CHAPITRE IV
Méthodes d’inoculations préventives; — variolations; — vaccinations ; — vaccines diverses; — divers procédés. — Nouvel instrument d’inoculation et de vaccination. — Examen critique des uns et des autres.
L’inoculation, provocation ou transmission artificielle des maladies virulentes et contagieuses, employée comme moyen préventif de ces mêmes affections morbides, est une opération qui consiste à insérer sous l’épiderme de la personne qui désire être inoculée, ou que l’on veut inoculer, une certaine quantité de virus, dans le but de faire naître chez cette personne une maladie semblable à celle dont ce virus est le produit.
Si minime que soit cette quantité, elle contient toujours, à un moment déterminé, un germe suffisant et capable de reproduire cette affection morbide, au moins sur les points d’insertion. Mais, pour que cette reproduction ait lieu, il faut que ce germe se trouve placé dans certaines conditions qu’il est bon défaire connaître.
Elles sont de trois sortes, et doivent être remplies, simultanément, par chacun des trois êtres qui concourent à cette opération, savoir : le virus à inoculer, l’inoculateur qui l’insère, et l’inoculé qui le reçoit; la semence, le semeur et l'ensemencé.
La semence doit être de bonne qualité. Pour cela, elle doit être cueillie au moment de sa maturité, variable dans chaque espèce; au moment où elle vient d’acquérir son summum d’intensité, de vitalité, et par suite de dis-
positions à la germination; elle ne doit être ni trop jeune, ni trop vieille. Dans le premier cas, elle n’a point encore acquis ses qualités germinatrices; dans le second, elle les a plus ou moins complètement perdues; elle n’a plus de valeur, ou bien elle n’a qu’une valeur relative, quand elle en conserve encore.
Elle doit surtout être pure de tout mélange.
Le semeur, ici, n’est plus un semeur ordinaire, qui peut, à la rigueur, et si bon lui semble, prendre et jeter sa semence au hasard, à ses risques et périls. Celui-ci doit savoir choisir sa semence, non-seulement au point de vue de la qualité, mais encore au point de vue de la provenance; il doit connaître parfaitement le moment de sa maturité, le moment où il faut la prendre pour l’insérer avec fruit. Il ne doit la cueillir et l’insérer qu’à ce moraent-là: mieux vaut la laisser perdre que d’user d’une semence corrompue, avariée, inactive ou morte.
Et quand l’inoculateur sait pouvoir compter sur son virus, il doit l’inoculer dans des conditions telles qu’il soit sûr et certain de l’insérer seul et sans adultération d’aucune espèce.
Le semeur doit, en outre, connaître l’endroit, la profondeur, le point précis où il doit placer la semence pour la faire fructifier. Il ne doit la confier qu’à des terrains propices à sa germination, surtout quand ils doivent lui servir de terrains reproducteurs. Quant aux autres, il doit aussi les ensemencer, puisque la semence qu’il leur fournit doit faire germer en eux une maladie légère qui doit les préserver d’une affection morbide autrement grave et redoutable, mais encore ne doit-il pas le faire dans tous les cas, et sans discernement.
L’ensemencé doit être prêt à recevoir la semence : il doit donc être en état de santé. S’il ne l’est pas, le semeur doit attendre qu’il le soit; il doit le préparer et le purger de tout autre germe d’affection susceptible de contrarier ou d’empêcher l’action de celui qu’il s’agit de déposer en lui.
Le semeur ne doit s’écarter de cette règle que dans les cas urgents.
Plus tard je dirai peut-être, ou plutôt on comprendra bientôt et très-bien, sans que je le dise, pourquoi et comment ces cas urgents ne devraient point exister.
L’inoculation est donc une opération chirurgicale.
Par elle-même , et vu sa facilité d’exécution apparente, elle rentre dans cette partie de la médecine opératoire à laquelle on a donné le nom de petite chirurgie.
Malgré cela, et au fond, elle n’est pas, j’imagine, sans importance et sans difficultés.
Par cela même, et à cause des résultats positifs ou négatifs, bienfaisants, innocents ou nuisibles qui peuvent en être la conséquence, j’estime qu’elle ne devrait être, dans aucun cas, abandonnée à la libre disposition des personnes étrangères à l’art de guérir. Je vais plus loin : je dis qu’elle ne devrait être confiée qu’aux chirurgiens seuls, et, parmi ceux-ci, à. ceux qui en auraient fait une étude spéciale; j’en ferais presque l’objet d’une spécialité médicale.
C’est au moins demander, en vue des exigences de la médecine contemporaine et de la pratique usuelle, que chaque élève en médecine se livre à cette étude ; qu’il connaisse tous les avantages et les inconvénients qui se rattachent ou peuvent se rattacher à cette opération ;
qu’il n’ignore aucun des moyens à mettre en usage, aucune des précautions à prendre pour l’effectuer dans de bonnes conditions ; en un mot, qu’il soit reconnu apte à la pratiquer d’une manière satisfaisante et réellement efficace, en vue du but qu’on se propose d’atteindre par ce moyen de prophylaxie thérapeutique.
En définitive, il ne s’agit pas seulement ici d’un intérêt particulier, il s’agit de l’intérêt général : il s’agit de la vie des peuples.
Or, chaque maladie virulente produit un virus spécial.
Celui-ci prend le nom de la maladie qui l’engendre.
Il doit en être de même de l’inoculation de chacun de ces virus, quand on juge à propos de les inoculer comme moyens préventifs, soit de la maladie qui les produit, soit do toute autre affection morbide.
Je parle ici autant pour l’avenir que pour le présent.
De là, plusieurs genres d’inoculations.
Je me borne à parler de celles qui ont été employées comme moyens préventifs de la variole humaine.
La première en date (j’ai déjà eu l’occasion de le faire savoir) est la variolation ; c’est l’inoculation du virus varioleux provenant de la variole humaine.
J’ai annoncé que cette inoculation avait été la première du genre.
J'ai fait connaître son origine.
J’ai narré les motifs qui à cette époque lui ont fait donner le nom sous lequel elle était désignée, et qui lui est resté jusque dans ces derniers temps.
J’ai expliqué pourquoi il fallait aujourd’hui lui substituer celui de variolation.
J’ai dit par qui et comment elle fut pratiquée dans le principe.
J’ai fait savoir par qui elle fut introduite dans la pratique médicale.
Il me reste à indiquer maintenant les procédés successivement mis en usage parles médecins eux-mêmes.
Pendant longtemps ils n’employèrent pas d’autres procédés que ceux que j’ai précédemment décrits, surtout les aiguilles, dont se servaient les femmes de la Géorgie et de la Thessalie.
Du reste, cette méthode paraît tellement simple, elle est si naturelle, surtout aux personnes du sexe féminin, qu’on en retrouve encore la trace, aujourd’hui même, parmi les femmes de nos campagnes, qui se mêlent, plus souvent qu’on ne le pense, de vacciner leurs enfants par un moyen tout à fait analogue, et qui, par une étrange aberration de tendresse maternelle, pensant leur éviter une douleur qu’elles supposent devoir être considérable, celle que leur procure la lancette, leur en imposent une qui est au contraire bien plus sensible, celle d’une aiguille ou même d’une épingle grossière.
Ce procédé d’inoculation par les aiguilles aurait dû, ce me semble, conduire tout naturellement les médecins à se servir delà lancette.
Il n’en fut rien pourtant : aux piqûres d’aiguille succédèrent d’abord ou vinrent s’adjoindre les incisions légères faites avec un instrument tranchant, et dans lesquelles on introduisit le virus, soit directement, soit en y déposant des fils et des brins de coton imbibés de matière inoculable.
« Certain inoculateur, dit Jenner, entamait la chair
jusqu’à ce qu’il vît un morceau de graisse, et y logeait la matière variolique. Mais le grand nombre d’accidents fâcheux, indépendamment des inflammations et des abcès qui résultèrent de cette pratique cruelle, est presque inconcevable, et je ne saurais les attribuer à d’autres causes \ »
D’autres employèrent de véritables petits sétons virulents : « Un autre inoculateur dont je me souviens fort bien, dit encore Jenner, avait pour méthode de pincer une petite partie de la peau du bras, et de passer en travers, par le moyen d’une aiguille, un fil imprégné de matière varioleuse ; ce fil y était laissé et se trouvait en contact avec la membrane cellulaire. Cette pratique était suivie de suites aussi fâcheuses que celles dont nous avons parlé plus haut2. »
Enfin, chose étonnante, ce n’est que peu de temps avant la découverte de Jenner, que Sutton, chirurgien et fameux variolateur anglais, commença à se servir de la lancette. Si simple que fût cette modification , elle n’en prit pas moins le nom de l’inventeur, sous le nom de méthode
suttonienne.
J’aurai l’occasion d’en reparler à propos de la vaccination.
Mais, chose plus surprenante encore, c’est que la variolation, que l’on croyait complètement disparue de la surface du globe, existe encore tout près de nous, en Afrique, chez certaines peuplades arabes, les plus fanatiques sans aucun doute, les plus réfractaires à la civilisation moderne.
1 Jenner; loc. cit., pag. 59.
2 Ibid.-, pag. 59-60.
C’est ce que nous apprend M. Moussu, chirurgien aidemajor au 12e régiment de ligne, dans son rapport sur les vaccinations pratiquées par lui dans le cercle de Constan tine.
Il nous fait connaître en même temps le procédé employé par les Arabes, et prouve, par les dangers qui l’accompagnent, et qui sont reconnus par les Arabes euxmêmes, combien l’on a eu raison d’abandonner cette méthode d’inoculation préventive.
C’est à ce double titre que j’extrais le passage suivant du rapport présenté à Son Excellence Monsieur le Ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics, par l’Académie impériale de médecine, sur les vaccinations pratiquées en France pendant l’année 1868 :
« D’après les ordres de M. le général Dargent, commandant la subdivision de Constantine, dit M. Moussu, j’ai parcouru, au printemps dernier, les tribus de Milah, de Zouagha, des Oulled-Kelleb et des Serraouia, qui forment une portion importante du cercle de Constantine, pour chercher à introduire le vaccin parmi les populations de ces diverses localités
» Je dois dire tout d'abord que dans les tribus ci-dessus désignées, le virus-vaccin était jusqu’à présent complètement inconnu.
» Pendant les épidémies de varioles meurtrières, les indigènes ne restaient pourtant pas complètement désarmés en présence delà maladie; on en a la preuve dans le nombre assez considérable d’adultes et d’enfants que l’on rencontre dans certaines fractions, qui sont dits vaccinés ci la mode arabe, c’est-à-dire inoculés avec du virus variolique. Ceux-là portent sur la face postérieure de
l’épaule droite les traces de l’inoculation, consistant dans une cicatrice d’aspect gaufré, de forme arrondie, ayant le diamètre d’une pièce de 50 centimes.
» Le caïd de la tribu de Milah m’a présenté Si-Tounsiben-Ferdi, homme très-intelligent, relativement instruit, assez riche pour vivre sans rien faire, et pratiquant gratuitement la médecine arabe. C’est à lui que les indigènes de Milah et des douars voisins ont recours, en temps d’épidémie de variole, pour faire inoculer leurs enfants. Aussi jouit-il dans le pays d’une certaine réputation comme homme de bien et comme vaccinateur. D’après lui, voici comment on pratique l’opération : On choisit, sur un individu atteint de variole depuis huit à dix jours, une pustule assez volumineuse que l’on écrase; on trempe dans le pus qui en découle une petite boulette de coton ou de laine ; puis, sur la face postérieure de l’épaule du sujet que l’on veut vacciner, l’opérateur fait, avec la partie antérieure de la lame d’un rasoir, deux petites incisions en croix, assez profondes pour donner lieu à un léger filet sanguin que l’on ne doit point essuyer ; quand l’écoulement du sang a cessé, on frotte assez fortement et pendant quelques instants la surface et le pourtour des petites plaies avec la boulette d’ouate ou de laine imprégnée de pus. Chez les sujets ainsi vaccinés, la fièvre apparaît vers le sixième ou le septième jour, et dure en général trois et quelquefois quatre jours. A la même époque, plusieurs boutons, très-rapprochés les uns des autres, se montrent au niveau des points où l’inoculation a été pratiquée. Ces boutons, d’abord durs, se ramollissent, se remplissent de pus, et sont remplacés plus tard par des croûtes brunâtres qui se dessèchent et tombent le quinzième ou le vingtième jour.
» J’ai demandé si quelquefois l’éruption des pustules n’était pas générale. Le fait est assez rare, et lorsqu’il en est ainsi, les boutons sont ordinairement petits, peu abondants, et ne laissent guère de traces après la guérison. 11 est arrivé aussi que des individus sont morts à la suite de l’éruption provoquée par l’inoculation du virus. D’après une coutume très-ancienne, quand un ou plusieurs membres d’une famille ont été vaccinés, le chef de la maison doit offrir lui-même, au vaccinateur et aux assistants, de la galette de pur froment, des dattes, du miel et du beurre, et faire une aumône aux pauvres, pour que Dieu regarde d’un œil favorable l’opération, et veille sur sa réussite.
» La boulette de coton ou de laine imprégnée du pus d’une pustule peut conserver son efficacité d’inoculation, dit Si-Tounsi-ben-Ferdi, pendant un mois, si elle a été placée à l’abri de l’air extérieur, dans un vase bien fermé. Après ce temps, son action est considérée comme nulle, et on la jette au feu.
» Le virus est toujours recueilli sur les sujets frappés par la variole, et jamais sur ceux qui ont été inoculés.
» Malgré le grand nombre de petits enfants qui succombent en temps d’épidémie de variole, les indigènes ne font inoculer que ceux qui sont âgés au moins de deux ans. Si on les vaccinait avant cet âge, ils seraient sûrement tués, prétendent-ils, par la fièvre qui arrive le septième jour.
» De toutes les maladies épidémiques, la variole est celle qui cause le plus d’effroi aux Arabes. Ceux qui voyagent évitent soigneusement les localités où elle règne ; ceux qui sont sédentaires oublient toutes les lois de
l’hospitalité, et abandonnent sans pitié, quand ils ne peuvent l’éloigner, l’individu qui a puisé le germe de la maladie dans un douar étranger. Voici un fait qui s’est passé dans le courant de l’hiver dernier : Un habitant d’un village de la tribu de Zouagha fut atteint de la variole en revenant de la petite Kabylie, où il était allé voir plusieurs de ses parents. Rentré chez lui, il se couche pour ne plus se relever, et meurt six jours après, complètement délaissé par ses proches, ses amis et ses voisins. Après sa mort, personne ne veut lui rendre les derniers devoirs, et le caïd est obligé d’envoyer deux de ses serviteurs pour accomplir cette triste mission.
» Dans les tribus qui occupent le Tell et une partie de la petite Kabylie, les indigènes ne se font inoculer qu’à la dernière extrémité, c’est-à-dire quand la maladie exerce ses ravages au milieu d’eux. On comprend parfaitement qu’ils repoussent, en temps ordinaire, l’inoculation du virus variolique, puisque ce système peut faire régner la maladie d’une façon épidémique et amener de nombreux décès. »
Repoussons donc aussi la variolation, et n'y revenons jamais.
Tenons-nous-en à la vaccination, et cultivons la vaccine.
Cherchons seulement à l’améliorer, si cela est possible. Cherchons le moyen de rendre les effets du vaccin plus durables.
C’est aujourd’hui le seul problème qu’il nous reste à résoudre.
Tâchons de trouver ce qui nous reste à faire pour arriver à ce résultat et à cette solution.
Or la vaccination, comme son nom l'indique, est l’inoculation artificielle du virus-vaccin.
Mais lequel?
Il est, en quelque sorte, bien difficile aujourd’hui de faire un choix de virus-vaccin au milieu de ceux qui ont été proposés depuis un certain nombre d’années; il est vraiment impossible, à cette heure, de se reconnaître au milieu des vaccines produites par l’inoculation de ces germes divers.
Quoi qu’il en soit, et pour en finir rapidement avec les procédés d’inoculation, disons que la vaccination, en tant qu’opération, est aussi facile à effectuer et s’opère par les mêmes procédés que ceux antérieurement employés pour la variolation.
Ces procédés peuvent se réduire à trois méthodes principales : l’acupuncture, l’incision et la ponction suivant la méthode suttonienne, la plus simple et la plus usuelle, la plus rationnelle et la plus sûre.
Je ne parle que pour mémoire du procédé indiqué, en 1853, par M. Morlanne, professeur d’accouchements à Metz, qui, par imitation du mécanisme de l’absorption du virus produit par le cowpox dans l’inoculation naturelle de ce virus aux mains des laitières, pendant le mouvement alternatif de frictions répétées qu’elles opèrent en trayant les vaches, a imaginé de déposer du virus-vaccin sur les bras de deux jeunes enfants, et est parvenu à le leur inoculer au moyen de pressions et de frictions réitérées, et opérées par le bord tranchant d’un petit instrument d’ivoire aplati sur les deux faces.
Au dire de M. Morlanne, l’expérience a été renouvelée plusieurs fois, et deux fois seulement avec succès.
Elle prouve donc tout au plus, contrairement aux anciennes expérimentations des Drs Aubert \ Valentin2, et Pagès3, « que le vaccin peut être introduit sans instrument piquant, et avec un instrument obtus ou contondant qui ouvrirait et refermerait les pores absorbants du système cutané ».
Mais ce procédé, vu sa lenteur et son incertitude reconnues par M. Morlanne lui-même, ne pourra jamais être érigé en méthode générale de vaccination.
Il en est de même du procédé d’insertion proposé, dans le Courrier médical du 23 juillet 1870, par M. le D1 Burq.
Cet honorable praticien propose :
1° De recueillir le vaccin dans le chas d’aiguilles fines, à ce point qu’une bonne pustule vaccinale puisse en charger des centaines.
2° De l’y conserver à l’abri de l’air, de l’humidité et de la lumière par un enveloppement convenable, et au besoin même par le recouvrement préalable du vaccin, une fois sec, d’un enduit protecteur, tel qu’une solution gommeuse.
3° De pratiquer l’insertion directement, sans instrument intermédiaire, au moyen de trois ou quatre au plus de ces aiguilles, afin d’augmenter encore d’un bon tiers les ressources vaccinales jennériennes, déjà plus que décuplées par le premier moyen, aiguilles qui seront introduites par la tête et laissées à demeure, pendant une
1 Rapport sur la vaccine. Paris, an IX, pag. 57.
2 Traité historique, pag. 66
3 Mémoire sur la vaccine, pag. 45.
heure ou deux, dans la couche sous-épidermique du lieu d’élection, soit au bras, soit à la cuisse, ou sur n’importe quelle partie du corps.
4° De mettre à la portée de tout le monde, dans les officines des pharmaciens ou ailleurs, des aiguilles toutes chargées, afin que chacun puisse revacciner, lui ou les siens, sûrement, sans douleur ni effusion de sang, et sans perte notable ni de temps ni d’argent.
J’accorde que le procédé peut être excellent au point de vue de l’économie du virus- vaccinal ; mais je le trouve beaucoup trop long, et je crois qu’il doit être rendu trèsincertain par le recouvrement de l’enduit protecteur indiqué; je le trouve surtout douloureux et difficile à mettre en pratique. En effet, si fine que soit la tête des aiguilles ordinaires employées, il est loin d’être facile de les faire pénétrer sûrement sous l’épiderme sans une pression considérable. J’en ai fait l’expérience, et je préfère de beaucoup la. pointe acérée de la lancette, même au point de vue de la douleur provoquée par l’un et l’autre de ces deux instruments.
Je ne crois pas, pour mon compte, que le procédé de M. le DrBurq, puisse jamais remplir les conditions imposées à tout genre de procédé opératoire, et qui sont d’agir tutô, citô et jucundè.
La méthode par acupuncture est la même que celle qui a été primitivement employée par les premiers variolateurs.
Elle consiste à insérer le virus - vaccin au moyen d’un instrument aigu, au moyen d’une ou plusieurs aiguilles chargées d’une quantité plus ou moins considérable de virus, en trempant leur pointe dans une de ces
gouttelettes que laissent échapper les boutons de vaccine préalablement ouverts, ou dans ce liquide conservé et délayé dans une certaine quantité d’eau, comme cela se pratique pour tous les procédés.
Je la croyais, je l’avoue, complètement abandonnée et reléguée dans la pratique des vaccinateurs de hasard ; mais il paraît quelle est encore mise en usage par certains praticiens, notamment par M. le Directeur actuel de la vaccine en France. C’est M. Lanoix, principal propagateur de la vaccine animale, qui nous l’apprend dans la réunion médicale extra-officielle, qui se tint à Paris (Gymnase Paz), le 22 juin 1870, à l’occasion de l’épidémie régnante.
Je dois donc en discuter la valeur.
Je n’ai jamais eu l’idée de la mettre en pratique : d’abord parce que je l’ai toujours considérée comme infidèle et dangereuse ; ensuite parce qu’il me semble ridicule et puéril d’aller emprunter aux nécessaires de nos dames, à moins de circonstances très-urgentes et tout à fait exceptionnelles, des instruments très-parfaits sans doute pour le travail auquel ils sont destinés, mais très-imparfaits pour le service de la chirurgie, alors surtout que celle-ci nous fournit, en instruments perfectionnés, tout ce qui peut lui être utile et nécessaire. Il est vrai qu’il est ici question, je le suppose, d’une aiguille chirurgicale spécialement affectée au service de la vaccination. Mais quelle que soit sa façon, et si bien montée qu’elle soit sur un manche plus ou moins artistement agencé pour en faire un instrument convenable, la partie utile de l’instrument n’en conserve pas moins la forme d’une aiguille, et c’est cette forme elle-même qui rend l’instrument infidèle et dangereux :
infidèle parce qu’il n’agit que par la pointe ; que la suite de l’instrument, en pénétrant sous la peau, ne fait que l’écarter, que la distendre ; que celle-ci enserre l’instrument, chasse ainsi, en l’essuyant, le virus dont il est chargé, et que l’ouverture exiguë, ainsi produite, se referme en quelque sorte au fur et à mesure que l’instrument est retiré ; dangereux parce qu’il est bien difficile de diriger convenablement cet instrument, et de savoir au juste la profondeur à laquelle on le fait parvenir, celle à laquelle on doit le faire arriver pour opérer efficacement. Au reste, je ne suis pas le seul à lui trouver ce défaut: «Se servir de l’aiguille comme M. Depaul, est dangereux, dit M. Lanoix, à cause de la profondeur de la piqûre » ( Union médicale du 25 juin, 1870, pag. 1083), et l’on doit s’en faire une idée en se remémorant les observations de Jenner à propos de la variolation opérée au moyen des incisions profondes et des sétons : « Quoiqu’il ne soit pas probable, dit-il ( loc . cit., pag. 60 ), qu’aucun praticien veuille inoculer aujourd’hui d’une manière aussi barbare, ces observations n’en seront pas moins utiles; elles avertiront du moins les inoculateurs de se tenir en garde contre les coups de lancette, lorsqu’ils attaquent la peau des enfants, qui, comparée à la nôtre, est extrêmement mince. »
Je ne comprends la vaccination par acupuncture que de deux manières: soit en faisant avec l’aiguille, quand elle est unique, une piqûre horizontale au-dessous de l’épiderme, de môme que cela se pratique avec la lancette; soit en se servant, comme la Thessalienne dont j’ai parlé à l’occasion de l’origine de la variolation, de trois aiguilles reliées entre elles, ou mieux encore soudées ensemble
jusqu’à un millimètre de leur extrémité, parce que cette disposition laisserait exister entre les trois pointes un petit espace triangulaire dans lequel se logerait une certaine quantité de virus qui pourrait alors plus facilement pénétrer, à cause de son abondance, dans les trois piqûres faites par les trois pointes ainsi rapprochées.
Encore pourrait-on faire au premier de ces deux procédés le même reproche d’infidélité qu’à l’acupuncture unique et perpendiculaire, en l’étayant d’un raisonnement semblable.
Quant au second, je lui trouverais l’inconvénient de produire trois piqûres, trois foyers de vaccine trop rapprochés, amenant fatalement trois boutons confluents et confondus, et par suite un ulcère multiple et composé, trop large et trop profond, qui pourrait ne pas se terminer sans entraîner après lui quelque conséquence plus ou moins fâcheuse.
Il n’en serait pas de môme si par aiguille à vaccination l’on entendait parler d’un petit instrument semblable à ceux dont on se sert pour opérer sur les yeux, et que l’on désigne, improprement peut-être, sous le nom d’aiguille à cataracte. Mais il ne s’agirait plus alors d’acupuncture proprement dite, et le procédé rentrerait en réalité dans la méthode suttonienne, que je vais décrire. En effet, la partie utile de l’instrument aurait dans ce cas la même forme aplatie et la môme largeur que la lancette triangulaire et cannelée, dite lancette à vacciner, que beaucoup de vaccinateurs, au reste, trouvent déjà trop étroite, et à laquelle ils préfèrent la lancette ordinaire.
L’incision est un moyen dont on use encore quelque-
fois pour vacciner, mais plutôt comme moyen de comparaison que comme procédé habituel.
Elle se fait avec le tranchant de la lancette ordinaire ; seulement on peut la produire avec le tranchant sec ou imprégné de virus-vaccin.
Dans ce dernier cas, une fois l’incision faite, l’opération est parachevée.
Dans le premier, au contraire, l’opération doit se faire en deux temps. Après avoir fait l’incision, il faut charger la lancette de virus-vaccin, pour le déposer entre les lèvres de la petite plaie ainsi produite , en faisant frotter et essuyer la lame par les lèvres de la plaie elle-même.
Il n’est plus question aujourd’hui, que je sache, d’y déposer aucun fil ni brin de coton enduit de virusvaccin.
Ce moyen est moins dangereux, mais il n’est pas plus sûr que le précédent.
On peut mieux calculer la profondeur de la plaie, mais on ne peut toujours la calculer avec assez de précision pour empêcher une effusion de sang suffisante pour entraîner le virus au dehors, et nuire à son contact avec les lèvres de l’incision, ce qui annule souvent l’opération.
D’un autre côté, l’incision n’est pas toujours très-nette et d’un seul trait. On voit souvent alors survenir sur son trajet plusieurs boutons, par suite plusieurs ulcères confluents, et je viens d’en signaler les inconvénients, qui sont sérieux.
Le procédé sur lequel on peut le plus compter de nos jours, celui qui trompe le moins et qui est le plus généralement adopté, est sans contredit le troisième, qui se pratique, d’après la méthode suttonienne, au moyen de
la lancette, soit à lame ordinaire, soit à lame triangulaire et cannelée (ce qui est complètement indifférent), et de la manière suivante :
Il faut d’abord saisir à pleine main gauche le bras de la personne à vacciner, et tendre, avec les doigts et le pouce, la peau du bras de chaque côté de l’endroit où l’on veut pratiquer la ponction vaccinatrice. Cette ponction se fait alors avec la plus grande facilité. On l’opère bien plus vite, plus sûrement, et elle est bien moins sensible au patient.
On charge alors la pointe d’une lancette de vaccin liquide pris à une pustule vaccinale au moment de sa maturité (du cinquième au huitième jour d’évolution), ou de vaccin desséché et conservé, mais préalablement délayé avec soin dans une goutte d’eau très-pure.
On présente ensuite la pointe de la lancette presque horizontalement à la peau, et on l’enfonce sous l’épiderme à un millimètre environ de profondeur. Une strie de sang apparaît pour l’ordinaire, elle doit même se montrer pour indiquer que la ponction a une étendue suffisante; mais elle n’a d’inconvénient que si elle est trop abondante et dégénère en gouttelette sanguine, ce qui est une preuve que la ponction a dépassé les bornes, et un indice que l’opération est incertaine, le virus étant presque toujours entraîné au dehors par le sang qui s’échappe de la plaie en trop grande abondance.
Après avoir laissé l’instrument dans la plaie, en position horizontale, pendant quelques secondes , on l’y retourne de manière à le mettre de champ, d’un côté, puis de l’autre. On écarte ainsi les lèvres de la plaie, et l’on permet au virus-vaccin de s’y introduire plus faci-
lement. On peut même essuyer les faces de la lancette, remise à plat, contre les bords de l'incision, en les pressant avec le pouce de la main gauche, au moment de retirer l’instrument, et assurer de la sorte le succès de l’opération.
On pratique d’ordinaire, et de la même manière, trois ponctions, soit à chaque bras, soit à chaque cuisse, comme on en a pris l’habitude dans ces derniers temps et dans certaines circonstances.
Ces ponctions doivent être faites à la distance de 3 ou 4 centimètres l’une de l’autre, à la partie externe et supérieure, soit des bras, soit des cuisses, et on peut les disposer indifféremment, soit en ligne verticale, soit en triangle, ce qui est fort peu important.
Ce qui l’est bien davantage, c’est d’avoir le soin do reporter, après chaque ponction, la lancette dans le bouton de vaccin ouvert si l’on vaccine de bras à bras, et dans le liquide virulent si l’on vaccine avec du virusvaccin conservé et délayé, afin de la charger de nouveau avant de pratiquer une nouvelle ponction.
Toutes les piqûres inoculatrices pratiquées, on les laisse sécher à l’air et l’on recommande aux personnes vaccinées, ou à leurs parents si ce sont des enfants, de prendre garde que des vêtements trop durs ou trop serrés ne viennent à les écorcher ou à enlever le liquide desséché sur leurs bords avant qu’il ait eu le temps d’être absorbé.
Voilà le mode de vaccination le plus habituellement mis en usage; c’est celui qui est adopté par la grande majorité des vaccinateurs français.
On pourrait très-aisément, je crois, rendre cette opéra-
tion plus sûre, plus prompte, moins désagréable encore, et par conséquent irréprochable, en la pratiquant au moyen d’un tout petit appareil spécial, très-simple, très-facile à manier, et dont je vais donner la description, afin d’établir au besoin la priorité d’invention, s’il est jugé digne de figurer au nombre de nos plus simples, de nos plus utiles instruments de chirurgie.
Cet appareil serait formé dans sa partie principale, dans sa partie agissante, de trois petites lames triangulaires réunies et accolées dos à dos, de manière à former entre elles trois angles égaux, et à ne présenter, au moyen de la convergence de leurs pointes, qu’une seule pointe à trois tranchants. Ces lames seraient, en un mot, disposées à peu près de la même façon que celles du scarificateur des sangsues mécaniques. Elles auraient tout juste la longueur et la largeur nécessaires pour traverser l’épiderme, arriver dans les couches superficielles du derme, et y produire une petite plaie triangulaire dans laquelle serait déposé le virus-vaccin. Elles seraient montées sur un pivot proportionnel, constituant le corps de l’appareil. Ce dernier serait enfermé dans une virole qui le recouvrirait exactement, sauf à la partie médiane de son extrémité qui serait percée d’une ouverture en forme d’Y destinée à laisser passer au juste les trois lames perforantes. Le pivot serait mobile et pourrait, à volonté et dans certaines mesures, sortir ou rentrer, à frottement, dans la virole en question, desorte quel’onpût donner aux lames du scarificateur une longueur plus ou moins considérable, suivant les besoins de l’inoculation. La virole serait contournée en vis, extérieurement et à son extrémité, de manière à recevoir un petit dé protecteur des pointes, et
muni d’une vis correspondante. Le tout serait terminé par un manche d’ébène ou d’ivoire, et enfermé dans un étui.
L’emploi en serait des plus commodes. L’instrument ayant tout au plus ie volume d’un porte-plume, et étant tenu de la même manière, il suffirait, après avoir tendu l'enveloppe tégumentaire, comme dans la vaccination ordinaire, de tremper les lames dans le liquide virulent; d’appliquer leurs pointes perpendiculairement à la peau; de presser légèrement pendant quelques secondes pour faire pénétrer le scarificateur et donner le temps au virus de s’infiltrer dans les piqûres, et l’opération serait terminée.
On le voit, cet instrument remplirait exactement les préceptes de la saine chirurgie : il agirait sûrement, promptement, agréablement pour l’opérateur, et presque sans douleur pour le patient.
Par ce moyen, en effet, l’on serait sûr et certain de déposer promptement le virus-vaccin à une profondeur suffisante et fixe ; on serait sûr et certain de ne pas dépasser les limites nécessaires, de ne pas rester en deçà; et le liquide virulent contenu dans les espaces compris entre les lames de l’instrument pénétrerait nécessairement et avec la plus grande facilité dans la petite plaie ou piqûre triangulaire ainsi produite, pressé et poussé qu’il serait par la plaque métallique qui recouvrirait le pivot, et à travers laquelle sortirait ce scarificateur d’espèce nouvelle et à destination toute spéciale.
On pourrait lui donner le nom de Inoculateur par scarification ' .
Quant à la diversité des virus et des vaccines, on peut
* Bien que spécialement destiné à la vaccination, l’inoculateur par
/expliquer par le désir constant qui depuis la découverte de Jenner préoccupe la pensée humaine, et qui est l’objet des méditations incessantes des médecins contemporains. Tous tendent vers le même but : la préservation permanente, absolue, de la variole par la vaccination.
Voici en effet ce qui est arrivé ; voici ce que l’on a produit ; voici ce quia amené l’état actuel des choses.
Jenner, ayant peut-être entendu parler des effets antivarioleux de certaines maladies éruptives particulières à la vache, et de la possibilité d’en tirer parti comme moyen de préservation1, rencontre et observe un jour le cowpox ( variola vaccina ) dans le comté de Glocester.
scarification pourrait également servir pour toute espèce d’inoculation, quel que fût son but : prophylaxie, expérimentation ou thérapeutique chirurgicale.
Mais, à ce propos, je dois faire observer que tout instrument d’inoculation (quelle que soit sa forme, quel que soit celui qui est adopté par l’opérateur) doit être muni d’une étiquette portant indication de sa destination particulière : Inoculateur- vaccination , Inoculateur-variolation, Inoculateur- syphilisation, Inoculateur des tumeurs érectiles, etc. Il est complètement indispensable, pour éviter tout accident semblable à la vaccine syphilitique, que l'instrument d’inoculation dont on se sert ne puisse être employé à deux fins différentes.
1 Avant le nom de l’Anglais Édouard Jenner, l’histoire, à ce propos, n'a-t-elle pas murmuré celui du Français Rabaut-Pommier ? ne lui a-telle pas attribué l’idée lumineuse qui a mis en bonne voie l’immortel auteur de la vaccination? (Voir Dictionnaire abrégé des sciences médicales, tom. XV, pag, 377. 1826.)
Et, certes, ce ne serait ni la première ni la dernière fois que l’Angleterre, opiniàtrément persévérante dans son industrialisme (la variolation y était alors l’objet d'une véritable industrie commerciale), se serait rendue coupable d’un plagiat de cette nature. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois que, profitant de notre abstinence presque complète de mercantilisme scientifique, de notre défaut de persistance en ce sens, de notre inconstance, de notre légèreté, si l’on veut absolument que ce
On lui apprend et il reconnaît que tous les vachers et toutes les laitières qui sont chargés de soigner et de traire les vaches qui en sont atteintes, et auxquels cette maladie se communique constamment, traversent sans danger toutes les épidémies de petites-véroles . Il se met alors à la recherche de ces individus, il les observe lui-même; et quand il s’est assuré de la véracité des faits avancés, quand il est bien convaincu de l’action préservatrice infaillible, permanente, absolue, du virus produit par le coivpox, et ainsi naturellement inoculé à ces gardiens de vaches, il leur fait subir toutes les épreuves désirables pour prouver qu’ils sont parfaitement et pour toujours réfractaires à la petite-vérole, de quelque nature qu’elle puisse être : variole sporadique ou variole épidémique , variole bénigne ou variole grave.
Il soumet tous ceux qu’il peut découvrir, sans éprouver aucune espèce de résistance de leur part, tellement ils sont eux-mêmes convaincus de l’innocuité de ses tentatives, à des épreuves réellement décisives. Ces épreuves sont telles, qu’aucun des vaccinés d’aujourd’hui ne voudrait les tenter, qu’aucun des médecins contemporains n’oserait y exposer ses clients. Elles sont telles, que l’on ne peut douter, même actuellement, de l’action préservatrice absolue du virus provenant du cowpox et naturellement inoculé à l’homme.
soit de l’inconstance et de la légèreté, plutôt qu’une exquise délicatesse de sentiments professionnels, elle se serait emparée d'une découverte; elle se serait approprié une invention dont l’idée-mère aurait dû revenir de plein droit à la France, étant due à l’esprit de subtile et intelligente initiative de l’un de ses enfants.
Autant que possible, il faut éviter que pareils faits se reproduisent en Russie comme ailleurs.
Jenner alors se décide à lui insérer artificiellement ce virus, dans le but de le préserver des atteintes de la variole.
Mais à quelle source lepuise-l-il ? Dans les boutons qui recouvrent le pis des vaches malades, comme il était logique et rationnel de le faire? Non. Il commence d’abord par le prendre sur les mains d’une vachère, ainsi qu’il le constate lui-même dans le dix-septième fait rapporté dans ses Œuvres.