LES TYPES
Jusqu'au dix-neuvième siècle, la typographie française n'employa pour l'impression courante que les deux seuls types romain et italique, gravés sur une échelle graduée; ils suffisaient à tout, texte, titres, affiches et couvertures. En trois cents ans le dessin n'en avait guère varié ; c'était, sans trop de dégénérescence, ce beau type rond, net, plein sans être gras, svelte sans maigreur, qu'avaient employé les Estienne, les Aide Manuce, les Elzevier et les Baskerville.
Avec la Restauration commença une renaissance littéraire ; les premières années du gouvernement de Juillet virent écloie les publications par livraisons *,
1. Il est assez curieux que dès le seizième siècle un imprimeur ait eu l'idée de ce mode de publication démocratique. Peignot rapporte
le journal à bon marché et les annonces. De là les révolutions diverses qui amenèrent un renouvellement intégral des types jusqu'alors employés
Il est, je crois, assez piquant d'étudier ce côté pittoresque et assez inattendu du grand mouvement littéraire de ce siècle.
L'école littéraire qui, par Chateaubriand, Chénier, N. Lemercier, B. Constant, M"* de Staël, arrive à Casimir Delavigne, Alexandre Soumet, Emile et Antony Deschamps, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Victor Ilugo, fut constamment attaquée comme coupable de plusieurs crimes énormes : novation, orgueil, témérité, barbarie, vandalisme, impiété, rébellion, etc. C'était, tout au contraire, une école de retour vers le passé, une réaction qui essayait, au nom de la poésie, de la religion et de la royauté, de réparer les brèches faites par la littérature prosaïque, anarchique et impie du dix-huitième siècle. Elle défrichait et rafraîchissait, avec Marot, Ronsard, Rémi Belleau, Théophile, Régnier, Rotrou et le vieux Corneille, le terrain desséché, brûlé par la chaux vive de Voltaire. Elle puisa en plein catholicisme, dans la chevalerie, dans l'art monarchique du moyen âge.
En conséquence, les caractères gothiques reparurent dans la typographie.
que Christophe Wechel n'imprimait les auteurs latins que par parties, afin, disait-il, d'en faciliter la vente.
Byron, le Freyschûtz et les Contes d'Hoffmann conquirent à leur tour une immense popularité ; on traduisit le Sabbat des sorcières de Ludwig Tieck ; Charles Nodier personnifia le cauchemar sous le nom de Smarra ; Victor Hugo -publia ses ballades, le^Deux Archers, la Norme, la Ronde du Sabbat. Dès que le genre fantatisque eut acquis droit de cité, son humeur conquérante envahit toute la littérature ; la gravure inventa des types nouveaux, incongrus, cornus, fourchus, brisés, ombrés, écartelés, diaboliques, faits pour effrayer les enfants, mais surtout les bibliophiles; en effet, rien de moins régulier, de moins satisfaisant comme lignes et comme aspect, rien de plus difficile ni de plus incommode au lecteur.
Jusque-là, les caractères destinés à l'impression des textes restaient intacts; le caprice et la fantaisie ne s'installaient qu'à la partie la plus extérieure, la plus périssable du livre, les titres et la couverture. Les publications à bon marché et par souscription amenèrent des changements plus graves.
Avec le bon marché disparut l'ancienne perfection de la typographie ; les caractères devinrent allongés, gras et sales; ils fatiguaient l'œil et faisaient danser les lignes et les pages. Pour obtenir plus promptement des feuilles sèches, on mêlait à l'encre une grande quantité d'huiles siccatives qui ne tardaient pas à jaunir et faisaient des taches dans les livres. On ne pouvait exiger de la presse mécanique des pro-
âuits aussi parfaits que ceux de la presse à bras. Le foulage est trop dur et souvent inégal , les marges se dérangent à chaque instant, et le registre est imparfait (voyez ce mot au vocabulaire). Le livre s'enlaidissait chaque jour et menaçait de disparaître, tué par le journal.
Une réaction salutaire s'est manifestée quelques années après la chute du gouvernement de Juillet, et a déterminé la résurrection artistique de la typographie française. Le goût des amateurs s'est imposé à quelques libraires intelligents; le type du caractère allongé, qui fait entrer beaucoup de lettres dans une ligne et qui répondait industriellement aux besoins du bon marché, fut exclu des livres de choix par la renaissance du type rond, dit elzevier, qui rappelle le prototype romain créé en 146S par Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz.
Les livres njodernes exécutés par les Didot, les Mame, les Claye, les Quantin, les Scheuring, les Chamerot, etc., ont renoué la chaîne des traditions.