‹ Histoire de la typographieChapitre 10 sur 17 · Amice quisquis hue yenis · texte numérisé non relu

Amice quisquis hue yenis

Aut agito paucis, aut abi, Aut me laborantem adjuva.

inconnu, au masque railleur et sarcaslique, au regard vif et furetant, demanda la faveur d'être introduit près de Manuzio. Celui-ci, fort occupé, laissa faire longtemps antichambre au nouveau venu. Enfin, il le fit appeler. C'était Érasme, le Voltaire hollandais, qui venait contempler Aldo sur le théâtre de sa gloire, et le remercier de sa belle édition de VÉloge de la Folie. Aldo s'excusa de son mieux, reçut Érasme à sa table et l'hébergea pendant huit jours. Mais jamais natures plus dissemblables ne s'étaient trouvées en contact; aussi, lorsqu'ils se quittèrent, Érasme et Manuzio étaient brouillés à mort.

Manuzio, souvent gêné dans ses desseins par le manque d'argent, avait épousé, en 1500, la fille d'Andréa Toresano d'Asola, aussi imprimeur et de plus fort riche. Andréa vint souvent au secours de son gendre ; l'établissement de celui-ci prospérait enfin, quand la guerre éclata sur Venise. L'empereur Maximilien entra en armes sur le territoire de la république pour se venger du traité d'alliance conclu par les Vénitiens avec le roi Louis XIL Toutes les propriétés de Manuzio furent pillées et dévastées. Venise oflrit une grosse somme à l'empereur; Maximilien faisait la guerre en vrai soudard, il accepta joyeusement et se retira de même. Mais alors ce fut bien une autre affaire : les Français, qui convoitaient les possessions vénitiennes, cherchèrent querelle au sénat; ils prétendirent qu'un accommodement n'avait pu être

valablement conclu avec rëmpéreur sans, l'assettliment de Louis XII, et ils déclarèrent la guerre à.leur tour. Aldo subit pendant quelques années d'étranges vicissitudes ; un jour, quittant Milan, ir tomba aux mains d'une troupe de soldats vénitieiis, qui le prirent pour un espion; on l'emmena à Caneto, où le peuple lui eût fait un mauvais parti, sans rinterven* tion d'un sénateur nommé Joffredo Gacoli. Enfin la paix fut conclue ; Aldo s'empressa de rentrer à Yenise, mais hélas! plus pauvre encore qu'il n'en était sorti. Il s'associa avec Andréa d'Asola, en- restant le chef suprême de l'établissement, qui se rouvrit enfin en 1S12. Brisé par l'âge et les chagrins, il s'occupait avec ardeur de son art favori , et préparait une Bible polyglotte (hébreu, grec et latin), lorsque la mort le surprit en 1515. Il avait soixante-huit ans, La seule page de cette Bible qui ait jamais été exécutée se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale à Paris, n° 3064.

Paul Manuzio et Manuzio le Jeune marchèrent sur les traces de leur père et de leur grand-père. En 1383, le dernier laissa son imprimerie à Nicolas Manassi, l'un de ses ouvriers.

La marque distinctive, nous dirions presque les armoiries de Manuzio, adoptées par lui à partir de 1502, sont une ancre autour de laquelle s'enroule uu dauphin, la tête en bas, avec le mot ALDUS coupé en deux par la tige de l'ancre.

On voit que cette famille s'éteignit assez misera^ Hement après une courte durée. Maïs depuis quelque temps déjà un autre astre s'était levé à l'horizon et brillait du plus vif éclat : nous voulons parler de la dynastie des Estienne.

Issus d'une bonne famille bourgeoise de Paris, les Estienne exercèrent de 1503 à 1629, c'est-à-dire sous

Marque de Manuzio.

les règnes de Louis XII, François I", Henri II, François 11, CharlesIX, HenrilU, Henri IV et Louis XHI. Ils firent faire peu de progrès à la typographie ; et leur renommée, légitime certainement, tient surtout à leurs grandes qualités personnelles et à leurs éditions d'une correction rare et soigneusement expurgées.

Henri I", le chef de la famille, naquit en 1470, devint imprimeur en ISOO et mourut le 24 juillet 1520 ;

il avait pour marque un écu chargé de trois fleurg de lis ; au-dessus de cet écu, une main sortant dun nuage tient un livre fermé ; la devise est Plus olei quam vini (plus d'huile que de vin). Le premier, il avertit ses lecteurs des fautes d'impression, au moyen à^un erratum final. L'un dea grands mérites d'Henri I", c'est d'avoir donné lé jour à Robert, qui fut l'illustre de la famille.

Ce grand homme naquit en 1503, et ne devint imprimeur qu'après la mort de son frère François, qui exerça de 1520 à 1526. Robert débuta par les Partitions oratoires de Cicéron, qui portent la date du 7 des kalendes de mars 1527. Puis, d'année en année, il publia quelque belle édition classique, soigneusement revue par les savants qui fréquentaient, sa maison. Son atelier était établi près de la rue Saint- Jacques ; il avait coutume, rapporte la tradition, d'afficher à sa porte les épreuves des livres en cours d'impression, et il offrait un écu d'or de récompense aux passants qui y découvriraient une faute. Sa scrupuleuse exactitude était si bien honorée que François I", lui rendant un jour visite, attendit, pour l'avertir de sa présence, qu'il eût achevé la correction d'une épreuve qu'il tenait en main.

C'était une vie toute de travail et de vertus intimes que celle de Robert Es tienne. La science brillait même à son foyer domestique. Il avait épousé Pétronille ou Perrette Bade, fille de Josse Bade ou Badius»

Épouse et fille de savant, cette docte femme parlait purement et facilement le latin; elle en voulut inculquer elle-même les éléments à ses enfants et à ses

François I" chez Robert Eetienne.

domestiques, si bien que tout le monde dans la maison parlait la tangue de Cîcéron.

Gomme les Manuce, Etienne était peu riche; cependant il ei!tt mené jusqu'au bout une vie tranquille et même heureuse, s'il n'eût eu maille à partir avec la Sorbonne. On lui reprocha son édition de la Bible de 1532. On l'accusa de schisme et d'hétérodoxie. De

telles accusations avaient un terrible caractère de gravité à cette époque, où les premières tentatives de la Réforme ébranlaient sourdement le monde chrétien.

Sans le ferme appui du roi François I", Robert Estienne eût été forcé de quitter là France dès 1533. L'autorité du roi balançait à peine celle de la Sorbonne ; Estienne dut se soumettre à certaines conditions imposées ; il prit notamment l'obligation de ne rien imprimer sans le consentement exprès de l'autorité ecclésiastique. Il se rejeta dans les études purement littéraires, et composa son fameux Thésaurus lingiide latirice, ouvrage excellent, immense, qui contient la substance de la meilleure latinité, et dont il perfectionna le texte dans plusieurs éditions successives.

Mais la question religieuse était pressante ; chacun avait les yeux tournés vers la Réforme ; Luther régnait en Allemagne , Zwingli venait d'être massacré à Zurich ; l'Église catholique , attaquée par la force , se défendait par la force ; personne ne restait indifférent ou neutre dans un pareil débat. Robert Estienne courut au-devant d^inévitables dangers en publiant sa nouvelle Bible de 1545. Le roi commençait à se refroidir. Ennemi personnel de la religion réformée, il avait des motifs tout particuliers d'être quelque peu fâché contre son imprimeur (Robert avait reçu, dès 1539, le titre d'imprimeur du roi pour le latin et l'hébreu). En

effet, le roi de France ne pouvait oublier qu'en 1512 Zwingli accompagnait comme aumônier les vingt mille Suisses levés par le pape Jules II contre le roi Louis XII et que, en 1515, le même Zwingli assistait encore dans le camp de nos ennemis à la bataille de Marignan ; lors de ses démêlés avec Charles-Quint, François I" voulut obtenir Talliance de la Confédération helvétique; une voix éloquente renversa ses projets : c'était celle de Zwingli. Le roi de France pouvait donc, sans injustice, s'offenser de la conduite d'Estienne; il lui garda longtemps rancune, jusqu'au jour où, sa clémence naturelle reprenant le dessus , il arrêta les poursuites.

A cette époque une épouvantable catastrophe vint jeter la douleur dans l'âme de Robert; son confrère, son ami Estienne Dolet fut, par arrêt de laSorbonne, brûlé vif en place de Grève, le 3 août 1546.

Dolet, esprit inquiet, turbulent, vindicatif, incisif et imprudent au delà de toute imagination, s'était toute sa vie attiré de mauvaises affaires. A Toulouse, il avait traité les magistrats d'ignorants, de barbares et de cuistres, dans une discussion sur l'éducation universitaire; condamné à la prison, il redoubla ses injures et fut forcé de faire amende honorable dans les rues de Toulouse. A Lyon, il mit en avant des propositions luthériennes, qui compromirent encore sa liberté. Il eut une querelle, tua un homme, s'enfuit à Orléans, vint à Paris, se présenta hardiment à

François I" qu'il charma, obtint sa grftce pleine et entière, et retourna à Lyon. Il y fonda une belle imprimerie d'où sont sortis quelques traités politiques de Claude Cottereau, et une belle édition de \ti Pandore, par Jean Olivier, évêque d'Angers. Il avait pour devise une main qui polit au moyen d'une doloire un

' La doloire d'EsUenne Dolet.

tronc noueux et informe, avec ces mots à l'entour : Scabra et impolita adamussim doïo atque perpolio. Dolet se fit mettre deux fois en prison. Le grand aumônier de France, Pierre Duchâtel, lui obtint des lettres de grfl,ce; mais la Sorbonne, constamment maltraitée dans les écrits de Dolet, obtint du Parlement qu'il ordonnât pour condition de l'entérinement que les livres de Dolet seraient brûlés par la main du bourreau. Dolet jeta les hauts cris, vomit des torrents

d'invectives contre tout le monde, amis et ennemis, et finit par rester aux mains terribles de Tlnquisition. II mourut avec un grand courage, et Ton fit courir dans Paris ce calembour latin à son éloge :

Dolet quisque dolet; non dolet ipse Dolet.

Chacun plaint Dolet ; seul Dolet ne se plaint pas.

Robert Estienne, qui avait réimprimé quelques-uns des ouvrages de Dolet, fut pris d'une légitime inquiétude ; Tair de France lui devenait dangereux. Une querelle théologique , que fit naître la mort de François I", arrivée le 31 mars 1547, faillit procurer à Robert le triste honneur d'être également brûlé à la requête de la Sorbonne. Pierre Duchâtel, évêque d'Orléans, grand aumônier de France, conseiller familier du feu roi, avait imprimé chez Robert une oraison funèbre de François P'. L'orateur faisait entendre que l'illustre défunt s'en était allé tout droit de cette vie dans la gloire éternelle. — Hérétique I cria la Sorbonne en colère, vous niez donc le purgatoire? Une députation de docteurs fut envoyée au nouveau roi pour lui adresser des remontrances et appeler son attention sur cette grave affaire. « Les députés, dit un auteur, arrivèrent à Saint-Germain-en-Laye au milieu des intrigues et des agitations du nouveau règne. Ne sachant à qui s'adresser, ils tombèrent entre les mains d'un maître d'hôtel de Henri H; c'était un espagnol appelé Mendoza, esprit libre et plaisant,

qui les régala bien. Us parlèrent à table du sujet qui les amenait. — Messieurs, leur dit Mendoza, on est un peu occupé ici. Le temps n'est pas propre pour agiter ces matières ; d'ailleurs, entre nous, j'ai fort connu le caractère du roi, il ne savait s'arrêter nulle part, il fallait toujours qu'il fût en mouvement; je puis vous répondre que s'il a été en purgatoire , il n'aura fait qu'y passer, ou tout au plus goûter le vin en passant, vous ne l'y trouverez plusi » Les députés se retirèrent en fulminant contre l'impiété de la cour; et Estienne , après avoir vainement lutté contre ses adversaires, finit par se retirer à Genève avec sa famille.

Son beau-frère, Conrad Badins*, l'y avait précédé de trois ans.

Robert Estienne mourut le 7 septembre 1559, après avoir déshérité son fils puîné, Robert II, qui avait refusé d'abjurer le catholicisme,

A partir de Robert, la marque des Estienne est un olivier dont plusieurs branches rompues tombent à

1. Conrad, successeur de son père Josse Badius, fut un fougueux réformiste et un redoutable adversaire pour les ordres religieux. II traduisit VAlcoran des cordeliers, en un volume , et en ajouta un second avec ce titre singulier : Recueil des plus notables bourdes et blasphèmes impudents de ceux qui ont osé comparer saint François à Jésus-Christ, tiré du grand livre des Conformités, jadis composé par frère Barthélémy de Pise, cordelier en son vivant; parti en deux livres» Nouvellement y a été ajoutée la figure d*un arbre, contenant par branches la conférence de saint François à Jésus- Christ, le tout nouveau, revu et corrigé.

terre. Un grand vieillard essaye vainement d'atteindre aux fruits ; une banderole , enroulée dans la partie droite de l'arbre, porte cette légende : NOLI ALTVM SAPERE. Henri H Estienne, sieur de Grières, l'illustre (ils de Robert, conserva cette marque, mais en lui donnant une grandeur double; cette nouvelle

.Marque de Robert Estienne.

vignette est une copie fort améliorée de la première ; le vieillard est d'un dessin bien moins grossier, elles draperies ont quelque chose de la calme simplicité des attitudes grecques. Les ouvrages publiés par les Estienne comme imprimeurs du roi sont marqués d'une lance autour de laquelle s'entrelacent un serpent et une branche d'olivier. On lit au bas ce vers d'Homère :

Au roi excellent et au vaillant soldat.

Henri H Estienne fut le plus grand helléniste de

son siècle. Après une vie errante et vagabonde, il mourut fou au mois de mars 1597 , âgé de soixante ans, à THôtel-Dieu de Lyon.

Robert III, son neveu, fut imprimeur de Henri IV. Il mourut sans postérité en 1644. La dynastie fut continuée par Paul Estienne, premier fils de Henrill, né en 1566, imprimeur-libraire en 1599; il se retira à Genève en 1626 et y mourut Tannée suivante» Le fils aîné de Paul, nommé Antoine Estienne, né à Genève en 1594, fut en 1614 imprimeur du roi et du clergé de France, et mourut en 1674 dans un hôpital de Paris. Henri IV Estienne, fils du précédent, né en 1621, imprimeur-libraire à Paris en 1646, mourut avant son père le 6 octobre 1661, ebrietate, dit le catalogue officiel de Lottin de Saint-Germain (Paris, 1789). Il fut le dernier imprimeur de ce nom célèbre; mais la famille subsistait encore en 1789, représentée par Fabbé Antoine Estienne, qui descendait au cinquième degré de Robert IV, deuxième fils de Henri III Estienne, troisième fils de Robert H.

Les premiers types dont se servirent les Estienne ne laissaient pas que d'être assez imparfaits ; mais, en 1532, Robert en fit graver d'une forme plus élégante, qu'il employa pour là première fois dans sa belle Bible latine. Il tenait beaucoup à la beauté du dessin typique , et c'est à sa demande que François P' fit fondre les beaux caractères grecs que possède encore l'Imprimerie nationale.

Le Nord eut aussi ses Aides et ses Estiennes. Christophe Plantin leur est peut-être supérieur à certains égards. Né près de Tours en 1514 et d'abord relieur à Paris, Christophe apprit la typographie chez Robert Macé à Caen ; les disputes religieuses Fempêchërent de se fixer en France ; il gagna Anvers , s'y établit, devint premier imprimeur du roi Philippe II, et, malgré la concurrence de Bélier ou Bellier, dont la réputation était déjà faite, il amassa une fortune considérable, dont il fit le plus noble usage. Sa table était ouverte à tous les savants ; il les employait comme correcteurs et les rétribuait avec largesse. Philippe II lui accorda le titre à' architypographe du roi , et le chargea de donner une nouvelle édition de la Bible polyglotte d'Alcalaen hébreu, chaldéen, grec et latin. Elle parut de 1869 à 1S73, en huit volumes grand in-folio. La Bibliothèque nationale de Paris en possède un magnifique exemplaire sur grand papier (vitrine VI, n** 198). « En ajoutant, dit Raphelenge , à sa réputation , ce chef-d'œuvre le ruina presque , à cause de l'excessive rigueur que mirent les ministres espagnols à poursuivre le remboursement des sommes que lui avait prêtées le trésor royal. » Sa marque typographique est une main qui tient un compas ouvert, autour duquel on lit ces mots : Labore et constantiâ.

L'atelier, les presses, le matériel d'impression, tels qu'ils ont été délaissés par les Moretus, successeurs

de Christophe Plantin, forment aujourd'hui de sa maison, située place du Vendredi, Tune des curiosités les plus célèbres de la ville d'Anvers. La cour en est ornée des bustes de Juste Lipse et des autres savants qui soutinrent Thonneur de cette illustre imprimerie.

Le grand mérite des Elzevier ou Elzevir , qui ne fournissent aucun détail intéressant à la biographie, est d'avoir employé de beaux types , admirablement gravés, et d'avoir donné de^ éditions de petit format, d'une irréprochable pureté d'aspect. Malheureusement leurs livres sont peu corrects; la science, faisait défaut aux Elzevier, qui n'étaient que des marchands, âpres au gain, avides et ennemis des lettres. Ils ont exercé, de 1592 à 1692, à Leyde , La Haye, Utrecht et Amsterdam. Louis Elzevier est lé premier imprimeur qui ait distingué le v consonne de Vu voyelle ; Lazare Zetner, imprimeur à Strasbourg, avait introduit, dès 1619, ru rond et le J consonne à queue dans les lettres capitales. La marque des Elzevier est une aigle éployée tenant la foudre au bec, avec cette devise : €oncordiâ res parvœ crescunt.

On peut nommer sans crainte , auprès de ces illustres imprimeurs :

Jacques Bellaert , qui imprima le premier livre paru à Haarlem, avec la date, le nom de l'imprimeur et de la ville ;

Laurent - François Alopa , imprimeur vénitien , grand latiniste et plus grand helléniste ;

Erhard Ratdolt, qui naquit à Augsbourg, s'établit à Venise , et introduisit l'usage d'imprimer des figures sur bois dans le corps même de Fouvrage ;

Jean Augereau , imprimeur à Paris (1533), un des premiers imprimeurs français qui abandonnèrent le caractère gothique pour le romain.

Jean Barbou, imprimeur à Paris, auteur de V édition princeps de Marot, in-octavo, 1539, corrigée par l'auteur, et portant pour épigraphe : Mort n'y mord;

Daniel Bomberg, né à Anvers et établi à Venise ; célèbre par ses impressions hébraïques. Il imprima trois fois le Talmud, en onze volumes in-folio, entreprise qui lui coûta trois cent mille écus. Il était si passionné pour la langue hébraïque , et il voulait donner tant de perfection à ses éditions, qu'il entretenait et payait libéralement un grand nombre de juifs qu'il faisait travailler à fixer les contestations sur les points-voyelles. Ces frais allèrent si loin qu'il se ruina;

Nicolas Vivenay , imprimeur à l'hôtel de Condé , à Paris , qui fut condamné aux galères pour avoir vendu des mazarinades ;

Louis Billaine , qui donna la première édition du Glossaire de Ducange ;

Sébastien Cramoisy, l'un des plus célèbres typographes du dix-septième siècle. Sa probité et ses talents firent pleuvoir sur lui les dignités et les récompenses. Il fut échevin ; il eut la première place de

juridiction consulaire, radministration des hôpitaux, et fut nommé directeur de Tlmprimerie royale, établie au Louvre par le cardinal de RicHelieu.

n faut convenir que les illustres typographes dont nous avons esquissé la vie furent bien secondés dans leur œuvre par les artistes contemporains. Notre aperçu sur Tart typographique des seizième et dixseptième siècles serait incomplet si nous ne nous occupions maintenant des graveurs.

GeofiFroy Tory, né à Bourges, est le plus anciennement connu de ces excellents artistes à qui la typographie dut sa première splendeur*. Il avait étudié l'antique à Rome , et fit de longs travaux sur l'alphabet. Dans un ouvrage in-folio, aussi rare que curieux, intitulé Champ'Fleury, il établit des proportions entre Falphabet latin et le corps humain. Il avance que les lettres latines dérivent du nom de la déesse lo, ce qu'il prouve en montrant qu'elles sont toutes formées d'une ligne droite et d'un cercle, I, 0. En les divisant en dix lignes, il trouve des rapports entre ces lignes et le nom d'Apollon et des neuf muses ; ou bien encore avec les sept arts libéraux, la grammaire, la métaphysique et la dialectique ; après avoir construit des lettres qui sont des hommes, il dessine des hommes

1. Geoffroy Tory a trouvé son historien dans ces dernières années. On me permettra de revendiquer la -priorité de mes études : car il y a quarante ans que, le premier, je tirai de la poussière ce nom d'artiste redevenu célèbre aujourd'hui.

Alphabet de Geoffroy Tory.

qui sont des lettres, et chez lesquels se retrouvent toujours Apollon, les muses, les sciences et les arts libéraux. Il reconstitue l'alphabet dans les muscles, et les muscles dans l'alphabet ; puis, par un jeu de fantaisie qui touche peut-être profondément à la réalité, il établit des rapports entre la forme des lettres et les genres d'architecture ; il bâtit des lettres qui sont des maisons ; il écrit des maisons qui sont des lettres et qu'habitent tout naturellement les sept arts libéraux, les sciences, Apollon et les muses ; puis ces maisons se trouvent faites de corps humains, les escaliers sont des S, les murs sont des I ; tout à coup ces I deviennent des membres, les S des fausses côtes ; et le tout se transforme finalement en un flageolet inventé par ledit Apollon, et dans les sept trous duquel Tory loge un art libéral ; en somme, Apollon finit par jouer de ce flageolet, qui est un homme ou un I, ou l'arbre de la science, comme il vous plaira. L'ouvrage est accompagné de planches représentant les alphabets quadraux (anciennes capitales) ; des lettres de formes bâtarde, tourneuse; alphabet des langues persienne, arabique, africaine, turque, tartarienne, chaldaïque, fantastique et utopique ; l'alphabet des lettres fleuries, et enfin des modèles de chifires et lettres entrelacées. Inutile de dire que le plus fantastique de tout cela, c'est l'alphabet africain, complètement inventé par le graveur. Il termine son livre par cette exclamation nwve : « Je suis sur d'avoir des gloseurs et

des mordants ; mais je ne les estime pas la valeur d'un poil. »

En 1509 Tory devint correcteur dans Tatelier d^Henri Estienne; il appliqua sa science à perfectionner les caractères de Josse Badius , le beaù-père de son patron. Dès 1S16, il obtint un privilège pour rimpression à! Heures à l'usage de Rome et de Paris, décorées de lettres fleuries, d'estampes et d'arabesques de son invention, qu'il exécutait lui-même avec beaucoup de goût.- Il était à la fois graveur, fondeur de caractères et libraire, et avait pris pour enseigne un vase antique percé d'un foret et placé sur un livre clos par trois chaînes et cadenas, avec les mots : Non plus. La fêlure de ce vase l'a fait nommer par les amateurs d'estampes le maître au pot cassé. Il n'a pas gravé lui-même toutes les estampes dont ses livres sont ornés ; beaucoup d'entre elles portent la croix de Lorraine, marque de Pierre Woeiriot, le premier graveur sur cuivre qu'ait possédé la France *.

C'est à l'école du bon vieux Geoffroy Tory que se forma Claude Garamond, le plus célèbre des graveurs en caractères. C'est lui qui grava et fondit, sous les yeux de son maître, les caractères romains nécessaires pour l'impression du Champ-Fleury ; c'est à lui

1. C'est à Pierre Woeiriot que sont dues les joUes estampes sur cuivre qui ornent plusieurs Uvres de Simon de Colines et des Estienne.

que François I" confia la gravure des types grecs dont il a été question , d'après les dessins d'Ange Vergen de Candie , son écrivain royal,

Conrad Neobar, patenté dès 1538 pour l'impression* royale des livres grecs, fit usage des premières fontes de ces caractères dans ses éditions d'Aristote et de Philon ; Eusèbc fut ensuite publié par Robert Es* tienne avec les mêmes types. Le trait vif et net de ces caractères n'a jamais été surpassé. Robert, retiré à Genève en 1532, en avait emporté les poinçons avec lui. Us furent réclamés en 1616 à la république de Genève, qui les rendit à la France ; oubliés ensuite dans les bureaux de la Chambre des comptes, ils restèrent longtemps sans emploi; enfin en 1791, M. Du* bon-Lavesne les remit en usage pour une édition des œuvres de Xénophon entreprise par l'Imprimerie royale.

On. né peut faire un plus grand éloge des types romains de Garamond qu'en les comparant à ses caractères grecs; les fameux caractères des Elzevier provenaient des poinçons de Garamond. Cet illustre artiste mourut en 1561.

Guillaume Lebé, célèbre aussi par ses beaux caractères orientaux faits pour Robert Estienne , et par la fonte des types nécessaires à l'impression de la grande Bible de Plantin, fut chargé de procéder, à l'inventaire de la superbe fonderie de Claude Garamond ; il acheta la plus grande partie des poinçons et

des matrices et les réunit à son fonds propre, ce qui composa le plus riche dépôt qui existât alors en Europe. Il mourut en 1598. Son fils et son petit-fils continuèrent la maison jusqu'en 1688 ; la veuve de ce dernier (appelé Guillaume, comme son père et son aïeul) et ses quatre filles, excellentes artistes fondeuses, confièrent la direction de la maison à Jean-Claude Fournier, qui, en 1730, devint propriétaire du fonds. Le troisième fils de J. C. Fournier fut Pierre-Simon, l'auteur du Manuel, Tune des célébrités de l'art typographique.

Pierre-Simon F ournier grava sur acier de grosses et moyennes lettres de fonte (c'est ainsi qu'on appelle en typographie d'énormes caractères d'affiches de 2 à 5 pouce§ de grosseur). Le nombre des caractères gravés par P. S. Fournier est très considérable.

A cette même époque , l'art typographique acquit une nouvelle splendeur en Angleterre, grâce à Baskerville, et en Espagne, grâce à Harra. Celui-ci introduisit le premier le satinage du papier.

l'impression. — PRESSES ET MACHINES.

Nous n'avons pas encore dit un seul mot de la presse, rînstrument typographique qui a subi les transformations les plus complètes depuis son origine. Rien n'était si simple que la première presse : c'était un pressoir à vin, légèrement modifié, que construisit, sur les indications de Gutenberg, le tourneur Conrad Saspach. Voici comment la pression s'opérait avec cet instrument : une planche ou plateau, fixé à l'extrémité inférieure d'une grosse vis en bois , descendait , avec une force plus ou moins grande , sur un plateau inférieur et immobile. Outre sa grossièreté générale, cette presse dut présenter à l'origine une grande difficulté de manœuvre. On ne plaçait qu'avec une peine et des précautions infinies la forme sur le plateau ; le papier risquait

de se chiffonner ou de se maculer entre ces deux planches: il fallut donc mobiliser le plateau inférieur ; ce qu'on obtint en le plaçant sur une double coulisse, le long de laquelle il glissait à volonté, au moyen d'une corde enroulée autour d'un cylindre que terminait une manivelle ; ce qui amena l'expression de presse roulante. Bientôt le manche passé dans le trou de la vis pour la faire tourner fut .remplacé par une longue poignée à demeure, qu'on appela batreau.

Mais cette pression directe était fort inégale et n'agissait efficacement que sur une surface restreinte; il fallait avancer peu à peu le plateau inférieur et donner deux ou trois coups de barreau pour une seule épreuve. Cependant, chose presque incroyable, c'est au moyen de cette machine informe qu'ont été obtenus tous les chefs-d'œuvre de la typographie ancienne, nous ajouterions presque : et moderne ; car on n'a sérieusement modifié la presse que vers la fin dû dixhuitième siècle, et il n'y a pas longtemps que nos imprimeries parisiennes offraient encore aux regards des curieux quelque vieille presse du seizième siècle, reléguée dans un coin, ou même servant encore à faire des épreuves pour la correction en première. On ne se figure pas les affreux craquements qui résultaient de l'emploi de ces machines de bois; c'était un bruit déchirant , et la locution faire gémir la presse, qui n'a plus de sens aujourd'hui, était autrefois delà plus rigoureuse exactitude.

presse eu bois, inoutrant les balles

L'invention de la presse à un coup, c'est-à-dire imprimant la surface entière d'une feuille de papier par un seul coup de barreau, revient à François- Ambroise Didot, petit-fils de Denys Didot, marchand bourgeois de Paris, et fils de François Didot, qui, d'abord libraire, s'était établi imprimeur le 30 janvier t754, et céda son imprimerie à François-Ambroise, le 1*' juillet 1757. Celui-ci, communément appelé Didot l'aîné, porta au plus haut degré la renommée de cette illustre dynastie des Didot, qui occupe encore aujourd'hui une si large place dans l'histoire de la librairie, de l'imprimerie et de la fonderie des caractères. François-Ambroise Didot fut choisi par brevet, le 1" avril 1783, poun faire les éditions des ouvrages destinés à l'éducation du Dauphin, et, en 1788. nommé imprimeur adjoint du clergé de France. Sa maison était établie rue Saint- André des Arts, à Paris.

Anisson Duperron, directeur de l'Imprimerie royale, lui disputa vainement l'invention de la presse à un coup. Les dates tranchent la question. C'est seulement en 1783 qu' Anisson Duperron parla de son invention à l'Académie des sciences, et voici ce qu'on lit, dès 1777, à la page xc de Daphnis et Chloé, édition grecque et latine donnée par Dansse de Villoyson : « C'est avec autant de sagacité que d'utilité réelle pour l'avancement de son art que Didot l'aîné a imaginé et fait exécuter heureusement, mais à grands frais, une presse d'imprimerie d'une construction

nouvelle, à laquelle il a su donner assez de force pour que les ouvrier3 puissent fouler également et d'un seul coup la feuille de papier dans toute son étendue. »

Toutes ces presses, même celles de Didot Fainé, étaient en bois, comme la presse primitive de Gutenberg.

C'est vers 1798 que se sont définitivement introduites les presses en fer. Outre la légèreté, l'élégance, la promptitude de maniement, elles offrirent de plus sérieux avantages. Les ressorts, diversement agencés selon les différents systèmes, étendirent au loin l'action de la vis de pression, et imprimèrent les plus grands formats d'un coup de barreau. De plus, des vis secondaires, bien combinées, permirent de donner plus ou moins de foulage selon la nature du travail, et un point d'arrêt mécanique, sensible pour la main la moins exercée , avertissait l'ouvrier qu'il avait atteint la limite normale de pression. Le barreau, au lieu d'être emmanché directement, fut rattaché à la machine par un coude oblique en fer forgé, qui forma ressort et l'empêcha de se lancer à l'improviste au nez de l'ouvrier, comme cela arrivait vingt fois par jour avec les anciennes presses. Lord Stanhope, pair d'Angleterre, né en 1753, mort en 1816, contribua beaucoup à. ces perfectionnements ; il existe encore des presses à la Stanhope.

Vers le commencement du présent siècle, le bruit se répandit en France qu'un Américain, nommé Kinsley,

HISTOIRE DP LA TYPOGRAPHIE m

venait d'inventer une presse au moyen de laquelle l'encre était portée sur la forme et le papier étendu avec une si grande promptitude qu'un seul ouvrier

Presse à la Stanhope.

sufGsait pour l'impression de deux mille feuilles par heure. Mais les esprits étaient si peu sur la voie que le savant bibliographe Peig:not ne craignit pas d'affirmer II qu'on devait regarder cette découverte comme une fable ».

Ce ne fut que de 1816 à 182S que parurent les premières presses mécaniques. Elles se composèrent en principe, en ce temps-là comme à l'heure présente^ d'une table mobile qui supporte les formes de caractères, et dont toute la surface est successivement soumise à la pression d'un grand cylindre creux et tournant sur un axe. Un ouvrier passe rapidement la feuille de papier blanc entre des cordons plats, disposés à cet effet à la surface du cylindre; cette feuille, immédiatement entraînée par le mouvement de rotation, arrive sur la forme , s'imprime d'un côté, se retourne sur de petits cylindres intermédiaires, se glisse d'elle-même sur un autre gros cylindre, passe sur l'autre extrémité de la table ou marbre mobile , et s'imprime de l'autre côté. La feuille s'imprime donc complètement d'un seul coup, le travail ne s'arrête pas un instant. La presse à bras, au contraire, ne saurait imprimer qu'un côté de la feuille à la fois, et doit interrompre son action pour quelques secondes après chaque coup de barreau.

Depuis Gutenberg jusqu'aux premières années du dix-neuvième siècle, l'application de l'encre d'imprimerie à la surface des caractères de plomb se faisait au moyen de balles qui n'étaient pas sans analogie avec le frottbn des cartiers, malgré la différence de dimension et d'emploi.

Chaque presse à bras était manœuvrée par un

ouvrier pressîer et son v compagnon ». L'ouvrier pressier était chargé spécialement de la mise en train et du tirage proprement dit, comprenant la manœuvre entière, qui consistait : l°àplacer la feuille de papier blanc à l'intérieur d'un cadre mobile où elle se fixait sur de petites saillies de fer nommées pointures; 2* à abaisser sur cette feuille un encadrement à clairevoie, nommé fnsfjuette, qui l'empêchait de tomber

Les deux balles.

en avant et de se salir ; 3° à abaisser le tout sur la forme préalablement encrée ; 4' à tourner de la main gauche une manivelle qui faisait avancer le marbre soutenant la forme, la feuille et le châssis sous la platine de la presse ; 5° à ramener d'un coup de force le barreau emmanché dans la vis, de manière à faire descendre la platine sur la forme et à opérer la pression ; 6° à faire la manœuvre contraire, c'està-dire à ramener le marbre en arrière, à relever le châssis, puis la frisquette, et à dégager la feuille im-

primée, enfin à l'étendre sur une table de bois placée à sa droite.

Le compagnon était investi d'une besogne plus simple en apparence, mais fort délicate. Il avait devant lui, à gauche de la presse et formant pendant à la table d'étendage, unô table à encre, munie en tête d'un rouleau de bois mobile sur son axe par une courte manivelle et fortement serré contre un rebord en saillie. Ce rouleau, chargé d'encre d'imprimerie au moyen d'une sorte de cuiller de bois en forme de palette, constituait Veticrter. En le faisant tourner avec la manivelle, il s'enduisait d'une couche d'encre qui s'égalisait approximativement par la pression contre le rebord. Le compagnon empoignait alors deux balles, une dans chaque main, les chargeait de leur provision d'encre par un contact rapide avec le rouleau de l'encrier, puis les frottait l'une contre l'autre pour obtenir une exacte distribution d'encre à leur double surface. Alors commençait un exercice singulier : le compagnon tamponnait la forme à deux mains jusqu'à ce qu'il eût, à son estime, touché à'nne manière parfaitement égale chaque page , chaque ligne, chaque lettre. Il gagnait à cette série de mouvements rapides, exécutés avec une célérité et une sûreté incroyables, le sobriquet de singe, tandis que l'ouvrier pressier, se dandinant sur place de sa presse à sa table d'étendage, voyait ses balanceme nts perpétuels comparés à ceux de Voiirs.

L'encrage par les balles, essentiellement manuel, qui exigeait une expérience et un tact tout particuliers, était évidemment inapplicable au travail mécanique.

Trouver un procédé automatique pour l'encrage régulier des fortnes, tel était le véritable problème de la presse mécanique. Voici comment on le résolut. De longs rouleaux, d'une matière résistante mais élastique (mélasse et colle forte fondues ensemble et solidifiées dans des moules), furent juxtaposés entre des saillies métalliques, où ils peuvent tourner en liberté au moindre frottement. -Le premier et le plus gros de ces rouleaux prend directement de l'encre à l'encrier-réservoir, placé à chaque extrémité de la machine et tournant lentement au moyen d'une roue dentée, mue par un engrenage spécial. L'extrémité du mordre mobile se termine par une table de bois, sur laquelle les rouleaux étalent l'encre au passage et la distribuent avec égalité ; puis la forme arrive à son tour et passe sous les rouleaux, dont elle reçoit la couche voulue.

La machine entière se meut par une série d'engrenages, commandés par une immense roue, nommée volant. Le volant fut originairement mis en rotation par une équipe de deux ou trois hommes, selon la force et les dimensions de la machine, appelés tourneiirs, qui travaillaient nus jusqu'à la ceinture et projetaient autour d'eux une véritable pluie de sueur,

bien qu'ils se relayassent individuellement de quart d'heure en quart d'heure. L'introduction de la machine à vapeur dans les imprimeries, lorsqu'elle se généralisa, mit un terme à ce répugnant spectacle, qui n'a cependant disparu des ateliers que depuis une trentaine d'années tout au plus.

Les presses mécaniques, successivement perfectionnées par une myriade d'inventeurs pendant. le cours d'un demi-siècle, sont arrivées à des résultats prodigieux, non certes au point de vue de la perfection artistique du travail, mais au point de vue de la rapidité.

Vers.l84S, on considérait comme très satisfaisant qu'une presse mécanique tirât douze ou quinze cents feuilles à Vheure, imprimées des deux côtés, c'est-à-dire deux mille quatre cents ou trois mille de tirage, opérés à grand'peîne en vingt-quatre heures, c'est-à-dire en deux jours de travail, par une presse à bras. Les presses mécaniques dites à réaction doublèrent ces nombres. Dans les presses à réaction, la feuille imprimée d'un côté est transmise mécaniquement de cylindre à cylindre jusqu'à ce qu'elle ait reçu l'impression en reiiration^ c'est-à-dire des deux côtés. Deux feuilles se croisent au sommet de la machine et vont sortir chacune par un bout opposé. Ainsi, dans ce système, il y a de chaque côté deux margeurs employés à placer les feuilles blanches sur les cordons qui les guident sur les cylindres, et

ie\x^receveii?'s de feuilles tout imprimées, par conséquent un système d'encrage compléta chaque bout. On obtenait alors un tirage de six mille feuilles représentant douze mille exemplaires de journal à l'heure, à raison de deux exemplaires de journal par feuille de papier.

On est allé plus loin; le remplacement des formes, composées de caractères mobiles par des clichés ou empreintes formées d'une seule lame de plomb, a conduit à une dernière création, celle des clichés demi-cylindriques qui se fixent directement sur les cylindres de pression; on emploie dans ce système le papier sans fin, qui se fabrique par bobines formant six à sept mille feuilles ; on arrive ainsi à tirer jusqu'à vingt mille exemplaires à l'heure d'un journal de quatre pages à grand format ou quarante mille du format du Petit Journal. Les dernières machines, grâce à des appareils accessoires, ne se bornent pas à imprimer les journaux, elles les déposent à chacune de leurs extrémités tout découpés et symétriquement rangés en tas par centaines exactement comptées, qu'il suffit d'enlever à bras pour les porter directement aux ateliers de pliage. Ces machines perfectionnées n'emploient que trois servants, tandis que les doubles machines à réaction en exigent dix, à savoir : huit margeurs , un receveur et un coupeur.

L'industrie des machines typographiques a dû ses

progrès successifs, depuis cinquante ans, aux noms justement célèbres de MM. Gaveaux, Tonnelier, et, en dernier lieu, de M. Marinoni,

I] ne faut pas se dissimuler que ces procédés accélérés, si favorables à la diffusion de la presse périodique, présentent, avec tous leurs avantages, quelquesuns des inconvénients analogues à ceux des trains rapides sur les chemins de fer. Les machines les mieux pondérées et le plus doucement dirigées par le chef machiniste, appelé conducteur, ne rappellent que de bien loin les produits absolument parfaits des anciennes presses à bras. Le procédé même de l'encrage au rouleau, malgré la commodité de son emploi mécanique ou manuel , est loin d'assurer la régularité de l'encrage. Les balles se maniaient difficilement, il est vrai, et exigeaient une expérience consommée de la part du compagnon pressier. Cette exigence même faisait du compagnon pressier un véritable artiste, coloriste à la main. Le rouleau présente, au contraire , quelque soin qu'on apporte à sa fabrication, des inégalités, des dépressions et des cavités invisibles au toucher comme à la\Tie, et ne communique aux formes d'impression qu'un encrage inégal. Il n'est personne, si étranger qu'il soit à la typographie, qui ne remarque, parfois au premier coup d'œil, de sensibles différences de coloris sur les pages d'une même feuille imprimée, les unes d'uii noir intense, les autres d'un gris pâle à peine lisible.

Aussi exîstait-t-il encore, il y a vingt ans, de vieux compagnons qui regrettaient les balles et regardaient les rouleaux comme une prime offerte à la gourmandise des apprentis. En effet, les tonneaux de mélasse destinés à la confection des rouleaux ne laissent pas que de subir parfois d'assez rudes atteintes , grâce à la convoitise de ces jeunes disciples de Gulenberg.

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