GUTENBERG
Établissons d'abord le véritable nom de ce grand homme, d'après des actes authentiques.
Il s'appelait Henné (Jean) Genszfleisch, noms auxquels il joignait ceux de Sulgeloch et de Gutenberg, qui lui provenaient de deux terres ou seigneuries. La double preuve d'après laquelle nous restituons son identité patronymique, communément défigurée, c'est qu'une lettre de lui, datée de Strasbourg le 24 mars 1424, est signée Henné Genszfleisch, dit Sulgeloch; et qu'il s'intitule Henné Genszfleisch de Sulgeloch, DIT GuDiNBERG, daus uu actc passé à Mayence, le 20 juillet 1459, où son défunt père est nommé Henné Genszfleisch, son frère encore vivant Friele Genszfleisch, ses cousins Jean, Friele et Pedermann Genszfleisch. Ainsi, le nom patronymigue est bien
Genszfleisch , en allemand moderne Gansfleisch, qui signifie « chair d'oie ». Sulgeloch ou Sorgenloch et GuTENBERG ne sont que des noms de terres ou des surnoms personnels à l'immortel inventeur de Timprimerie. C'est le second de ces surnoms que la postérité connaît seul. On sait un autre exemple de cette bizarrerie de la gloire : le prénom d'Amerigo ou Emmerich Vespuzi ne s'est-il pas imposé à la plus vaste des cinq parties du monde ?
Ceci dit, nous ne le nommerons plus que Gutex- BERG, pour ne pas déconcerter le lecteur.
Gutenberg naquit, entre 1390 et 1400, àMayence\ d'où sa famille était originaire et où elle n'avait cessé de résider. On lui connaît deux frères et une sœur : Friele, déjà nommé, Conrad, qui mourut le premier, et Hebele ou sœur Berthe, religieuse au couvent de Sainte-Claire de Mayence, qui mourut après Conrad, Leur famille était noble et possédait du bien.
1. Une très aventureuse hypothèse, qui faisait naître Gutenberg dans la ville minière de Kutenberg en Bohême, imaginée en 1840 par le romancier laroslas Wrtatko, a été prise au sérieux et scientifiquement développée par le révérend Charles Winaricky, curé de Kowan. Traduit en français par le chevalier Jean deCarro (Bruxelles, 1847), le travail, d'ailleurs fort savant, du vénérable ecclésiastique me parait devoir être écarté. Sans entrer ici dans une controverse aride, qui m'obligerait à discuter et & détruire un & un les arguments Imaginatifs ou les identifications trop ingénieuses du curé Winaricky, je me borne à constater que tout ce qull propose concernant la généa* logi&, la personne et l'âge de Gutenberg, qu'il rajeunit d'une quinzaine d'années, en le faisant naître seulement en 1412, est inconciliable avec les documents authentiques qu'il passe sous silence, bien qu'on puisse difficilement admettre qu'il les ait ignorés.
Gutenberg, pour sa part, avait des rentes et revenus placés à Mayence, à Seilhoven, à Lorzwiller, à Bodenheim et à Muminheym, lorsque, par suite de circonstances demeurées incertaines, il alla s'établir à Strasbourg, avant 1424. Il fut immédiatement inscrit comme citoyen de cette ville, où il croyait s'établir pour toujours. Il y fit arrêter en 1434 le nommé Nicolas, greffier de la ville de Mayence, qui lui retenait les intérêts de son apanage; il le fit ensuite relâcher sur les représentations du conseil de la ville de Strasbourg.
Il avait étudié les sciences qu'on qualifiait en ce temps là d'occultes, c'est-à-dire la physique et surtout la chimie ; ses études le conduisirent à des résultats sans doute intéressants , mais qui dévorèrent son modique patrimoine ; car, en 1431, il forma avec quelques bourgeois de Strasbourg une association ayant pour but d'exploiter certains secrets tenant du merveilleux, dans lesquels la typographie n'était certainement pas comprise, comme l'ont affirmé légèrement quelques historiens modernes. Il ne s'agissait encore que de l'art de polir les pierres et les miroirs, ainsi que de fabriquer de menus objets en divers métaux , très recherchés dans les lieux de pèlerinage : médaillons, reliquaires, etc., et particulièrement au pèlerinage du Salut [Heilthumsfarth) d'Aixla-Chapelle.
A ces travaux obscurs et acharnés les ressources de
Gulenberg s'épuisèrent rapidement ; la pierre philosophale a dévoré plus d'or qu'elle n'en eût jamais rapporté. L'histoire de son mariage offre une particularité piquante. Nous le voyons cité en 1437 devant l'officialité de Strasbourg par une certaine Anne, dite de la Porte de fer {zur Isemen Thûr), d'après le quartier qu'elle habitait, et c'est précisément cette femme qu'il épousa, puisqu'on la retrouve ensuite sur le registre des contribuables de la ville de Strasbourg sous le nom d'Anne de Gutenberg.
La preuve que l'invention ou la première idée de l'invention de l'imprimerie n'était pas l'objet de sa première association est fournie par l'exposé suivant, au cours d'un procès dont nous allons parler.
Ses associés André Dritzehen et André Heilmann lui rendant un jour visite au couvent de Saint- Arbogast , où il s'était établi , hors des portes de Strasbourg, s'aperçurent qu'il s'y occupait d'un art merveilleux et inconnu, dont il s'était réservé le secret. Ils le déterminèrent, à force de prières, à le leur communiquer. Gutenberg y consentit, ce qui donna lieu à un nouvel acte d'association pour cinq ans, et cette fois il s'agissait bien du secret de l'imprimerie.
En effet, Gutenberg n'avait consenti cette seconde association qu'à deiix conditions expressément et clairement stipulées : la première, que les associés verseraient une nouvelle somme de 280 florins, dont
100 au comptant et les 150 autres aune époque déterminée ; la seconde, que si Tun des associés venait à mourir pendant la durée de la société, la société continuerait entre les survivants, qui désintéresseraient les héritiers du décédé moyennant une indemnité à forfait de 100 florins. Cette prévision se réalisa pour André Dritzehen, qui mourut en 1439, redevable de 85 florins àGutenberg. Georges et Nicolas Dritzehen, héritiers de leur frère André, émirent la prétention, contraire à Tacte social, de le remplacer dans Tas» sociatîon; Gutenberg s'y refusa; ils le citèrent devant le tribunal de Strasbourg, qui rejeta leur demande après enquête , aux termes d'une sentence du .12 décembre 1439, moyennant 15 florins, qui, avec les 85 florins redus par André Dritzehen, formaient les 100 florins d'indemnité prévus au contrat.
Les témoignages recueillis sous serment dans le coiurs de cette enquête révèlent avec certitude la nature de l'invention dont le couvent de Saint-Arbogast fut le berceau. C'était bien Timprimerie. Les dépositions des six témoins, hommes et femmes, les premiers humains qui aient vu de leurs yeux les appareils primitifs de l'imprimerie naissante, sont extrêmement intéressantes dans leur naïveté. Je me borne, pour la clarté de ma narration, à en résumer les points essentiels :
!• Gutenberg possédait, dès 1439, une presse qu'il
avait fait exécuter sur ses plans par un tourneur nommé Conrad Sahspach.
2* Cette presse était par conséquent en bois, puisque le métier de tourneur en métaux n'existait pas au quinzième siècle.
3° Cette presse était à deux vis.
4° Il y avait sous cette presse, à la mort d'André Dritzehen, quatre pages, c'est-à-dire une feuille complète, nécessairement in-folio, puisque tous les premiers livres furent imprimés dans ce format.
5° La presse était, par conséquent, d'assez grande dimension.
6° Les quatre pages étaient composées en caractères mobiles, puisque Gutenberg, craignant les indiscrétions des héritiers d'André, donna l'ordre à son domestique de les « mettre en pièces » — on dit aujourd'hui « mettre en pâte » — et de les jeter sous la presse afin que personne ne comprît le secret.
Ces caractères mobiles étaient-ils formés de bois ou de plomb ? C'est une question complexe, qui appelle quelque explication.
Très vraisemblablement Gutenberg, en prenant son point de départ dans la gravure sur bois, ne songea d'abord qu'à graver isolément les lettres, qui s'obtenaient par un relief tout d'une pièce sur les planches xylographiques. Mais l'incommodité des lettres gravées sur bois , difficiles à dresser exactement et sujettes à des déformations instantanées sous l'influence
de rhumidité, de la chaleur ou de la lumière, dut le conduire à la substitution du métal au bois de buis ou de hêtre. L'un des témoins entendus au procès de 1439, Jean Dunne, orfèvre et par conséquent marchand de métaux, déclarait avoir fourni à Gutenberg, il y avait environ trois ans, pour une centaine de florins de choses propres à l'imprimerie, parmi lesquelles on croit qu'il se trouvait une certaine quantité de plomb.
Ces renseignements sont vagues. Cependant, en y réfléchissant, on arrive à comprendre que l'invention de la presse par Gutenberg, qui est certaine, implique l'existence de caractères métalliques, obtenus soit par gravure directe, soit, ce qui est plus probable, par la fonte sur moulage au moyen d'un procédé quelconque. Voici pourquoi.
J'ai décrit sommairement le procédé d'imprimerie des cartiers et des anciens graveurs sur bois, c'est-àdire l'emploi d'un pinceau pour enduire les reliefs d'une encre ou couleur grise et fluide, et d'un f rot ton ou petite balle de lisière ou de tissu de crin qui presse le papier sur les reliefs. L'encre des cartiers, suffisante pour les impressions xylographiques, l'eût été pour les impressions typographiques si elles n'eussent différé que par la division des types, et non par leur matière. L'encre fluide et maigre , qui noircit les fibres pénétrables du bois, coulerait sur du métal; or, comme il est certain que les premiers livres typogra-
phiques sont imprimés avec de l'encre grasse et noire, on en peut conclure légitimement que l'emploi de cette encre nouvelle était nécessaire pour obtenir l'adhérence de la solution sur des reliefs de plomb ou d'étain.
L'encre d'imprimerie dont se servit Gutenberg, remplit toutes ces conditions ; c'est un mélange d'huile et de noir ; l'huile , convertie en vernis par la cuisson , est broyée très exactement avec le noir qui se tire de la poix-résine brûlée dans une bâtisse spéciale nommée sac à noir; les huiles de noix et de lin sont les seules propres à fabriquer de bonne encre ; les autres font maculer l'impression et jaunissent rapidement.
La minutie de ces détails ne sera pas jugée excessive si l'on considère qu'il s'agit de fixer les premiers linéaments d'une immense découverte.
Résumons cette partie du présent travail.
C'est dans le laps de temps compris]^entre 1436 et 1439 que Gutenberg inventa de toutes pièces : 1** les caractères moîîiles, en bois ou en métal ; 2° la méthode de leur assemblage pour former les pages d'un livre ; 3** l'encre grasse pour en préparer l'impression nette et colorée ; 4° la presse pour réaliser cette impression par l'effet d'une pression plane , uniforme et instantanée, ce qui permit d'obtenir des feuilles de vélin ou de papier imprimées des deux côtés, page sur page, au lieu des impressions à verso blanc dites anopis-
thographes, qui caractérisaient les produits de la xy-* lo graphie.
Ainsi, la maison de Gutenberg à Saint-Arbogast, hors des portes de Strasbourg, fut le berceau de l'art typographique.
C'est donc à bon droit que l'antique cité de Drusus, de Clovis et de Dagobert, redevenue française, érigea à Gutenberg, en 1841, une statue due au ciseau du célèbre sculpteur David d'Angers.