nouveau à Anvers, jusqu'en janvier 1512; puis à Louvain, où il se fixa. A l'exemple de Gering, qui avait laissé ses biens à la Sorbonne, Martens légua sa fortune au couvent des Guillemites d'Alost , où il s'était retiré, après avoir perdu toute sa famille.
Bruges, Dans le Jardin de Dévotion^ infol. , qui parut vers 1475, Maosion nous apprend que c'est le premier livre sorti de ses presses; en^ suite parut, en 1476, Touvrage de Boccace :
du DecMet des nobles Hommes et cleres Femmes^ Bruges, Colard Mausion, I47e. Le dernier livre avec date qu'il ait imprimé est \e^ Métamorphoses d* Ovide, traduites de la-
(I) Intérim xal tow BpO|iiou KoXXàxi; àTcexo- (levot.
(a) Ne un damno siin , non ausim prslo committere : sancUiis enim amlcitiam colo. Lettre de Josse Bade a Erasme, • Juillet iste.
11 est facbeux que les Imprimeurs et éditeurs belges n'éprouvent pas les mêmes sentiments d'amiUé â l'égard des Imprimeurs et éditeurs français, et de respect à l'égard de nos auteurs.
Un en français par Colard Mansion ; Bruges, Colard Mansion, 1484, grand in-fbl.
Bruxelles. Le premier livre imprimé avec date est 7. ChrysostomiHomUia,iïtA^, 1479.
C'est dans une institution monacale, et par les mains des frères de la Vie Commune, établis dans la forêt de Loigne, au Val-Vert, près de Bruxelles, que fut imprimé l'énorme volume in-f* ( en 1476 ) , Amoldi Geilhoven seu de Roterodamis gnotosolitos , sive Spéculum Conscientiss.
La vie de ces solitaires , qui ne possédaient rien en propre et mettaient tout en commun , n'était point purement contemplative : le défrichement des terres, les exercices spirituels, la calligraphie, les œuvres ascétiques, occupaient tous leurs moments. Arnold, dans sa dédicace, vante les charmes de cette solitude.
SUva placet musls ; urbs est talmlea poeUs; Scriptomm cborus omnls amat nemusetfugitnrbes.
On possède les statuts de cette congrégation des frères de Saint-Jérôme, dits Hiéronymites; l'un d'eux porte, art. 57 : Scribere qui noluerit, substractione cibi autpotuspuniatur. Cette congrégation si utile aux lettres , et dont le fondateur, Gérard Groot (le Grand), était né à Deventer, en 1340, avait aussi une imprimerie à Gouda.
La congrégation des Bollandistes continue à Bruxelles leur grande collection delà Vie des Saints, qui forme cinquante-deux volumes.
En 1845 deux énormes volumes in-f^ont paru, dont le premier contient la Vie de sainte Thé' rèse par le père Vander Moere , et l'autre les légendes d'une époque plus récente, entre autres celle de saint Mommolin, par le père Van Hecke.
Excepté cette grande publication , rien ne distingue l'imprimerie à Bruxelles, qui s'est surtout occupée de réimprimer des ouvrages français et de les fabriquer à bas prix. A cet effet, dit Antoine de Montchrétien (Traité de l'Économie politique, Paris, 1615) : « Les Flamands employent toutes sortes de pauvres gens du pays , à très-petit prix, et obligent les compagnons à tirer quinze cents par jour plus que les François, qui n'en tirent que vingt et cinq cents (1) , faisant faire de la composition à réquipollent. »
Anvers. Le premier livre imprimé dans cette ville date de 1472 ; c'est un livre hollandais, Het boeck van Tondalus , in -4®. C'est donc Van Goes qui serait le premier imprimeur en Belgique.
Thierry Martens, élève de Jean de Westphalie , vint y imprimer l'ouvrage suivant d'un médecin espagnol, maître Pierre : Practica me-
(i) C'est-à-dire que les ouTriers presslers en France n'imprimaient alors que cinq cents feuilles plus la passe, qui n'était que de \lngt feuilles ; elle est maintenant de vingt-cinq feuilles.
dicina qux thésaurus pauperum nuncupa' tur, in-P. On lil à la fin : Studiose correctus, exaratus, Antwerpiey per me Theodoricum Martini , 1476 , 22 mai. Il est imprimé en caractères d'un gothique lourd.
Gérard Leeu ou Leuw, qui avait commencé à imprimer à Gouda, se distingua à Anvers de 1484 à 1492 , surtout par les chroniques et romans de chevalerie ornés de gravures en bois.
Plantin.
Christophe Plantin, cet illustre imprimeur, fondateur de la célèbre Ârcbitypographie plantinienne, était Français, et né en Touraine. Dès sa jeunesse il avait témoigné un goût très-vif pour la typographie et parcouru les provinces et les pays étrangers pour visiter les imprimeries, où il se faisait tour à tour compositeur, pressier ou correcteur, selon le besoin ou l'occasion. C'est ainsi qu'il resta quelque temps à Lyon et à Caen chez Robert Macé, imprimeur du roi.
Il établit à Anvers son imprimerie vers 1554 ; la correction et la beauté de ses imoressions étendirent bientôt sa renommée, et il acquit promptement une fortune considérable.
Ses correcteurs étaient des savants distingués, Jean Gheesdal, Théodore Pulman, Victor Giselin, et François Raphelinge, qui préféra rester correcteur chez Plantin plutôt que d'aller occuper à Cambrigde une chaire de professeur de grec. Raphelinge, chargé principalement de la correction des textes en langues orientales , devint le gendre de Plantin , et lui succéda à Leyde dans Timprimerie que Plantin y avait établie; il professait en même temps l'hébreu dans cette ville.
Parmiies plus habiles correcteurs de Plantin, on doit citer Corneille Kilian, qui exerça cette pénible fonction pendant cinquante ans; il en connaissait toutes les difficultés et même les désagréments , ainsi qu'on le voit dans les vers où il fait l'apologie des correcteurs contre les auteurs, auxquels il reproche le peu de soin apporté à leurs manuscrits et l'injustice de leurs exigences.
Corrector Typographicus.
Officll est nostrl mendosa errata llbroruro
Corrigere, atque sais prava notare lo(Us.
Ast quem scrtbendl cacoetbes vexât, ineptas
Ardello Titits barbarieque radis, Plarima conglomérat, dlstingalt pauca, Uluriit
Déformât chartas, scriptaque commaculat.
Non annum premit in nonum, non expolit artc.
Sed valgat properis somnla vana typls.
Quae postqaam docte Musis et Apolline nnllo
Composita exclamant, ringitor ardello ; Et qaacumqae potest sese ratione tuetur,
Dum correctorem carpit agltqae reum.
Heus! cessa Immerltam culpam transferre deinccps
In correctorem, barde, typographicum.
lUcifuod est rectum nondepravavit. At audln?
Posthac Ïambe taos, ardelio, catulos.
Errata alterius quisquis correxerit, iUum
Plus satis invidia% gloria nuUa manet.
Ses belles éditions et son talent lui méritèrent d'être le premier imprimeur du roi d'Espagne. De Thou raconte que lorsqu'il visita à Anvers l'imprimerie de Plantin, dix-sept presses y étaient à la fois en activité (1), et Guîcbar* din dit que chaque jour trois cents écus d'or suffisaient à peibe à la paye des ouvriers (2).
Le premier livre qu'il imprima porte la date de 1555 ; c'eat un. petit in- 12 de soixante pages, qu'il désigne ainsi dans la dédicace : C'est le premier bourgeon sortant du jardin de mon imprimerie.
Sa Polyglotte en bébreu, grec, latin et chaldéen , est un cbef-d'œuvre pour l'époque où elle fut exécutée, 1569-1578, 8 Toi.
in-fol. : elle est plus complète que celle d'Afcala ( complutensis ) (3). Charles Scribonius , dans son enthousiasme, l'appelle la huitième merveille du monde (4). Arias Montanus, le savant éditeur de cet ouvrage, signe à la fin de chaque volume qu'il est imprimé summa diligentia , et rend témoignage dans l'une des préfaces du tome II de sa grande correction, dont il attribue le principal mérite à Raphelinge, le savant gendre de Plantin.
M. Van Praet fait mention de dix exemplaires de cet ouvrage imprimés sur vélin.
La première idée d'imprimer une Bible polyglotte appartient à Aide l'ancien , ainsi qu'on en peut juger par le précieux et probablement le seul exemplaire qui existe à notre Bibliothèque Nationale, d'une page petit in-P, servant de modèle à l'édition qu'Aide avait annoncée. Elle offre en regard, à trois ëolonnes, et sur la même page, les textes hébreu , grec et latin. « Combien ne doit-on pas regretter que le malheur des temps et les tracasseries qu'Aide annonce lui avoir été suscitées par des envieux , l'aient empêché de réaliser son projet , et d'ajouter à sa gloire celle d'avoir donné le premier une Bible polyglotte.
Il aurait devancé celle qui fut imprimée à Complute, en 1514-1517, par les soins et aux Irais du cardinal Ximenès. Ce fut peut-être à la feuille d'essai fait par Aide qu'est due la première idée de cette réunion de TÉcriture sainte en plusieurs langues sur une même page (5). »
Lorsqu'en 1592 on eut achevé à Rome l'impression dQ la sainte Bible, texte de la Vulgâte, on fit choix de Plantin pour reproduire cette édition originale et en répandre les
(1) Incujus œdibus, licet rébus acclsis, tuncadbue septemdecim prœlis opus fervebat. Lib. I . de P^ita sua.
(a) In Belglo. de Antwerp.
(3) £Uo contient une partie de la Paraphrase en chaldéen que le cardinal Xlrocnôs avait cru devoir omettre.
(4) Octavum orbi miraculum Me est. — in ^ntwerpia, p. Ait ; éd. leio.
(H) Voy. Icsjinnales de l^ Imprimerie des Mdes^ par M. A. A. Renonard, s" éd., p. 389, où cet excellent bibliographe donne un spécimen lithographique de ce précieux feuillet.
exemplaires au delà des Alpes, conformément au décret du concile de Trente qui prescrit de l'imprimer le plus parfaitement quMl serait possible. Ut hœc ipsa vêtus et vulgata editio quam emendaiissime imprimer etur. Le 1 1 mars 1597 un bref fut accordé par Clément YIll à Jean Moret, gendre de Plantin et 800 successeur à Anvers, par lequel à lui seul élait accordé pendant dix ans )e droit d'imprimer au delà des Alpes la Vulgale conformément au texte donné par Timprimerie du Vatican , à la charge de publier cette Bible avec le plus grand soin et sans y faire aucun changement.
Le nombre d'ouvrages imprimés par Plantin est considérable; ils sont remarquables par ieur belle exécution, et surtout par leur grande correction. Je citerai seulement les œuvres de saint Jérôme en 9 vol. in*fo]., revues par Marianus Victorius sur les manuscrits et accompagnées de notes, 1578-1579, et les trois éditîpDS de ]à Bible en bébreu format in-4'', une autre en 2 vol. format in-8°, et une en 4 vol. format in-16, publiées en Tannée 1566.
Il mourut en 1589, àl'&ge de soixante-quinze ans. Voici son épitapbe :
Chrtstopborus situa hic Plantinus, Régis Iberi Typograpbus ; sed Rex Typographûm ipse fuit.
Sa marque était un compas ouvert, avec cette devise : Labore et Constantia.
Il ne reste presque plus rien aujourd'hui de rArcliétypogmphie plantinienne. £n 1836 elle existait cependant » dans le même local où M. Crapelet fut reçu par M. Moretus, descendant du côté maternel de Plantin.
« Mais, dit M. Crapelet, des dix-sept presses que le président de Thou y vit rouler en 1576 il n'en reste plus que deux à botte et à nerfs de bœuf(l), encore debout, mais qui ne sont plus de service; cinq autres, de construction moderne, y étaient en activité. » On y voit encore les restes des anciens meubles de l'imprimerie de Plantin, et les anciens fleurons et vignettes gravés en bois , mais rongés des vers et prêts à tomber en poussière ; on y montre aussi le fauteuil en .bois où s'asseyait Juste- Lipse pour y corriger ses épreuves. »