LES INVENTEURS
Il n'est pas besoin d'insister sur les inconvénients sans nombre du procédé xylographique : autant de planches gravées que de pages dans un volume, c'està-dire travail immense, perte de temps incalculable, matériel sans cesse croissant et d'une conservation embarrassante et difficile ; nulle régularité, par conséquent nulle élégance dans les types employés; matière première peu abondante et d'un prix élevé ; corrections inexécutables, outrées, dispendieuses; nécessité d'imprimer page à page, soit des frais sans bornes de tirage (quatre fois, huit fois, seize fois, vingt-quatre fois plus considérables, selon le format, que par le mode actuel) ; en somme, dépense de temps et prix de revient presque aussi élevés que ceux des manuscrits.
Abandonner la page gravée pour en isoler Félément, c'est-à-dire la lettre, tout est là.
Ce qu'on appelle communément la découverte de l'imprimerie consiste essentiellement dans Tinvention du caractère mobile : il n'y a plus de pages d'un seul morceau; chacune des lettres est détachée, indépendante, individualisée ; on obtient les mots en mettant l'une contre l'autre les lettres nécessaires; chaque ligne, en juxtaposant les mots ainsi composés ; chaque page, en superposant les lignes; cette opération s'appellera composition.
Désormais, plus d'entraves; lorsqu'une page aura été imprimée, les lettres qui étaient entrées dans sa formation serviront à composer d'autres pages, et ainsi de suite à l'infini. Plus de gravure spéciale pour chaque ouvrage ; les caractères employés dans une œuvre profane vont tout à l'heure se combiner à nouveau pour le texte des saintes Écritures ; latin, français, espagnol, italien, anglais, tout se compose et s'imprime avec la même collection de signes ; un assortiment de deux cent mille lettres environ suffit à la reproduction de toutes les bibliothèques du monde.
Cette magnifique simplification , fondement de l'art typographique, est l'œuvre exclusive de Gutenberg. Mais tout admirable et ingénieuse que fût cette méthode, elle soulevait les objections que chaque lecteur vient de se faire sans doute. Deux, trois, quatre ou cinq cent mille lettres à sculpter en relief.
n'est-ce donc rien que cela ? Et cette irrégularité de dessin dont nous accusions les pages gravées ne subsistera-t-elle pas dans le système nouveau? En effet, c'étaient là de graves imperfections. Ajoutez à cela que d'aussi petits objets qu'une lettre, un « ou un e par exemple, sculptés à l'extrémité d'une petite tige de bois de hêtre , manqueraient de symétrie , de parallélisme et d'aplomb ; d'où il suit qu'à l'impression les mots seraient mal alignés, ils danseraient, comme on dit aujourd'hui en termes du métier; les lettres n'approcheraient pas assez l'une de l'autre et laisseraient à travers les mots un blanc désagréable à l'œil ; les caractères seraient forcément d'une grosseur au-dessus de la moyenne et ne se prêteraient pas à l'emploi d'un autre format que l'in-folio démesuré. En somme, les premiers essais durent être empreints d'une grande barbarie.
L'œuvre demeurerait- elle incomplète? Non. Ce qu'un homme de génie avait entrepris, un autre, peutêtre deux autres hommes de génie pouvaient seuls l'achever ; ce furent probablement Jean Fust, et certainement Pierre Schœffer de Gernsheim.
Ainsi donc à cette trinité, Gutenberg, Fust et Schœffer, revient tout l'honneur de la découverte de l'imprimerie, que nous appellerons désormais et invariablement typographie ; le mot imptnmerie est à la fois trop général, trop vague et trop restreint, car il s'applique également à toute nature d'impression.
même à des arts tout à fait étrangers , comme Tapprêt des étoffes d'habillement et d'ameublement, et ne désigne pas nettement, comnie le mot typographie, la reproduction <ie l'écriture par des types invariables et cependant mobiles (tjuo;, Ypa«p£tv); puis il exclurait de notre travail les arts accessoires, mais indispensables à la typographie : le frappage des matrices, la fonderie , la stéréotypie et la clicherie , dont nous aurons nécessairement à nous occuper.
L'Allemagne fut le berceau des trois inventeurs ; Jean Gutenberg, Fust et Schœffer virent le jour à Mayence. Nous allons esquisser rapidement leur biographie et faire connaître dans quelles circonstances le hasard les réunit.