DIX-NEUVIÈME FAIT
Troisième expérience de Jenner.
« William Summer, âgé de 5 ans ei demi, fut inoculé le même jour que Baker, avec du virus-vaccin pris sur les mamelles d'une des vaches de la ferme dont nous venons de parler à la pag. 37.
» Il fut indisposé le sixième jour, vomit une fois, et éprouva jusqu’au huitièmejour, mais d’une façon légère, tous les symptômes ordinaires. Les progrès de la pustule furent semblables à ceux que nous avons décrits dans la dix-septième observation. Quelque temps après, ce sujet fut inoculé avec le ferment varioleux, mais sans que cette opérationproduisît d’autres symptômes que l’efflorescence, qui circonscrivit, dans ce cas comme dans tous les autres cas précédents et semblables, le lieu de l’incision, avec cette seule différence pourtant que l’ulcère n’avait pas cette teinte livide que nous remarquâmes alors » ( loc . cit., pag. 39,40).
On le voit, les symptômes accusés par Jenner, à la suite de l’inoculation du cowpox pris sur le pis même des vaches, sont les mêmes et n’ont pas plus de gravité que ceux qui sont produits par l'inoculation de la vaccine prise sur les mains des vachers et des laitières. Ils ont plutôt moins que plus d’intensité que ceux qui sont le résultat de l’inoculation naturelle subie par ces gardiens, soit en soignant les chevaux atteints de grease ou de horsepox,
soit en trayant les vaches atteintes de cowpox, ainsi qu’on peut en juger par la description qu’en a donnée Jenner.
« A la fin de février 1798, dit-il (loc. cit., pag. 37), une jument fut attaquée de javart, dans une ferme des environs de Berkeley. Cette bête était tour à tour soignée par tous les valets de la ferme, Thomas Virgoe, William Wherret et William Haynes, qui répandirent l’infection parmi les vaches ; eux-mêmes alors en furent atteints avant le troupeau. Il leur survint des ulcères aux mains, de l’inflammation aux glandes lymphatiques, aux bras et aux glandes sub-axillaires, avec des frissons, de la chaleur, une lassitude générale et des douleurs dans les membres et dans les lombes. Un seul paroxysme termina la maladie. Vingt-quatre heures après, leur santé fut rétablie, et il ne leur resta que les ulcères aux mains. Haynes et Virgoe, qui avaient eu autrefois la petite-vérole par inoculation, rendirent compte de ce qu’ils avaient ressenti, de manière à faire juger que la ressemblance était parfaite avec les maux qui accompagnent la variole. »
Malgré cela, Jenner ne revint plus à la source première : il continua à vacciner avec le virus pris à la source secondaire, dite vaccine primitive ou jennérienne.
Puis il se contenta, et l’on se contenta après lui, à de rares exceptions près, quand le hasard remit sous les yeux de quelque vaccinateur désireux de renouveler le vaccin quelque cas de cowpox véritable, de puiser aux autres sources dérivées, c’est-à-dire aux boutons de la vaccine propagée de bras à bras, de générations en générations , aux boutons de la vaccine dite vaccine humanisée.
Cette méthode, comme je l’ai dit, produisit de bons
effets pendant quinze ou vingt ans. Elle les produit encore à peu près pendant le même laps de temps, plutôt amoindri que prolongé.
Mais j’ai dit aussi ce qui survint alors, et ce qu’on observe aujourd’hui : les exemples de plus en plus fréquents de variole après vaccine ; les épidémies de varioles, un moment arrêtées, se renouvelant presque aussi fréquemment, et se montrant seulement moins intenses et moins meurtrières que par le passé.
On en vint alors, on en est venu petit à petit, à accepter comme vraies des conclusions semblables à celles qui m’ont été suggérées parles épidémies de variole de 1854, 1865 et 1866, précédemment détaillées dans ce travail, et qui, basées sur les faits alors observés, furent ainsi formulées :
1° Les bons effets du fluide vaccin (il n’était alors question que du virus-vaccin produit par la vaccine humanisée) s’effacent à mesure que l’on s’éloigne du moment où il a été déposé dans le corps de l’enfant; et s’ils ne sont pas en rapport direct avec le nombre des pustules, du moins faut-il reconnaître qu’ils prolongent leur action plus longtemps chez ceux qui en ont eu plusieurs que chez ceux qui n’en ont présenté qu’une ou deux 1 .
1 Une des plus grandes autorités d’Angleterre en fait de vaccination, M. Marson, dit qu’à l'Hôpital des varioleux, à Londres, la proportion a
été :
Sur 100 sujets non vaccinés, varioleux 35.00 décès
Sur 1 00 sujets prétendant avoir été vaccinés, mais ne
portant pas de marques 23.57 —
Sur 100 sujets portant une marque 7.73 —
Sur 100 — — deux marques 4.70 —
Sur 100 — — trois marques 1,95 —
2° On peut compter sur eux pendant dix ans au moins, quel qu’ait été le nombre des boutons-vaccin obtenus, et pendant quinze à vingt ans au plus lorsque l’opération initiale a parfaitement réussi. Après cette époque, on ne doit plus s’attendre à être préservé par une première vaccination. Et, en effet, dans toutes les épidémies de petitevérole que j’ai observées, ce sont, après les enfants non vaccinés, les jeunes hommes et les hommes faits qui ont été le plus souvent leurs tributaires.
3° Pour garantir complètement l’existence de l’homme des atteintes de la variole au moyen de la vaccine humaine, il faut donc le vacciner durant la première année qui suit sa naissance, et le revacciner de dix à quinze ans plus tard, et à l’âge de 25 à 30 ans. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut lui épargner les stigmates de la petite-vérole et éloigner de lui cet état morbide jusqu’à l’âge de 50 à 60 ans, époque à laquelle il devient presque absolument réfractaire à son action.
4° La vertu préservatrice de la vaccine humaine est restreinte et limitée. C’est là un fait aujourd’hui acquis à la science et confirmé jusqu’à l’évidence par les innombrables cas de variole manifestés chez des personnes antérieurement bien vaccinées. (L’épidémie de Florac, en 1865-1866, a fourni 30 °/0 de varioleux vaccinés, et
Sur 100 sujets portant quatre marques 0.55 décès
Sur 100 sujets vaccinés ayant les cicatrices bien
marquées 2.25 —
Sur 1 00 sujets ayant les cicatrices mal marquées 8.82 —
Sur 100 — vaccinés ayant eu la petite-vérole 19.00 —
Conférence médicale de Paris. ( Discussion sur la variole et la vaccine, pag. 30.)
70 °/0 de varioleux non vaccinés. L’ensemble des épidémies consignées dans ce mémoire donne les proportions suivantes : 35 °/0 de varioleux vaccinés, et 65 °/o de varioleux non vaccinés.)
5° La vertu préservatrice de la petite-vérole naturelle est au contraire indéfinie. Il en est de même de celle qui résulte de la variole inoculée. C’est encore là un fait incontesté, et que ne peuvent infirmer quelques rares exceptions à la règle générale. (La même épidémie de 1865- 1866 n’a permis d’observer qu’un seul cas de récidive (soit 0,2 °/0) chez une femme âgée de 50 ans, et qui a succombé à cette seconde atteinte. L’ensemble des épidémies ne donne qu’une proportion également insignifiante de varioles en récidive; environ 0,5 °/0.)
On en vint alors, on en est venu instinctivement, et tout en reconnaissant une valeur préservatrice réelle à la vaccination telle qu’elle a été préconisée par Jenner, à chercher des moyens de préservation plus certains.
De là, cette pensée de retour à l’ancienne inoculation du virus varioleux, à la variolation.
De là, cette idée de perfectionner la vaccine humaine et de rendre ses effets plus durables, ou de modifier la variolation et de diminuer les dangers de ses résultats.
De là, ces divers mélanges, ces différentes combinaisons entre les virus préservateurs ou autres.
De là, cette kyrielle de vaccinations animales.
De là, ces différentes tentatives, ces divers modes de saturations vaccinales.
Do là, ce que je propose aujourd’hui : la vaccination par le virus pris directement au cowpox , variole vaccine ou variole animale localisée sur le pis des vaches laitières ,
pur de tout mélange, de toute combinaison , de tout passage à travers un organisme autre que celui-là.
Voyons tout ce que cela peut être, et tâchons d’en déterminer la valeur.
Je me suis déjà expliqué sur la pensée du retour à la variolation comme moyen prophylactique de la variole humaine. Je n’y reviendrai que pour ajouter qu’aucune considération ne saurait me convertir à cette doctrine rétrograde, parce que, en admettant même que la variolation pût devenir aussi innocente pour le variolé que la vaccination peut l’être pour le vacciné (ce que je suis loin de croire), on ne pourrait la dépouiller, à mes yeux, d’un danger certain, réel, inéluctable. Ce danger, qui en est la conséquence fatale, dont j’ai pu être témoin, c’est celui de propager la variole, par contagion, dans la contrée habitée par les individus soumis à son action ; celui de la faire naître chez tous ceux de leurs concitoyens qui n’auraient pu ou voulu être traités de la même manière, et par suite de la faire passer presque inévitablement à l’état de maladie épidémique. Et cette conséquence est en quelque sorte inévitable, parce qu’on ne peut soumettre aux bienfaits d’un moyen de préservation, quel qu’il soit, tous les habitants d’une contrée à la fois et en même temps.
Le même reproche peut et doit être adressé aux différentes combinaisons que l’on a fait subir au principe virulent varioleux de l’espèce humaine, avant de l’employer comme moyen de préservation chez l’homme.
Le même danger existe partout où se rencontre ce principe, partout où il entre pour quelque chose, si peu que cela puisse être.
Il en est ainsi de l'inoculation du virus lacto-varioleux.
Elle ne peut être qu’une variolation fort ordinaire, car le lait que l’on mélange au virus puisé à la variole humaine, une fois séparé de l’organe qui le sécrète, et de l’organisme vivant qui le produit, n’est plus qu’un liquide inerte, qui ne peut avoir aucune influence modificatrice sur ce ferment variolique.
Ce mélange n’est et ne peut être qu’une solution plus ou moins étendue de virus varioleux, et l’on peut ajouter au premier grief qui lui est adressé celui de rendre l’inoculation moins certaine. Or, s’il s’agit de revenir à la variolation , il vaut mieux y revenir franchement que d’employer les moyens détournés et les déguisements.
Il en est de même, d’après les principes précédemment énoncés, de l’inoculation du virus varioleux préalablement inoculé, soit au cheval, soit au bœuf, soit aux veaux, aux génisses et à la vache elle-même, d’après la méthode de Thielé et de Geely, improprement appelé virus vaccino-variolique, puisque le virus-vaccin n'y est pour rien ; puisqu’on ne se donne pas même la peine de l’insinuer dans le lieu d’incubation ordinaire du cowpox, et que, d’après les expériences de M. Chauveau, ce virus est rendu à l’homme, par ces animaux divers, tel qu’il lui a été pris, sans modification d’aucune espèce.
C’est encore là une variolation pure et simple .
Que dirai-je maintenant de cette troisième combinaison , dont la première notion a été publiée, en 1850, dans la Gazette médicale de Paris, et dont la proposition vient d’être renouvelée par son auteur, M. leDr Papillaud, dans l 'Union médicale du 2 juillet 1870, savoir : celle à laquelle cet honorable confrère a donné le nom d’inocu-
lation post-vaccination, ou d’inoculation post- vaccinale ?
Présente-t-elle absolument les mêmes inconvénients que les précédentes?
C’est ce que je vais examiner.
Qu’il me soit permis, avant de la juger, de m’y arrêter un instant.
Le Dr Papillaud fait précéder l’énoncé de sa doctrine de quelques considérations que l’on peut faire tourner au • profit de quelques-unes des propositions précédemment inscrites dans ce travail, notamment l’amoindrissement d’activité du virus de la vaccine humaine; son élimination progressive du corps de l’homme et la nécessité de recourir à un virus préservateur qui, tout en restant innocent et local, manifeste des symptômes d’infection générale qui indiquent qu’il affecte l’organisme humain aussi profondément que celui de la variole elle-même : seul indice que sa puissance de préservation est au moins égale à celle du virus varioleux, et qu’il n’est pas plus utile de soutenir son pouvoir préservateur par les revaccinations successives, qu’il n’est nécessaire d’étayer celui du germe de la variole par de nouvelles variolations.
N’est-ce pas là un des points essentiels de la question ?
Je ne puis donc les passer sous silence, et je reproduis ici une partie de la lettre adressée le 13 juin 1870 par M. Papillaud à M. le rédacteur en chef de Y Union médicale (n° 78, pag. 6) :
u Je crois qu’il est démontré par les faits que le vaccin, tout en étant apte à préserver de la variole à l’état sporadique, devient insuffisant contre la variole à l’état épidémique, surtout lorsque cet état épidémique atteint un certain degré d’intensité. La préservation que donne
la vaccine n’est ni absolue ni indéfinie, et sa vertu préservatrice peut toujours être dépassée par une puissance épidémique. Ce n’est qu’une question d’antagonisme entre deux forces dont le degré peut varier selon les circonstances, et qui tantôt peuvent être égales et se faire équilibre, et tantôt peuvent devenir inégales et cesser d’être contre-balancées l’une par l’autre. Si la vaccine a une puissance égale à 10, elle sera supérieure à celle de la variole, et par conséquent préservatrice à son égard, tant que celle-ci ne sera représentée que par des chiffres inférieurs à 10. Mais si, par le fait de conditions épidémiques, la variole atteint la valeur du nombre 10, la vaccine se trouve réduite à l’équivalent de la maladie contre laquelle elle doit sauvegarder, et la préservation devient très-incertaine. Et enfin, si la puissance variolique dépasse 10, la vertu prophylactique de la vaccine se trouve débordée, et il n’y a plus de préservation. Or, les épidémies étant très-variables dans leur intensité et leur durée, on ne peut jamais être certain d’avance que l’action variolique ne dépassera pas l’action vaccinale. Le vaccin pourra être un préservatif suffisant dans les conditions ordinaires, mais il deviendra insuffisant contre les épidémies, dès qu’elles seront parvenues à un certain degré de développement. C’est ce qui a lieu dans l’épidémie actuelle, où les vaccinés forment la presque totalité de la masse des malades, et où la proportion des revaccinés eux-mêmes est au-dessus de celle des non vaccinés, lesquels, à notre époque et dans notre population, ne comptent plus que comme des exceptions. »
Je prends acte de l'aveu, et je saisis cette occasion de faire remarquer que les raisons qui l’ont amené sont spé-
cieuses; qu’elles ne tendent arien moins qu'à prouver l’infériorité de la puissance préservatrice de la vaccine actuelle, sa dégénérescence progressive, et la nécessité de recourir de nouveau à la variolation ou à tout autre moyen de préservation plus efficace que la vaccine humanisée.
A-t-on jamais tenu, en effet, pareil langage à propos de l’inoculation variolique, et cette dernière ne s’est-elle pas toujours montrée absolument efficace contre la variole épidémique, quelle qu’ait été l’intensité de l’épidémie, et sans qu’il fût besoin de recourir, en faveur des individus naturellement ou artificiellement variolés, à de nouvelles opérations préventives ? C’est du reste ce que constate un peu plus loin M. le Dr Papillaud lui-même :
« La vaccine étant insuffisante, quel sera le moyen qui préservera mieux qu’elle ? Ce sera un moyen antérieur à la vaccine elle-même. Ce sera la variole artificiellement communiquée. Je comprends quels orages peut soulever une pareille proposition, et je sens que cette allusion à l’inoculation court grand risque d’être anathématisée.
» Mais il s’agit de raisonner de sang-froid. Ne vous croiriez-vous pas préservé à un degré égal', contre l’épidémie actuelle, Monsieur le Rédacteur, si, au lieu d’avoir été vacciné, vous aviez eu la variole, soit spontanée, soit inoculée? Et cette préservation ne vous semblerait-elle pas encore plus complète si , après avoir été vacciné, vous aviez de plus passé par la varioloïde ou par la variole acquise naturellement ou artificiellement? Je crois que la
* A la place de M. Papillaud, je me serais bieu gardé de marchander sur les mots, et j'aurais dit: à un degré bien supérieur. On voit que je tiens à être vrai, et qu'avant tout, dans cette question, je vais sérieusement à la recherche de la lumière et de la vérité vraie.
réponse n’est pas douteuse, et que, pour tout médecin, la préservation paraîtra d’autant plus efficace que les vaccinations ou les atteintes de variole auront été plus multipliées. »
Sans contredit, la réponse ne saurait être douteuse; mais il faut convenir aussi que cet assujétissement aux vaccinations et revaccinations successives, et cette soumission aux attaques multipliées de variole ou de vaccine sont peu attrayants ; qu’ils sont au moins fastidieux ; qu’on n’y songe qu’en présence du danger, et que souvent alors il est déjà trop tard. J’en reviens donc à mon idée : c’est qu’il faut chercher mieux et tâcher de trouver, si c’est possible, un moyen qui, une fois appliqué, préserve l’homme, d’une manière plus efficace et définitive, des atteintes de la variole.
Je reprends ma citation.
« Je comprends et j’admets, ajoute M. Papillaud, que la vaccine, en raison de son éruption uniquement locale, est plus commodément acceptable que l’inoculation variolique ; je reconnais que sa non-contagiosité en fait un moyen beaucoup plus inoffensif (je prends encore acte de l’aveu) ; mais lorsque j’arrive à la question de l’insuffisance vaccinale devant les épidémies, je passe par-dessus les inconvénients de l’inoculation pour constater ses avantages, et je crois que, seule ou comme auxiliaire de la vaccine, elle peut, dans des circonstances telles que celles au milieu desquelles nous nous trouvons, fournir un secours dont on aurait grand besoin.
» L’inoculation, qui a rendu tant de services autrefois, n’est envisagée aujourd’hui qu’avec terreur et répulsion. Bien que sa désuétude ne date que de moins d’un siècle.
elle ne nous apparaît que comme un mythe d’un passé lointain, et presque tous les médecins européens la considèrent comme une pratique barbare et périlleuse. On est même allé jusqu’à dire qu’elle mettait en danger la vie des sujets qui y étaient soumis : il fallait bien reprocher quelque chose à l’inoculation variolique pour préparer et affermir le triomphe de la vaccine ; mais en faisant cela, on se rendait coupable d’ingratitude envers une sœur aînée qui avait ouvert la voie à sa sœur cadette, car variole et vaccine sont sœurs
» Je propose donc d’utiliser cette inoculation, si calomniée et si délaissée, en la combinant avec la vaccination, sur laquelle on a trop compté. Pratiquée sur des sujets antérieurement vaccinés, l’inoculation, que dans ces conditions j’appellerai post-vaccination, ne cause ordinairement qu’une éruption locale, sans éruption secondaire générale ; lorsque, par exception, cette éruption secondaire se produit, elle est discrète, apyrétique, et se limite aux proportions d’une variole atténuée. Les revaccinations ne sont suivies de succès que sur une proportion qui varie du quart au tiers au plus des sujets, tandis que les inoculations post-vaccinales réussissent dans une proportion de plus de moitié.
» Un grand nombre d’individus qui ont été vaccinés et revaccinés, et chez lesquels l’aptitude à contracter la vaccine a été complètement épuisée, conservent encore, à un certain degré, l’aptitude à contracter la variole, et l’épidémie actuelle ne nous en fournit que trop la preuve. Il s’agit de saturer cette réceptivité par l’inoculation
variolique, et ces sujets seront préservés
» De même que tous les médecins mes contemporains,
j’ai été, moi aussi, imbu d’une confiance illimitée dans la vaccine, et d’une terreur très-orthodoxe au sujet de l’inoculation. Mais j’ai pratiqué la médecine dans l’Amérique du Sud, dans une ville du Brésil où des épidémies de variole étaient incessamment importées par des nègres de la côte d’Afrique. Là, le danger des épidémies était pressant ; il ne permettait pas d’attendre les rares arrivages de vaccin, qui manquait quelquefois tout à fait, et il fallait chercher la préservation dans un autre moyen : onia trouvait dans l’inoculation variolique.. . .
» J’en ai fait l’expérience. Cette expérimentation m’avait donné l’idée de faire de cette méthode un auxiliaire de la vaccine. On l’aurait pratiquée après la vaccination, au lieu de revenir à cette dernière. On lui aurait donné le nom d’inoculation post- vaccinale, et cette circonstance de la postériorité lui aurait enlevé les inconvénients primitifs de la double fièvre et de l’éruption secondaire et généralisée. Dans ces conditions, elle n’aurait plus été, comme maladie artificielle, que l’égale de la vaccine, dont elle aurait complété les résultats préservatifs. »
Tout cela paraît incontestable, et pourtant tout cela atteste, malgré les affirmations contraires de M. Papillaud, que la variolation n’est pas aussi exempte de dangers qu’il veut bien le dire; tout cela indique que, tout en formulant l’absolutisme de ses effets préservateurs , tout en cherchant à la blanchir des préjudices qui lui sont imputés, cet honorable confrère reconnaît en môme temps qu’elle a besoin d’un correctif et d’un édulcorant. Sans cela, il est évident qu’il serait tout disposé à se jeter dans les bras de cette sœur aînée de la vaccination, d’après
lui tant calomniée, si injustement abandonnée, et envers laquelle on s’est rendu coupable de tant d’ingratitude.
Et, en effet, on aurait grand tort, je suis le premier à le déclarer, de ne pas revenir franchement et ouvertement vers elle, si véritablement elle se montrait à ce point innocente et vierge de toutes les fautes qui lui sont attribuées, si vraiment l’abandon de tout le monde, même de ses anciens adorateurs, n’était que l’effet d’une surprise et d’une erreur.
Malheureusement, tout cela ne prouve pas qu’elle soit réellement impeccable, qu’on ne puisse s’en plaindre et lui adresser au moins les reproches que je lui faisais tout à l’heure.
Et si, dans le procédé de M. Papillaud, la vaccination qui précède la variolation lui enlève une partie de ses inconvénients, elle ne l’exonère pas de celui que je lui attribue au minimum, de pouvoir propager la variole et de la rendre épidémique.
Voilà pourquoi je repousse encore cette combinaison, de même qu’après l’avoir préconisée je rejette aujourd’hui, mais d’une manière moins absolue, celle qui m’a été suggérée par l’épidémie de 1854.
Cette dernière, en effet, bien que procédant du même ordre d’idées que la précédente, me paraît bien préférable, et cela pour une bonne raison : c’est qu’avec elle une seule opération serait suffisante, et que toute réinoculation deviendrait inutile.
Je veux parler de l’inoculation du virus-vaccin varioleux, c’est-à-dire celle d’un mélange de fluide variolique et de fluide vaccin, tel qu’il s’est accidentellement produit, par infection ou par contagion, dans les faits précur-
seurs de cette épidémie, et dans des proportions telles qu’il produisît toujours, comme alors, une vaccine de bonne nature, suivie d’une variole consécutive très-discrète et bénigne.
Cette inoculation est restée la seule à laquelle on puisse raisonnablement donner le nom de vaccination vaccinovariolique sous lequel je l’ai désignée, et voici quelles furent, en 1854, et plus tard en 1866, mes observations, mes propositions et mes conclusions à son égard.
Les circonstances commémoratives, tout à fait exceptionnelles et extraordinaires, qui ont déterminé l’apparition de cette épidémie, je les ai racontées en détail; on doit en avoir conservé le souvenir, et je vais avoir l’occasion de les rappeler.
On ne sera donc pas surpris quand je dirai qu’elles amenèrent de ma part les conclusions suivantes, qui entrent pour beaucoup dans ma détermination actuelle.
1° Tant que l’expérience n’aura pas modifié l’état actuel de nos connaissances sur la vaccine, n’empruntez jamais du virus-vaccin à une ville soumise au règne d’une épidémie de petite-vérole : vous ne pouvez pas être certain de ne pas inoculer la variole en même temps que la vaccine, et vous pouvez faire naître, dans les lieux que vous habitez, une épidémie de même nature : la moindre circonstance, l’objet en apparence le plus insignifiant, la chose la plus inoffensive, l’être le mieux intentionné, tout, en un mot, peut servir alors de véhicule au contage; et le médecin qui procure le virus, et la lancette avec laquelle il le recueille , et les verres sur lesquels il le dépose , et le linge avec lequel il nettoie ces derniers , et l’air lui-
même qu’il emprisonne, en même temps que le virus-vaccin, entre les deux plaques conservatrices.
2° La vaccine inoculée en même temps que la variole n’empêche point la manifestation de cette dernière, mais retarde son apparition et la rend discrète et bénigne.
3° Lorsque vous verrez pointiller, autour des pustules vaccinales, de petites vésicules sans caractères bien définis, craignez une éruption secondaire, quelle que soit la période d’évolution à laquelle les boutons-vaccin soient parvenus; méfiez-vous surtout de la pureté du virus qui leur a donné naissance, et dans le doute abstenez-vous d’en user.
Mais je dois dire aussi que les faits constitutifs d’où la méthode proposée pouvait tirer son origine, me paraissaient si concluants, qu’après avoir vivement regretté de n’avoir pu prévoir toute leur importance, ce qui m’aurait certainement amené à conserver sur verres une suf-
fisante dose de ce virus naturellement mélangé, qui leur avait donné naissance, je me mis à indiquer, ainsi qu’il suit, les moyens de retrouver cette combinaison virulente dans ses éléments- proportionnels, aussi bien que ceux d’en faire l’application.
Si j’étais en position, disais-je, de tenter d’une manière satisfaisante les épreuves nécessaires, voici comment je procéderais pour arriver à ce résultat :
J’exposerais d’abord un certain nombre de verres, chargés de virus -vaccin, aux vapeurs miasmatiques et virulentes qui s’échappent du corps des varioleux; je les maintiendrais dans cette position les uns après les autres, et pendant un laps de temps successivement plus considérable, et je vaccinerais avec chacun des divers prin-
cipes virulents ainsi obtenus, en commençant par celui qui, en bonne règle, paraîtrait devoir contenir la moindre quantité de virus varioleux. Je m’élèverais ensuite, progressivement, jusqu’à celui qui serait censé être le plus fortement chargé de ce même principe. Puis, en cas de non-succès, je pratiquerais le mélange direct des deux fluides, en débutant par des doses de virus varioleux en quelque sorte infinitésimales, et j’irais, au besoin, jusqu’au mélange égalisé des deux virus.
Et chaque fois je prendrais note des résultats observés, et je ne cesserais mes épreuves que lorsque je serais bien convaincu de leur insuccès et de leur inutilité.
Une fois le mélange obtenu et retrouvé dans ses proportions constituantes, efficaces; une fois la bonté du procédé reconnue, il ne s’agirait plus que de généraliser les épreuves. Mais, spéciales ou publiques, celles-ci devraient être faites avec certaines précautions indispensables.
On devrait faire les premières sur des enfants habitant une campagne complètement isolée, et dans le principe ne tenter les secondes que sur les nouveau-nés d’une ville récemment soumise au règne d’une épidémie de petite-vérole. On finirait ainsi par généraliser le procédé, sans aucune espèce d’inconvénient.
Et je terminais mon rapport, comme tous les novateurs, par la déclaration incitative que voici:
Que l’on marche dans cette nouvelle voie ouverte à l’expérience, et l’on arrivera, j’en ai la conviction, à annihiler toutes les dicussions qui se sont élevées entre les partisans de la vaccine et les chevaliers servants de la variolation; à réduire au silence tous ceux qui veulent faire de la variole un phénix caméléonien renaissant de
ses cendres, sous forme de fièvre typLoïde; et, ce qui est beaucoup plus important , à préserver l’existence de l’homme tout entière, à rendre les revaccinations inutiles, et par conséquent à empêcher, dans un avenir plus ou moins rapproché, toute manifestation d'épidémie de petitevérole.
J’avais donc lieu d’espérer qu’un moment ou l’autre, il prendrait fantaisie à quelqu’un de nos expérimentateurs contemporains d’expérimenter cette méthode, qui m’en paraissait tout au moins aussi digne que celles qui attiraient leur attention.
Quant à moi, je m’étais expliqué sur mon impuissance à cet égard. Je me suis malheureusement trouvé placé dans l’impossibilité de le faire : les expériences demandées sont de celles que l’on ne peut tenter que dans certaines conditions, et je ne pouvais m’exposer de nouveau aux murmures et aux imprécations de la foule, dans l’intérêt de la science et de la vaccine elle-même, comme dans mon propre intérêt. Je le pouvais d’autant moins que je ne m’y étais déjà que trop exposé, dans maintes circonstances, en vue des intérêts généraux et scientifiques, mais au détriment de mes intérêts professionnels et personnels.
Cependant je saisissais toutes les occasions de les remettre sous leurs yeux: ces faits ont été publiés; ils ont été, à plusieurs reprises, envoyés à l’Académie de médecine, soumis à l’examen, soit de la Commission des épidémies, soit de la Commission de vaccine, et par deux fois ils m’ont attiré une distinction académique.
J’y suis revenu dans mon Rapport sur l’épidémie de 1865-1866, et cette fois en ces ternies:
Douze ans se sont écoulés depuis que mon premier travail a été adressé à l’Académie de médecine.
Voilà plus de dix ans passés qu’un extrait de ce Mémoire a été publié ou très-honorablement signalé à l’attention des médecins vaccinateurs par les deux premiers organes de la presse médicale parisienne.
Depuis lors, j’ai suivi bien des discussions académiques à propos de la variole et de la vaccine; j’ai lu bien des mémoires sur le môme sujet ; j’ai parcouru toutes les relations écrites, toutes les explications données sur les expériences et sur les tentatives qui ont été faites dans le but de rendre, comme je le disais naguère, les effets de la vaccination plus durables, ou ceux de la variolation moins dangereux.
Ce n’est guère que depuis cette époque, en effet, qu’en France on a réellement mis à l’ordre du jour les différents genres de vaccinations et les diverses espèces de variolations dont j’ai déjà parlé. A part les revaccinations d’un côté, et l’inoculation du virus lacto-varioleux de l’autre, on n’avait encore parlé, que je sache, ni de la saturation vaccinale, ni des vaccinations animales, ni du procédé napolitain, pas plus que de l’inoculation du prétendu virus vaccino- variolique, suivant la méthode de Thielé et de Geely .
Depuis lors, on a donc tout essayé, tout tenté, tout expérimenté, hormis le procédé que je considère comme le plus simple, comme le plus naturel et le plus rationnel ; hormis le procédé de vaccination par le mélange du virusvaccin et du virus varioleux, le seul auquel on puisse donner, en vérité, le nom de virus vaccino-variolique.
J’avoue que je ne comprends pas cette exclusion, et
je crois avoir le droit d’en montrer quelque surprise.
Qu’on en juge en parcourant de nouveau et très-rapidement avec moi les principaux faits incontestablement très-remarquables qui se sont déroulés sous mes yeux, et qui ont été dévoilés par la narration épidémique dont il est ici question :
Le 2 mai 1854, par une circonstance fortuite très-imprévue, j’ai vacciné un enfant avec du virus-vaccin évidemment contaminé par un des principes (virus, ou infectieux spécifique) qui donnent naissance à la variole.
Cette vaccination donna naissance à six boutons-vaccin admirables de développement, de configuration et d’apparence, et le 8 mai six enfants furent vaccinés, de bras à bras et en ma présence, avec du virus pris à cette source, sans que je me sois aperçu de la moindre différence entre les boutons vaccinaux qui l’ont fourni et les pustules vaccinales ordinaires.
Le lendemain 9 mai, je fus appelé à donner mes soins àl’enfantqui m’avait servi de porte-vaccin. Je le trouvai atteint d’une fièvre inflammatoire un peu plus intense que celle qui accompagne la vaccine ordinaire à celte période de son évolution.
Ce fut alors seulement que je m’aperçus que les six boutons vaccinaux étaient entourés de vésicules extrêmement petites et fort nombreuses, qui formaient autour d’eux un ruban grisâtre, chagriné, large de 1 à 2 millimètres, et qui s’était développé dans l’espace de vingtquatre heures.
Trois jours plus tard, et les vésicules circulaires dont je viens de parler étant desséchées, je vis le corps de mon petit malade se couvrir d’une centaine de pustules
éparses qui au bout de quatre autres jours offrirent tous les caractères des pustules varioleuses.
Je me trouvai ainsi en présence d’une variole bénigne, discrète, parfaitement reconnaissable, confirmée par les événements postérieurs, et consécutive à la vaccine, quoique évidemment inoculée en même temps qu’elle.
Il ne peut y avoir aucun doute à cet égard.
En somme, seize enfants furent vaccinés avec le même virus, et tous présentèrent exactement les mêmes phénomènes : d’abord une vaccine parfaite, et ensuite une variole bénigne, consécutive, développée dans les mômes circonstances et à la même période d’évolution de la maladie primordiale.
Voilà, certes, des faits bien extraordinaires.
Voilà des expériences naturelles d’une bien grande valeur.
D’où vient que le tout ait passé complètement inaperçu?
Gomment se fait-il que nos expérimentateurs modernes et autorisés, alors qu’ils expérimentaient tous les procédés nouveaux qui se produisaient, en France comme à l’étranger, n’aient pas daigné faire la moindre attention à cette nouvelle méthode, en apparence pourtant si rationnelle?
Ne reconnaissent-ils pas, avec tous les auteurs, qu’il est bon de vacciner pendant l’existence d’une épidémie de petite-vérole ? Ne savent-ils pas que tous s’accordent à dire que quand la vaccination est pratiquée avant ou môme pendant la première période de cette maladie, c’està-dire avant l’apparition des pustules varioleuses, elle empêche complètement la manifestation de cet état morbide, ou tout au moins le modifie au point de le faire passer inaperçu ?
Pourquoi donc le virus-vaccin mis en présence du virus varioleux par inoculation directe, artifîcielleet simultanée, ne se conduirait-il pas de la même manière que lorsque les deux virus se trouvent opposés par suite d’une inoculation variolique, épidémique, récemment postérieure ou antérieure à la vaccination? Est-ce que, par hasard, l’opportunité de l’opposition serait considérée comme un obstacle?
Gomment se fait-il alors qu’aucun d’eux n’ait pensé à dire le moindre mot pour ou contre ce procédé d’un nouveau genre ; qu’aucun d’eux n’ait songé à tenter le moindre petit essai en faveur de cette nouvelle méthode?
Franchement elle le méritait mieux que la méthode homonyme par usurpation !
Et les quelques tentatives de vaccination, à peu près du même genre, effectuées par un ou deux expérimentateurs, antérieurement aux faits dont il est ici question, sont loin d’être de nature à la faire juger sainement et sans appel.
Mais peut-être a-t-on vu là une démonstration naturelle de la possibilité des vaccines mixtes et de la présence simultanée de deux virus dans un même bouton d’inoculation, et n’a-t-on pas voulu la corroborer d’une démonstration expérimentale !
C’est un tort. Rien ne doit arrêter pour arriver à la découverte de la vérité.
Je reviendrai plus tard sur ce sujet.
Quoi qu’il en soit, je comprends qu’en présence des événements contemporains on coure à la recherche d'un nouveau virus préservateur, et j’en féliciterais les cher-
clieursde bonne volonté, si je n’étais persuadé qu’ils poursuivent une chimère.
Il n’y a, il ne peut y avoir qu’un seul virus-vaccin : c’est le virus jennérien. La découverte en a été faite une fois; elle ne peut l’être une seconde. On ne peut plus aujourd’hui que la garder telle qu’elle est, ou la perfectionner.
Cherchons donc ensemble, leur dirais-je, ce perfectionnement devenu nécessaire par ce temps de défaillance de la vaccine humanisée, par ce temps de progrès continu.
Mais ce dont j’ai le droit d’être éLonné, c’est que, n’ayant pas craint d’expérimenter de nouveau l’ancienne variolation plus ou moins mitigée, plus ou moins déguisée, les expérimentateurs n’aient pas eu la bonne pensée d’essayer, en même temps, la véritable vaccination vaccino-variolique, qui leur eût donné, j’en suis convaincu, d’excellents résultats ; c’est que, lui ayant emprunté son nom pour le donner à une autre qui ne le mérite pas, puisqu’elle est complètement différente , ils aient cru l’avoir ainsi jugée en dernier ressort, et qu’ils se soient un beau jour écriés, après avoir expérimenté la méthode de Thielé et de Ceely : Voilà le bilan de l’inoculation par le prétendu virus vaccino-variolique !
Erreur ! erreur grave, très-honorés confrères : vous avez fait le bilan de l’inoculation variolique; vous n’avez pasjdonné celui de la véritable vaccination vaccino-variolique.
Jusqu’à preuve contraire, le bilan réel, effectif, des trois méthodes alors en présence, le voici :
Vaccination usuelle (Inoculation de la vaccine lîuuia-
nisée). — Traitement préventif toujours innocent , mais restreint, limité et nécessairement sujet à renouvellement par les revaccinations successives.
Variolation. — Traitement préventif dont les effets sont permanents, illimités, mais qui est dangereux pour tous, aussi bien pour l’individu variolé que pour les populations qui l’entourent.
Vaccination vaccino-variolique . — Traitement préventif aussi inoffensif pour l’individu que la vaccination ordinaire, aussi persistant que la variolation ; dangereux seulement pour les populations dans les premiers temps de son application, si Ton en usait sans précautions; mais sans danger contre ces populations, même au début, s’il était appliqué d’après mes indications ; sans danger surtout pour l’avenir, quand la méthode serait généralisée, puisque, par cette généralisation même, toute la génération existante serait rendue parfaitement réfractaire à l’action du virus varioleux, tout aussi bien que par une variolation générale et universelle, ce que Ton ne pourra jamais obtenir avec la vaccine humanisée.
Telles sont les impressions que m’ont toujours laissées la vue et le souvenir des faits précurseurs et provocateurs de l’épidémie de 1854; et j’aurais persisté dans mes conclusions si, en relisant avec la plus grande attention les Œuvres de Jenner, si, en analysant et en appréciant, je le crois du moins, à leur juste valeur, les observations qui y sont consignées et qui forment la base de la doctrine jennérienne, je n’avais entrevu la possibilité d’en faire le fondement d’une méthode de traitement préventif plus certaine, plus absolue et plus rationnelle encore. Car, tout
bien considéré, et en supposant, contre toute vraisemblance, que le cowpox entretenu et puisé à sa source primitive, sans intermédiaire d’aucune espèce, se montrât lui-même infidèle, et qu’il ne tînt pas les promesses faites par les épreuves expérimentales auxquelles il a été soumis par son premier explorateur , il est certain alors que la vaccination vaccino-variolique devrait être mise au premier rang des procédés de prophylaxie anti-variolique.
Et, défait, que sont, au fond et en vérité, les autres moyens proposés, expérimentés, dont je n’ai pas encore parlé, et qu’il me reste à examiner ?
Peu de mots me suffiront à cette heure pour les qualifier.
Que sont, en effet, ces diverses inoculations dites vaccines animales ?
Qu’est-ce que l’équination, si ce n’est l’inoculation du grease, du sore-heels de Jenner, reconnue et déclarée par lui incertaine et douteuse, tant que le virus puisé à cette source n’a pas traversé le [medium mammatum] de la vache ; si ce n’est l'inoculation du horsepox contemporain de la variole animale de l’espèce chevaline, dont les effets préventifs de la variole humaine n’ont pas encore été démontrés par les expériences nouvelles, plus certaines que du temps de Jenner, du temps où cette maladie était désignée sous le nom de grease anglais ?
Qu’est-ce que l’ovination, si ce n’est la clavelisation , si ce n’est l’inoculation de la clavelée, du scheep-pox, de la variole animale de l’espèce ovine, vainement proposée parles elavelisateurs; la clavelisation, qui, malgré les succès que les promoteurs de cette méthode ont prétendu en avoir obtenus, qu’ils en ont peut-être même retirés (Sacco
entre autres), a été généralement repoussée par les vaccinateurs, et dont il n’est question aujourd’hui que pour la proscrire, bien qu’elle ait été pratiquée expérimentalement dans presque toutes les contrées de l’Europe civilisée, et qu’au témoignage de Bruce elle soit considérée dans l’Inde comme un préservatif de la variole humaine préférable à tous les autres ?
Que sont, en un mot, et désignés en termes génériques, ces deux genres d’inoculation, sinon deux variolations animales qui peuvent être aussi efficaces, chacune chez l’espèce d’où elle émane , que la variolation humaine chez l’homme, mais qui sont aussi incertaines, quoique momentanément préservatrices, contre la variole humaine, que celle-ci peut l’être contre la variole animale?
Laissons donc la clavelée aux moutons, l’équination aux chevaux, et n’employons le horsepox que comme maladie vaccinogène, puisque c’est là sa principale qualité reconnue et déclarée par Jenner, et expérimentalement démontrée parles épreuves les plus modernes.
Que sont les revaccinations, sinon de simples vaccinations successives et à long terme, ayant séparément la même valeur?
Que sont les diverses tentatives de saturation vaccinale, les vaccinations et revaccinations répétées coup sur coup jusqu’à épuisement de la réceptivité, sinon des vaccinations à courtdélai, qui peuvent être utiles et nécessaires après la production d’une fausse vaccine ou de toute autre éruption douteuse et consécutive à l’insertion d’un virus-vaccin de mauvaise nature, d’un virus trop jeune et cueilli avant sa maturité complète, ou trop vieux, dégénérescent ou dégénéré, et par conséquent moins actif ou de nul effet, mais
qui sont parfaitement inutiles quand la vaccination initiale a été bien faite et qu’elle a produit une vaccine de bon aloi, puisqu’alors celle-ci est momentanément exclusive de la vaccine, comme elle est temporairement préventive de la variole humaine ?
Que sont-elles ensemble, sinon la démonstration péremptoire de la faillibilité de la vaccine humanisée?
Qu’est-ce enfin que l’inoculation de cette vaccine animale, affirmée par le Dr Negri, décorée du nom de procédé napolitain, introduite à grand fracas en France par MM. Lanoix et consorts, puis en Belgique par M. Warlomont, et qui a fait tant de bruit dans ces derniers temps, au commencement de l’épidémie parisienne ? Qu’esl-ce que Finoculation de ce virus, très-improprement appelé cowpox, fourni par les génisses vaccinifères, et dont on ignore au juste la qualité et la provenance?
Arrêtons-nous y un moment. Elle a assez passionné les esprits au commencement del’année 1 870, pour que nous lui consacrions quelques pages, et que nous fassions pour elle ce que nous avons fait pour la question d’origine de la vaccine, c’est-à-dire que nous fassions connaître quelques-unes des opinions diverses qui ont été émises à la même tribune en 1867.
Je me contente néanmoins de proclamer ici celles qui ont été formulées par MM. Depaul et J. Guérin, rééditées en 1870, à l’Académie de Bruxelles, par MM. Warlomont et Wleminckx.
Cela suffit pour m’éclairer, et peut satisfaire, j’imagine, même les plus exigeants.
Conclusions c/41 rapport de M. Depaul sur la vaccine animale.
1° La transmission du cowpox par inoculation de génisse à génisse s’obtient sans difficulté.
2° Les génisses inoculées par nous l’ont toujours été avec succès.
3° La méthode par incision, primitivement employée, n’a aucun avantage sur celle par piqûre.
4° Aucune des génisses inoculées n’a présenté d’accidents par le fait de l’inoculation.
5° Quelques-unes seulement ont été prises de diarrhée, par suite de leur changement de nourriture et d’habitation.
6° Le cowpox de Naples a servi aux trois premières, et celui de Beaugencyaux quarante-deux dernières génisses.
7° Tous deux ont donné des résultats identiques.
8° Le cowpox n’a rien perdu de ses propriétés par les inoculations successives.
9° La marche de l’éruption chez les génisses a été plus rapide que dans l’espèce humaine.
10° Le bouton paraissait le troisième jour et suppurait du septième au huitième.
11° Les génisses malades ont offert des pustules moins développées que les génisses saines.
12° L’éruption s’est montrée exclusivement aux points inoculés.
1 3° La réaction générale a paru nulle ou presque nulle; chez quelques génisses seulement, on a noté un peu d’abattement et un peu de chaleur à la peau.
14° Il résulte de nos expériences qu’il serait facile, dans
les grands centres surtout, d’organiser un service de vaccination animale.
15° Le cowpox spontané n’est pas aussi rare qu’on le croit. Nous l’avons rencontré deux fois pendant le cours de nos expériences.
16° Le cowpox dont nous nous sommes servi a une origine dont l’authenticité est incontestable.
17° La quantité de cowpox fourni par chaque génisse est assez grande pour suffire aux exigences du service le plus étendu.
18° La syphilis n’est pas inoculable à l’espèce bovine.
19° Pris dans de bonnes conditions, le cowpox réussit aussi souvent que le vaccin d’enfant.
20° Pris après le septième jour, il donne des résultats moins satisfaisants.
21° Le cowpox de Naples n’est pas inférieur à celui de Beaugency.
22° Chez les enfants inoculés avec le cowpox, la période d’incubation se prolonge quelquefois, et l’éruption ne se manifeste qu’entre le neuvième et le douzième jour.
23° Parfois les pustules ne se développent pas simultanément chez le même individu.
24° Les pustules obtenues avec le cowpox sont plus volumineuses que celles obtenues avec le vaccin humain.
25° L’inoculation du cowpox produit dans toute l’économie une réaction générale plus sensible, surtout à la période de suppuration.
26° Toutefois, cette réaction n’a pris aucun caractère sérieux chez les enfants inoculés.
27° Au point de vue du nombre des pustules , les
résultats ont été les mêmes avec le cowpox qu’avec le vaccin humain.
28° Une seule piqûre avec le cowpox a quelquefois donné lieu à deux, trois, et même quatre pustules.
29° Ce phénomène est beaucoup plus rare à la suite de l’inoculation du vaccin humain.
30° Tous les modes d’inoculation réussissent quand le cowpox est pris au moment opportun.
31° Le cowpox, comme le vaccin d’enfant, échoue souvent quand il a été conservé.
32° Sous ce rapport, le vaccin d’enfant semblerait avoir quelque avantage sur le cowpox.
33° Toutefois le cowpox conservé depuis un mois dans des tubes a été inoculé avec succès.
34° Envoyé même en province et à l’étranger, il a pu donner des résultats satisfaisants.
35° On ne peut dire encore si l’action du cowpox sera plus durable et plus complète que celle du vaccin d’enfant.
36° Le nombre des revaccinations a été trop peu considérable pour en pouvoir rien conclure.
37° En temps d’épidémie, on pourrait envoyer dans les pays infectés une ou plusieurs génisses qui fourniraient tout le cowpox nécessaire aux vaccinations et aux revaccinations.
Telles sont les conclusions de M. Depaul.
Voici maintenant quelques déclarations de M. Jules Guérin :
« Nous avons trois termes à comparer :
» La vaccine primitive, celle que nous a léguée Jenner ;
» La vaccine humaine, celle qui s’est transmise de génération en génération jusqu’à nous, et que nous employons tous les jours ;
» La vaccine que l’on nous propose sous la dénomination de vaccine animale.
» En se bornant à l’endroit des différences extérieures, des différences verbales pour ainsi dire, on voit :
d1° Que la vaccine primitive a été le produit de l’inolation chez l’homme du cowpox spontané, du cowpox né de toutes pièces chez les animaux, mais d’une inoculation une fois faite de ce cowpox spontané à l’homme;
» 2° Que la vaccine humaine ordinaire, usuelle, est le produit d’une transmission non interrompue du premier cowpox d’homme à homme, sans autre intervention nouvelle de l’élément bestial primitif;
» 3° Que la vaccine animale est le produit artificiel du principe animal réinoculé à la bête; que ce produit, entretenu par des réinoculations successives chez la vache, passe, à chaque vaccination, sans intermédiaire, de la bête à l’homme.
» Voilà un premier ordre de différences qui suffirait à montrer que la vaccine animale n’est ni la vaccine primitive de Jenner ni la vaccine humaine. Or, dans des faits organiques aussi obscurs, aussi délicats, est-il possible de conclure à l’identité avec une telle diversité d’éléments ? . . . .
» En résumé, la vaccine animale comparée à la vaccine jennérienne constitue une pratique particulière, occasionnelle, se renouvelant pour chacune de ses applications, et par cela même soumise à la diversité contingente des éléments qui la composent, à l’encontre de la
vaccine humaine, qui par la fixité de ses éléments, la pérennité de sa constitution, peut être regardée comme une méthode générale. »
Et, ces divulgations enregistrées, je déclare qu’il m’importe peu que le virus fourni par les génisses vaccinifères provienne du cowpox vrai ou de la vaccine humaine. À mes yeux, il n’en a ni plus ni moins de valeur comme agent prophylactique de la variole humaine.
Je vais tenter de l’apprécier théoriquement, laissant forcément à l’épidémie parisienne de 1870, sur laquelle je no puis rassembler pour le-moment les renseignements nécessaires, le soin d’en faire connaître la valeur réelle au point de vue de la pratique.
Or, en supposant d’abord que cette vaccine animale provienne du cowpox, c’est-à-dire que l’on ait inoculé du cowpox vrai à la première génisse vaccinifère, et que l’on ait ensuite fait passer ce produit successivement de génisse à génisse , dès la seconde transmission le virus ainsi engendré n’a déjà plus la même valeur : c’est du vaccin qui s’animalise, et plus tard, quand on est déjà loin de l’insertion première, là vaccine animale qu’il produit n’est plus que la vaccine animalisée, comme la vaccine humaine est la vaccine humanisée.
Comme cette dernière, elle est susceptible de devenir défectueuse, et elle le devient d’autant plus que la source où l’on puise le virus s’éloigne davantage de la source primitive.
A plus forte raison doit-il en être ainsi après le passage du virus de la vaccine déjà humanisée à travers l’organisme de la génisse, puisque ce virus ainsi reproduit
n’est plus que la résultante de la vaccine humaine animalisée, si je puis dire ainsi.
Gonçoit-on , en effet, ce que peut être devenu le cowpox ou la vaccine en s’éloignant ainsi de sa source première, et après ces passages successifs à travers des organismes aussi sensiblement différents ?
Je sais bien qu’il est démontré que les virus ne peuvent être métamorphosés, je l’ai reconnu moi-mème; mais il est certain aussi qu’ils peuvent être modifiés. Les différentes formes affectées par la variole, les varioloïdes et autres éruptions varioleuses observées pendant les épidémies, sont là pour l’attester.
On peut donc assurer qu’il reste virus-vaccin, mais on ne peut affirmer qu’il ne soit pas ainsi amoindri, dégénéré, ou tout au moins modifié, soit en bien, soit en mal, suivant les circonstances et suivant l’usage auquel il est destiné.
Il est à supposer qu’il est modifié en mal quand on l’animalise pour s’en servir chez l’espèce humaine, et comme préservatif de la variole chez l’homme ; il est à croire qu’il est modifié en mal lorsque, étant destiné à être utilisé comme préservateur de la variole animale, on commence par en faire du vaccin humanisé.
En un mot, la vaccine dite animale, la vaccine des génisses vaccinifères, qu'elle soit produite par l’inoculation de la vaccine humaine ou par l’insertion du vrai cowpox, n’est qu’une vaccine animalisèe, de même que la vaccine humaine est la vaccine humanisée.
L’une et l’autre sont deux vaccines amoindries, dégénérées.
Elles n’en sont pas moins préservatrices; mais la pré-
servation qu’elles procurent n’a qu’un temps limité, et ce temps est d’autant plus restreint qu’elles s’éloignent | davantage de la source primitive.
Les faits historiques et statistiques relevés depuis l’introduction de la vaccine humaine jusqu’à nos jours en sont la preuve irrécusable.
Néanmoins, à choisir, la vaccine humanisée devrait être employée de préférence pour l’espèce humaine, de même que la vaccine animalisée devrait être préférée pour l’espèce animale.
Mais, dans l’un comme dans l’autre cas, le cowpox est plus sûr, et ses effets préservateurs bien plus durablos.
On peut même dire qu’il est aussi absolument préservateur qu’on puisse le désirer.
C’est le seul, au reste, qui ait été réellement démontré préservateur absolu de la variole humaine, par les expériences directes et convaincantes de Jenner et de quelques-uns de ses premiers imitateurs.
C’est donc, en présence des faits accomplis, le seul auquel on puisse avoir une confiance pleine et entière ; le seul auquel on puisse, le seul auquel on doive avoir recours aujourd’hui.
Et l’inoculation de la vaccine animale par les génisses aura eu cela de bon quelle aura prouvé la jjossibilité de la vaccination au moyen des vaches laitières, seules véritables vaccinifères, seules vraiment dignes de ce nom.
Mais, quelle que soit la méthode mise en pratique, et si éminemment préservateur que soit le virus inoculé, est-ce à dire qu’il n’y aura plus absolument ni varioloux ni
varioles 2 Non, sans doute, car, tant que les vaccinations resteront facultatives, il y aura toujours, malheureusement pour eux et pour les autres, des gens assez simples, assez ignorants ou assez rebelles aux conseils de la science pour refuser toute espèce de traitement préventif.
Examinons donc si la vaccination peut et doit être déclarée obligatoire ; si une loi rendue pour arriver à ces fins est équitable ; si elle peut et doit être acceptée ; si elle peut et doit produire les résultats cherchés, savoir : l’extinction de la petite-vérole épidémique.