‹ Histoire de la vaccinationChapitre 2 sur 24 · PRO OMNIBUS · texte numérisé non relu

PRO OMNIBUS

leur est impossible d’en anéantir le germe, qui y a été semé le jour où la première femme, succombant à la tentation, a secoué l’arbre de la science et du bien et du mal, pour en goûter les fruits ; ou mieux encore, dès les premiers jours de la création, puisque l'arbre existait et fructifiait quand la femme l’a aperçu et s’est laissé séduire par le serpent.

Tout ce qu'ils peuvent faire, c’est d’en atténuer les effets.

Ecoutez donc les vérités scientifiques , doctrinales et positives, qui ont été lentement et progressivement dévoilées aux médecins des siècles écoulés, depuis l'extension delà petitevérole, de l’état sporadique à l'état épidémique, par les faits historiques concernant la variole et la vaccination.

Acceptez-les, ces vérités ; et si vous n etes complètement à l’abri des atteintes de la petite-vérole, vous serez au moins délivrés des étreintes de la variole épidémique; vous arriverez à faire repasser cette funeste affection morbide, de letat de maladie épidémique à l’état de maladie ordinaire et sporadiquo.

Acceptez-les, ces vérités ; suivez les préceptes qui en sont la conséquence, et vous serez sauvés des baisers empestés et virulents de ce mauvais Génie, auquel les Hindous, dans leur frayeur insigne, morbifique et léthifère, ont dressé des autels. Acceptez-les, et l’on ne verra plus au milieu de vous autant de gens disposés à offrir encore, sur les autels de ce Génie épidémique et malfaisant, tant sont toujours grandes et la crainte et l’horreur qu’il inspire, des sacrifices indignes et réprouvés par la morale publique.

El pro vobis Reipublicæ caucant consules !

Et que pour vous les Rois se montrent vigilants, en prenant les mesures nécessaires pour les mettre eu pratique !

PRÉFACE

Ce n’est ordinairement, il faut bien en convenir, qu’après quelques hésitations de conception intellectuelle, après quelques raisonnements intimes plus ou moins prolongés, plus ou moins réfléchis, que l’on voit les idées, d’abord obscures, puis successivement et progressivement éclaircies, se montrer à l’esprit nettes, précises et suffisamment élucidées pour qu’on puisse les produire et les faire accepter.

Et pourtant, on se contente généralement de les émettre et de les développer, sans rendre compte des causes qui ont pu les faire naître, sans s’inquiéter de la manière de faire employée par l’intellect pour arriver à leur développement ultérieur.

Parfois cependant, on peut tirer quelque avantage à s’emparer de ces idées à leur origine et dès leur première apparition, pour les suivre avec intérêt dans leur progression continue, dans leurs évolutions diverses.

Parfois encore, il paraît intéressant d’observer comment la pensée, partant d’un fait ou d’une circonstance en apparence insignifiants, s’élève peu à peu à des considérations d’un ordre plus élevé.

Parfois, enfin, on aime à s’enquérir des moyens d’action

PRÉFACE

que l'esprit à mis en usage pour rechercher et pour fournir les éclaircissements nécessaires, pour coordonner tous les faits qui militent en faveur de ces considérations et de ces idées.

Telle est la voie que j’ai suivie. Je ne fais que l’indiquer ici; je la poursuis pendant tout le cours de cet ouvrage.

Or voici : Le 8 janvier 18G9, l’un de mes bons amis, l'un de mes meilleurs clients, lisait à son lever, dans les colonnes du Journal officiel de l’empire français , un entre-filet ainsi conçu :

& Sous peu sera célébré à Saint-Pétersbourg le centième anniversaire de l’introduction en Russie de la vaccination , par un ukase de Catherine II. A cette occasion, le gouvernement russe vient de proposer un prix de trois mille roubles pour le meilleur ouvrage sur l’histoire de la vaccination... »

Le hasard fit qu’au même instant je passais sous ses fenêtres. 11 m’appela et m’apostropha en ces termes:

« Dites-moi, docteur, vous qui vous occupez souvent de variole et de vaccine, voulez-vous que je vous indique une magnifique occasion de faire fructifier vos connaissances à ce sujet, en môme temps que vous pourrez vous rendre utile à l’humanité souffrante?... Lisez. »

Je pris en effet connaissance de l'article signalé, mais sans trop m’arrêter à l’incitation qui en avait été la conséquence.

Néanmoins, la rédaction de celte note me frappa, je ne sais pourquoi, et je supposai que c’était une traduction littérale de pareil avis inséré dans le journal également officiel de l’empire russe.

PREFACE

LT

Quelques jours après, le 16 janvier, je lisais moi-même dans les journaux de médecine français, notamment dans X Union médicale, cette note ainsi reproduite :

« On annonce que le gouvernement russe met au concours un prix de pour la meilleure histoire de la vac-

cine, afin de célébrer par là le centième anniversaire de l’introduction de cette pratique bienfaisante dans l’empire par Catherine II... »

Pourquoi vaccine au lieu de vaccination ?

Telle fut la question qui me vint immédiatement à la pensée, en lisant cette reproduction infidèle, et j’ajoutai mentalement, presque encouragé à concourir par les idées que je vis poindre en mon esprit, et qui me furent suggérées par cette double lecture :

La langue russe est-elle donc tellement pauvre d’expressions techniques, qu’elle ne possède qu’un mot pour exprimer deux choses si différentes , bien qu’ayant entre elles une parenté bien proche et très-intime? Je l’ignore, n’ayant point l’avantage de connaître cet idiome. Mais comment le supposer? Il est beaucoup plus vraisemblable que c’est avec intention que le rédacteur de la note russe a usé, par deux fois, de la môme expression, et qu’il y a inscrit celle dont il s’est servi.

Mais alors, comment expliquer cette substitution?

Ces deux mots : vaccination et vaccine, sont-ils donc devenus complètement synonymes, aussi bien dans la langue russe que dans la langue française? On pourrait le croire, en songeant à la confusion journalière de ces expressions dans !e langage médical, confusion manifeste dans l’avis inséré dans les journaux de médecine français,

PRÉFACE

et qui semble passée, de nos jours, à l’état d’habitude vicieuse, même chez les plus éminents interprètes de la science cà ce sujet.

Dans cet état de véritable perplexité, le désir me vint, ne fût-ce qu’en vue de ma satisfaction personnelle, d’en avoir le cœur net , et de savoir au juste cà quoi m’en tenir, et sur les desiderata du gouvernement de Sa Majesté l’Empereur de toutes les Russies, et sur la manière de voir des médecins russes à cet égard.

Je dus alors demander, par l’intermédiaire de Son Excellence, Monsieur l’Ambassadeur de Russie à la cour de France, le programme du concours.

Ce programme reçu, je fus presque convaincu que l’intention formelle du conseil de médecine russe, qui, « en commémoration de la résolution courageuse prise le 12 octobre 1768, par l’impératrice Catherine II, de soumettre sa propre personne, ainsi que l’héritier de son trône, à X inoculation du venin variolique , a sollicité et obtenu l’autorisation de Sa Majesté l’Empereur de Russie de fonder le prix du concours», était bien d'attirer spécialement l’attention des concurrents sur la vaccination.

Le mot vaccine n’y est pas une seule fois prononcé.

Et je me crus fondé cà penser que les médecins russes ne confondent point l’effet avec la cause, la vaccine avec la vaccination; qu’ils comprennent peut-être mieux qu’ailleurs la véritable acception de ce dernier mol, et qu’en tout cas ils l’appliquent à toute méthode d’inoculation préventive do la petite- vérole.

Quoi qu’il en soit, l 'Union médicale , l’organe presque officiel de la médecine française, le primus inter pares

PRÉFACE

à l’époque actuelle, termine sa note par la réflexion que voici :

«Mais la question n’est plus aussi simple qu’il y a dix ans; la vaccine syphilitique et la vaccine animale sont venues la compliquer et l’embrouiller tellement depuis, que l’on ne s’y reconnaît plus. »

Et je m'adressai encore cette question :

Pourquoi ne peut-on plus s’y reconnaître? Est-ce bien réellement la vaccine syphilitique ou la vaccine animale que l’on doit accuser d’être la base et le fondement de cet inextricable labyrinthe dans les replis duquel on cherche vainement la vérité sur cette question?

Je ne puis le penser.

11 est bien plus probable que cela lient uniquement à ce que, jusqu’à présent et depuis l’origine ou la découverte du cowpox , ou petite-vérole des vaches, depuis son inoculation à l’espèce humaine par la vaccination, qui a donné naissance à la vaccine humaine, la médecine a mis une persistance vraiment regrettable à confondre l’effet avec la cause ; à lui donner la primauté; à mettre, comme on dit vulgairement et proverbialement, je ne crains pas de le dire, la charrue avant les bœufs, ce qui a dû fatalement, et a en effet amené des discussions sans fin et sans cesse renaissantes.

J’adopte donc, comme titre général de ce travail, puisque je me décide à le poursuivre, celui qui a été proposé par la note officielle russe.

Sachons ne pas intervertir les rôles et conserver la filiation. Nous arriverons très-certainement ainsi à de bien meilleurs résultats.

INTRODUCTION

Principes généraux concernant la Variole, le Cowpox et

la Vaccine humaine.

«La vaccine ne se montre jamais spontanément.

«Elle est toujours le fruit d’une opération expresse, particulière

»La vaccine n’est pas , à proprement parler , une maladie. C’est un moyen prophylactique des plus précieux, qui figurerait tien mieux dans un ouvrage de thérapeutique que dans un traité de pathologie.»

Bousquet; Traité de la vaccine, pag. 171, 187.

La vaccine (je n’entends parler ici que de la vaccine humaine ), pour si inséparable qu’elle soit de la vaccination, ne doit pas être confondue avec elle.

Je vais plus loin, et je dis : que la vaccine est complètement subordonnée à la vaccination, qui est le point culminant de la question; que, pour écrire l’histoire de l’une, il faut nécessairement commencer par raconter l’histoire de l’autre, et que, pour rendre complète la narration historique des faits qui les concernent toutes les deux, il convient évidemment de remonter jusques à l’origine de la vaccine, jusqu’à la petite-vérole des vaches, et peutêtre plus loin encore, c’est-à-dire jusqu’au principe spécifique qui engendre cette dernière.

INTRODUCTION

Il est de fait que la vaccine, effet et produit de la vaccination, n’est point une maladie essentielle.

Ce n’est pas non plus une maladie spéciale, inhérente à la nature et à l’espèce humaine: elle n’a jamais été observée chez l’homme à l’état de maladie spontanée.

C’est une affection morbide empruntée à l’espèce animale, transplantée et cultivée dans l’organisme humain.

Elle n’existe et ne peut exister qu’à l’état de maladie fortuite ou provoquée : on ne l’a encore vue paraître qu’après une provocation directe, qu’après une inoculation préalable. Peu importe que cette provocation ait été accidentellement produite par un frottement fréquemment répété et suffisamment prolongé pour amener, par excoriation, par imbibition ou par absorption, une véritable inoculation, comme dans la transmission du cowpox aux vachères, ou bien que son apparition ait été volontairement déterminée parla vaccination.

Elle apparaît donc, en définitive, de la même manière que le mal de vers , ou mal de bassine, ou de même que toutes les maladies de la peau directement produites par un agent extérieur et par la méthode endermique.

Qui plus est, et généralement parlant, les pustules de la vaccine humaine n’ont pas plus de gravité et n’entraînent pas après elles de plus sérieux accidents que les exanthèmes, que les phlyctènos, que les pustules provoquées par la série des substances rubéfiantes, vésicantes ou autres, constituant la méthode que je viens de nommer.

Les phénomènes internes qui se développent dans l’organisme humain en même temps que les pustules vaccinales, n ont pas plus d intensité que ceux qui sont la conséquence de la vésication et de l’urtication; ils en ont

PRINCIPES GÉNÉRAUX. XV

beaucoup moins que ceux qui accompagnent le mal de bassine, ou qui surviennent à la suite de l’emploi des pi' qûres de guêpes ( dont on a essayé de faire un moyen d’action thérapeutique), de la pommade stibiée, et de tous les emplâtres et autres agents qui agissent dans le même sens et donnent lieu à une éruption plus ou moins intense de pustules plus ou moins volumineuses.

Je ne parle pas des exceptions (celles qui sont relatives à la vaccination et à la vaccine seront traitées en temps et lieu); car si les exceptions, au lieu de confirmer les règles générales, pouvaient les infirmer et avoir quelque poids dans la balance, quand il s’agit de les juger, il faudrait renoncer à plus d’un moyen utile, à plus d’une médication héroïque.

Faut-il, par exemple, rayer de nos traités de thérapeutique la plus simple de toutes les médications, l’application externe des mouches de Milan, dont l’usage, habituellement inoffensif, est si journalier dans la médecine de l’enfance, parce que, dans telle circonstance que je pourrais citer, leur emploi a été suivi de gangrène et de mort, chez deux enfants de la même famille, à plusieurs années de distance, et dans le cours de deux maladies parfaitement identiques?

Voilà certes deux exceptions bien remarquables; voilà, bien certainement, des résultats très-inattendus et surtout très-regrettables !

Et cependant, quel est le praticien qui, les connaissant, consentirait à renoncer, d’une manière absolue, à la vésication par les mouches de Milan ? Quel est surtout celui qui oserait les accuser de ces funestes conséquences ?

Or il me semble qu’il doit en être de même du virus vaccin

INTRODUCTION

et de la vaccination, auraient-ils quelquefois provoqué l’existence d’une véritable vaccine syphilitique, d’ulcères phagédéniques et gangréneux.

La vaccine engendrée par cette pratique bienfaisante ne diffère du produit des autres procédés que je viens de signaler, que par la virulence de son principe et par la spécificité de son action.

Encore, pour l’assurer, faudrait-il être certain qu’un jour ou l’autre l’observation expérimentale n’attribuera à aucune de ces affections morbides provoquées, au mal de bassine, par exemple, dont la production a quelque analogie avec celle de l’éruption pustuleuse accidentellement produite par le cowpox sur les mains des vachers et des laitières, une autre spécificité d’action tout aussi acceptable, tout aussi bien prouvée?

C’est ce que l’avenir nous apprendra peut-être.

D’ores et déjà, il est sûr et certain qu’il existe dans l’eau chaude contenue dans la bassine des fileuses employées dans les filatures de soie, et qui sont seules sujettes à contracter cette maladie, un principe autre que la chaleur; que ce principe, infectieux ou contagieux, miasme ou virus, provient de l’action combinée de la chaleur humide et de la décomposition putride des chrysalides renfermées dans les cocons qui surnagent dans les bassines, et que les fileuses sont constamment obligées de tourner et retourner avec leurs doigts, pour dérouler et réunir les fils de soie, ou pour les ressaisir chaque fois que ceux-ci viennent à se rompre. Il est indubitable, enfin, que ce principe donne à la maladie dont il s’agit en ce moment un cachet spécial, caractéristique et ditfé-

rentiel tout autre que celui de la brûlure par l’eau maintenue à une haute température, et pour ainsi dire en état d’ébullition constante.

A ce sujet, j’accepte à peu près sans restriction les idées émises par leDrPotton, médecin de l’hospice de l’Antiquaille, à Lyon.

Son Mémoire, qui a pour titre : Recherches et observations sur le mal de vers, ou mal de bassine, a été présenté à l’Académie impériale de médecine, et le 6 juillet 1852, M. Pâtissier, au nom d’une commission, alu sur ce travail un rapport très-étendu et très- circonstancié.

J’en extrais quelques propositions utiles à mon sujet :

« L’affection morbide connue dans les fabriques sous le nom de mal de vers, ou mal de bassine, est une maladie spéciale , caractérisée par une éruption vésiculo- pustuleuse qui se manifeste sur les doigts, sur le dos et dans la paume de la main, uniquement chez les femmes qui se livrent à la filature de la soie.

» C’est à la naissance des doigts, dans leur intervalle, entre la première et la deuxième phalange, quelquefois même sur le dos et dans les plis de la main, que l’éruption vésiculo-pustuleuse débute.

» Ce sont d’abord de petites vésicules qui s’accroissent, se remplissent d’un liquide clair et transparent qui se trouble ensuite, s’épaissit et devient visqueux.

» Ces vésicules sont régulières, presque toujours arrondies, et se transforment bientôt en véritables pustules qui offrent d’habitude les dimensions des boutons de vaccine, mais ne sont pas ombiliquées.

» Cette éruption doit exclusivement son origine à la présence du ver, à sa décomposition intime, à une pre-

INTRODUCTION

mière altération qui s’est faite lentement au sein même (lu cocon conservé dans les magasins.

» Si l’on n’emploie que des cocons nouveaux, étouffés seulement depuis peu, l’effet morbide n’apparaît pas ; mais si les cocons sont anciens, s’ils ont été gardés une année et plus, on est presque certain de voir éclater l’éruption chez les ouvrières.

» C’est donc dans les émanations qui s’échappent à l’instant de la filature des cocons anciens, et dans une décomposition que le temps a fait subir progressivement au corps de l’animal, qu’il faut placer l’origine du mal de bassine.

» Cette éruption vésiculo-pustuleuse n’est pas susceptible de se communiquer par inoculation : le pus inoculé n’a jamais déterminé d’éruption identique, il n’a occasionné que de petits boutons purulents, suite de la piqûre et de l’introduction d’un corps étranger sous l’épiderme \ »

Ici seulement je me sépare de mon confrère de l’Antiquaille, et me permets une restriction.

Je ne puis admettre avec lui, et d’après les données de son Mémoire, que l’éruption vésiculo-pustuleuse du mal de bassine ne puisse être susceptible de se communiquer par inoculation. Je ne l’admettrai, et ne me rangerai à son avis, que lorsqu’il me sera prouvé que le liquide clair et transparent des vésicules , inoculé, comme le virus vaccin, avant la transformation de ces vésicules en pustules, avant la transformation de la lymphe en pus, n’a pu déterminer une éruption identique à celle qui est produite par le mal de bassine.

1 Union médicale, 1852; tom. VI, pag. 327.

C’est là ce qui n’a pas encore été démontré, et je regrette vivement de n’avoir pu trouver, malgré mes désirs et mes recherches à ce sujet, l’occasion de le faire moi-même pendant le cours des dernières années qui viennent de s’écouler.

« Au reste, le mal de bassine n’est point une affection redoutable. Elle ne compromet jamais l’existence des organes frappés et, à fortiori , la vie des malades. Elle est toujours aiguë et ne laisse jamais après elle d’altération chronique.

» Enfin, un de ses traits les plus dignes de remarque est le suivant : sauf quelques exceptions, lorsqu’une ouvrière a été atteinte, elle peut en quelque sorte espérer d’exercer ensuite sa profession sans avoir ultérieurement à redouter, sinon la maladie, du moins ses accidents les plus graves : il est presque permis de dire qu’il y a eu pour elle une sorte de vaccination 1 . »

La virulence du principe de la vaccine , la spécificité de son action, voilà donc tout ce qui en fait l’importance.

Et voilà pourquoi cette légère maladie a été classée au premier rang dans nos cadres nosologiques.

Sans cela, elle serait restée au dernier plan, comme le mal de bassine, dont personne ne parle, ou à peu près, bien qu'il détermine des accidents toujours très-douloureux et parfois assez graves en apparence pour devenir inquiétants.

Sans cela, elle serait reléguée à côté de tous ces petits accidents insignifiants, à côté de toutes ces petites ma-

1 Union médicale-, loc. cit.

INTRODUCTION

ladies en quelque sorte innomées , que l’on ne considère que comme des effets passagers et sans conséquence d’une cause d’irritation fortuite, particulière, qu’on laisse habituellement dans l’ombre, et que l’on ne met en évidence que tout autant que l’on arrive, après expérimentation, à en tirer un parti plus ou moins avantageux -au point de vue thérapeutique.

C’est donc à tort, selon moi, que l’on a fait de la vaccine une entité pathologique, et qu’on lui assigne un rang élevé dans nos cadres nosographiques.

La vaccination, d’où elle émane, n’est qu’un moyen thérapeutique qui doit prendre place auprès de tous ceux qui sont fournis par la méthode dite endermique.

Toute la différence consiste, je le répète, dans son action spécifique réellement très-remarquable.

Et maintenant, si je me bornais à en juger d’après les idées actuellement en cours dans la science médicale, je pourrais dire encore : qu’il est do fait, qu'il est également avéré que le cowpox et. la vaccine sont frère et sœur ; que ce sont deux produits de la même souche, et que les différences de forme et d’apparence qui peuvent exister entre eux tiennent à la nature du terrain sur lequel ils ont été semés ;

Que la picoto des vaches, comme la vaccine chez l’homme, n’est point une maladie essentielle, spécialement attachée aux éléments organiques de l’espèce ;

Que, de même que la vaccine chez l’homme, le cowpox n’a jamais pu être observé à l’état de maladie spontanée chez les ruminants ; qu’il n’apparaît au milieu d’eux qu’à l’état de maladie fortuite ou provoquée, puisqu’il ne s’implante, dit-on, que sur le trayon des vaches, à l’exclusion

du reste du corps de ces animaux, à l’exclusion aussi de la partie mâle de l’espèce ; puisque enfin, et de l’avis de ceux qui ont la prétention d’en connaître la cause, cette cause est empruntée à une autre espèce, et que l’effet pathologique ainsi produit n’est que le résultat d’une transplantation morbide du cheval à la vache.

Mais peut-être aurai-je bientôt à modifier sensiblement ces diverses affirmations.

Jusqu’à plus ample information, il semble donc difficile de pousser plus loin l’analogie ; il paraît impossible d’entrer logiquement plus avant dans le champ des hypothèses et des explications : de supposer, par exemple, que le principe du cowpox puisse appartenir à un autre règne que le règne animal, à un autre ordre d’idées que celles qui se rattachent à un état pathologique.

Je vais néanmoins me permettre quelques propositions préliminaires à ce sujet.

Il y a près d’un siècle que la découverte, ou plutôt la connaissance du cowpox, a été, pour la première fois, sérieusement révélée au monde scientifique.

Il y a près d’un siècle que Jenner est parvenu, après de savantes observations, à la suite de patientes recherches et de persévérantes expérimentations qui l’ont rendu si justement célèbre, à doter l’humanité du seul moyen qui ait assez de puissance spécifique pour la préserver d’une des plus terribles maladies qui puissent atteindre l’espèce humaine.

Il y a près d’un siècle que le cowpox, naturellement transmis à l’homme par le contact des vaches atteintes de cette affection morbide, a été, pour la première fois,

INTRODUCTION

inoculé à d’autres êtres de la même espèce, dans un but de préservation reconnue positive et certaine.

Il y a près de cent ans que cette première vaccination, ayant engendré la vaccine dite primitive ou jennérienne, et, par elle, la vaccine humaine, au moyen de « sa transmission non interrompue d’homme à homme, sans autre intervention nouvelle de l’élément bestial primitif ' est utilisée dans l’intérêt de l’humanité avec des chances de succès qui, très-remarquables et vraiment surprenantes au moment de sa vulgarisation, vont en s’affaiblissant au fur et à mesure que l’on s’éloigne de cette période de temps où elle s’est montrée réellement et puissamment efficace.

Il y a près de cent ans, enfin, qu’en prévision de la dégénérescence possible de la vaccine humaine « s’éloignant de sa source et passant successivement d’une personne à une autre1 2 3», et de la nécessité de recourir de nouveau à la petite-vérole des vaches, ou par suite de la certitude postérieurement acquise de sa dégénéralion 3, non-seulement on a recours au cowpox chaque fois que l’occasion s’en présente, mais encore on en recherche le principe et la cause, dans le but inavoué, mais certain, de le reproduire artificiellement et méthodiquement, si faire se peut.

1 M. J. Guérin ; Discours sur la vaccine animale. ( Utiion médicale, 1867; tom. III, pag. 342.)

2 Œuvres complètes de Jenner, traduites par de Laroque, en 1800, 2mc édition, pag. iOO. 1804.

3 Brisset, Rigal, Fiard, Héring, etc.; Bousquet; Traité de la vaccine, pag. 401-402 et suivantes; Drs Auphan et Larguier ; Du cowpox et de son origine (à propos d’une éruption qui s’est manifestée, en mars et avril 1 862, dans une vacherie des environs d’Alais), Mémoire présenté à l’Académie de médecine, le 29 avril 1862.

PRINCIPES GÉNÉRAUX

Et après cent ans de réflexions, de recherches et d’expérimentations, on ne paraît pas plus avancé que le premier jour :

« La cause créatrice du cowpox, sa cause normale, pour ainsi parler, est inconnue. Ce quelque chose qui appelle au pis de la vache une éruption d’une nature si spécifique, est et sera longtemps encore complètement ignoré 1 » .

Je veux cependant essayer, non point de dévoiler cette cause inconnue, car je l’ignore moi-même et ne puis la rechercher dans les contrées que j’habite, mais au moins de mettre sur la voie qui doit faire aboutir à sa découverte et à sa connaissance.

Pour cela, j’indique d’abord d’une manière très-rapide et tout à fait sommaire, sauf à revenir plus tard sur ce sujet, les différentes sources auxquelles on a cru pouvoir puiser dans le principe, avec l’espoir de la trouver.

Ces sources sont au nombre de deux, savoir :

1° La variole de l’espèce humaine, qui, malheureusement trop connue, se fait d’ailleurs assez bien reconnaître par son aspect repoussant, par ses terribles effets, et par la puissance de contagion qui l’anime et la rend si redoutable, pour qu’on n’ait jamais pu se méprendre sur la nature de cette source quand on y a puisé.

2° Les eaux aux jambes des chevaux, suivant Jenner et les nombreux observateurs qui ont marché sur ses traces; la variole de l’espèce chevaline, selon d’autres, à l’avis desquels je me range, laquelle variole, localisée sur les

* Mignon; Du cowpox, pag. 22. 1848.

INTRODUCTION

jambes du cheval, a été implicitement reconnue par Jenner lui-même*, et à tort confondue, d’après le Dr J. Baron, avec les eaux aux jambes.

Je m’explique, en disant à propos de cette source (les eaux aux jambes), dès-lors reconnue incertaine et douteuse, qu’on pourrait bien facilement rétorquer les arguments et les affirmations de Jenner, arguments et affirmations qui ont servi tout à la fois et constamment de point de départ, de guide et de point de mire aux modernes expérimentateurs, et d’en étayer aussi logiquement que lui une proposition toute contraire à la sienne, savoir : la génération des eaux aux jambes par le cowpox.

Je dirai plus, et en cela j’irai plus loin que le Dr J. Baron : c’est que les eaux aux jambes, sur quelque espèce animale qu’elles sévissent, pourraient bien n’être que la conséquence d’une variole, primitivement de bonne nature, mais dégénérée et rendue maligne et pestilentielle

* «Le fait suivant, qui est parvenu depuis peu de temps à ma connaissance, rend très-probable que, non-seulement les talons du cheval mais encore d’autres parties du corps de cet animal peuvent engendrer le virus qui produit la petite-vérole des vaches. Une inflammation trèsétendue, du genre de l’érysipèle, se manifesta, saus cause apparente,

sur le haut de la cuisse d’un poulain L’inflammation dura plusieurs

semaines, et à la fin se termina par la formation de trois ou quatre petits abcès. Les fomentations et les pansements furent appliqués par les mômes personnes habituellement employées à traire les vaches. Ces animaux étaient au nombre de vingt-quatre: ils eurent tous le cowpox. Les personnes de la ferme journellement employées à traire les vaches étaient la femme du fermier, un valet et une servante : ils furent tous attaqués. Le valet, qui avait eu déjà la petite-vérole, n’en fut presque pas incommodé; la servante, qui quelques années auparavant avait eu la petite-vérole des vaches, l'eut pour la seconde fois, mais très- douce; et la fermière, qui n’avait eu ni l’une ni l’autre, en ressentit très- sévèrement les effets.» (Jenner; loc. cit., pag. 69-70.)

PRINCIPES GÉNÉRAUX

par défaut de soins hygiéniques ou de traitement pharmaceutique appropriés.

Les soins hygiéniques impropres ou mal entendus entrent du reste pour beaucoup dans l’étiologie des eaux aux jambes :

« Un autre fait ressort encore de l’étude étiologique des eaux aux jambes, disent MM, Bouley et Raynal, dans leur Dictionnaire de médecine vétérinaire, pag. 234-235: c’est l’influence que l’humidité du sol exerce sur leur développement. C’est ainsi qu’on les observe plus communément chez les chevaux qui habitent des écuries froides, humides, mal pavées, mal entretenues, et dans lesquelles les crottins, l’urine et le fumier séjournent longtemps. Il en est de même des animaux qui travaillent sur des routes humides, défoncées, ou dans les rues malpropres des grandes villes. Aussi cette maladie était anciennement très-commune; mais depuis que l’administration s’occupe davantage de l’entretien des routes, du pavage et de la parfaite propreté des rues des grandes villes, les eaux aux jambes sont devenues beaucoup plus rares. A Paris, par exemple, on ne les observe presque plus, tandis qu’autrefois on les voyait communément ; elles régnaient même à Y état enzootique , ainsi qu’on peut s’en convaincre en lisant les ouvrages de Solleysel, de Garsault, do Lafosse, etc., et plus particulièrement le Mémoire de Huzard, publié en 1784, sur cette maladie. »

Hurtrel d’Arboval, dans son Dictionnaire de médecine vétérinaire (pag. 73), s’exprime d’une manière encore plus explicite, et indique certaines causes que je suis bien aise de signaler. On comprendra bientôt dans quel but.

INTRODUCTION

« Ces animaux, dit-il, sont encore plus exposés à être ainsi affectés, si on les tient les trois quarts ou au moins les deux tiers de l’année en plein air, durant les brouillards, les pluies, la neige, surtout sur des terrains bas et marécageux où se trouvent des sangsues, des scorpions d'eau et autres insectes de ce genre . »

Je disais donc tout à l’heure que les eaux aux jambes pourraient bien n’être que la conséquence d’une variole dégénérée, et que cette dégénération pouvait être engendrée par les causes que je viens d’indiquer.

A l’appui de cette proposition nouvelle, j'aurai plus tard l’occasion de citer quelque épidémie de variole humaine durant laquelle de pareilles causes ont pu produire de semblables effets, et cela ne suprendra personne. Tant d’autres observateurs et Jenner lui-même n’ont-ils pas observé quelquefois des accidents sérieux, même a des ulcères phagédèniques » , à la suite de l’inoculation de la variole, du cowpox et de la vacine elle-même ?

Je n’en veux, au reste, pour preuve que la description des eaux aux jambes par les auteurs qui se sont spécialement occupés de la question.

« Celte maladie, d’après Steinbrenner, est une espèce d'érysipèle qui vient chez les chevaux aux articulations inférieures des pieds et s’étend quelquefois vers les parties supérieures, le long de la partie postérieure du métatarse el du métacarpe. Il forme d’abord de petites vésicules qui dans le commencement, à cause des poils, ne se remarquent pas ordinairement, mais qui, en se déchirant, laissent écouler une lymphe âcre, d'une odeur mauvaise, particulière. Plus tard, par suite de l’humidité, de la malpropreté et d’un traitement négligé, ces vési-

cules se changent souvent en gerçures ulcéreuses qui en font un mal chronique, guérissent difficilement, et produisent quelquefois différentes dégénérations dans la peau et dans le tissu cellulaire sous-jacent1 »

Qu’on suppose un moment avec moi une description de la variole équine demandée : quelle autre pourrait-on en donner? Incontestablement, on pourrait la faire plus complète, mais, forcément aussi, les termes de celle que je viens de transcrire devraient y figurer, et beaucoup d’écrivains ou de lecteurs s’en contenteraient.

La question ainsi envisagée, quoi de plus facile à expliquer que les divergences de résultats obtenus par les nombreux expérimentateurs qui ont tenté l’inoculation du prétendu grease des Anglais, comme principe générateur de la petite- vérole des vaches !

Évidemment, et par suite de la confusion dont je parlais tout à l’heure, à la suite et d’après les dires du Dr J. Baron, les uns (les Drs Loy, Friese, de Carro, Birago, Godine , Sacco , Yiborg, etc.) ont inoculé avec succès la variole équine pendant sa période vésiculeuse, et au moyen de la lymphe virulente produite par les vésicules caractéristiques de cette période, tandis que les autres (Woodville, Pearson, Siminons, Coleman, Lawrence, Buniva, Bousquet, Fiard, etc.) ont inoculé avec le plus complet insuccès, cela va sans dire, soit les eaux aux jambes, si tant est qu’elles existent réellement en dehors de la contagion variolique, soit la variole équine pendant sa période pustuleuse ou ulcéreuse, et au moyen du liquide ichoreux, non virulent, provenant de pustules ou d'ulcères consécutifs.

1 Steinbreiiner ; Traité sur la vaccine, pag. 606.

INTRODUCTION

Ici, comme on peut le voir, je m’aventure aussi loin que les écrivains qui, postérieurement à l’époque dont je parle, se sont décidés à considérer l’affection morbide des chevaux susceptible de donner naissance au cowpox comme une véritable petite-vérole, et qui l’ont désignée comme telle sous le nom de horsepox.

Mais je me garderai bien de dire avec quelques-uns d’entre eux, notamment avec le Dr Ed. Burdel, que Jenner a révélé l’alliance du horsepox avec le cowpox *.

Ce serait contraire à ce que je viens de dire, d’après les œuvres de Jenner ; ce serait contraire à la vérité.

Jenner a mis sur la voie de cette révélation, en déclarant que la génération du cowpox par le grease, de la petite-vérole des vaches par les eaux aux jambes, était pour lui incontestable. Mais il n’y a rien dans ses Œuvres qui autorise à penser qu’il ait jamais considéré les eaux aux jambes comme une variole équine : The grease isrit tlie horsepox. A cet égard, il est même urgent de faire remarquer que les premiers continuateurs de Jenner, qui ont admis 1 2 ou rejeté 3 cette origine du cowpox, se sont toujours servis d’expressions ayant la même étymologie que celle dont il a usé pour la désiguer, et qui lui a été assignée par le premier traducteur de ses Œuvres en France, par le chevalier de Laroque4 .

On n’a du reste, pour s’en convaincre, qu’à parcourir

1 Union médicale, 7 avril 1870, pag. 560.

2 Grose, Ch. Pcgge, Lupton, Tanner, Fermor, John Ring, Loy, Sacco, de Garro, etc.

3 Pearson , Simmons , Coleman , Lawrence , Woodville , Aikin , W. Barry, Bnniva, etc.

4 Grease, sore-heel , greasy-heel , scratchy-heel -, graisse, ulcère du talon, talon graisseux, talon écorché, eaux aux jambes, javart.

PRINCIPES GÉNÉRAUX

une notice historique et bibliographique fort intéressante à ce sujet, qui a été publiée par le Dr A. Ghereau dans l 'Union médicale, en 1864 1 .

Et ici. bien que je ne fasse qu’effleurer mon sujet, je crois faire preuve d’exactitude historique en indiquant ainsi la marche des idées à cet égard.

Or, ni l’une ni l’autre de ces deux causes supposées (variole humaine, eaux aux jambes) n’a pu donner raison de toutes les apparitions du cowpox, bien qu’un assez grand nombre d’expériences aient prouvé leur efficacité dans certaines circonstances : « plusieurs cas de cowpox se sont déclarés sur des vaches qui n’avaient jamais eu de communication avec le cheval ( Pearson, Simmons,

Héring3, etc. ) ; et si la variole suffit à l’explication

de quelques faits, on ne peut la faire intervenir pour le plus grand nombre 5 » .

{ Feuilletons de l'Union médicale, 1864, nos 5, 7 et 8.

5 M. Héring dit (pag. 9 de son ouvrage) « que parmi le grand nombre de cas de cowpox qui ont été observés dans le Wurtemberg, il n’y a pas un seul exemple où cette maladie ait pu tirer scn origine des eaux aux jambes, affection rare dans ce pays, où d’ailleurs les vaches sont exclusivement soignées par des femmes, et les chevaux par des hommes. Il croit être sur que la plupart des propriétaires dont les vaches ont eu le cowpox, n’ont pas même des chevaux. A cause de tout cela, il se range à l’opinion des Woodville, Coleman, Viborg, Sacco, etc., qui admettent que le cowpox, quoiqu'il puisse tirer son origine des eaux aux jambes, se développe aussi tout à fait indépendamment de cette maladie, et il ajoute que cela lui parait même le cas le plus ordinaire ».

Et Steinbrenner, « trouvant que cette dernière opinion est celle qui est conforme à l’observation, adopte également cette manière de voir». (Steinbrenner; ouv. cit., pag. 612.)

3 Mignon ; ouv. cit., pag. 22.

INTRODUCTION

Mais à ces deux affections morbides, qui ne paraissent différer entre elles que par le milieu organique qui les recèle, qui ont évidemment une action mutuelle Tune sur l'autre, et contre lesquelles on a tour à tour employé comme moyen de préservation, soit le cowpox lui-même, cette autre manifestation locale de la variole chez l’espèce bovine, soit son dérivatif, c’est-à-dire la vaccine jennérienne, pourquoi ne pas avoir ajouté, pour les expérimenter aussi :

1° La clavelée, «cette véritable variole des animaux de l’espèce ovine1 », dont le virus a été considéré par les clavélisateurs comme un préservateur infaillible de la variole ?

2° Cette vérole des cochons, cette variole de l’espèce porcine dont parle Jenner, et qu’il regarde comme également préservatrice de la petite-vérole 2 ?

3° Pourquoi encore ne pas avoir admis à l’honneur de l’expérimentation ces prétendues eaux aux jambes des bœufs, dont l’existence est reconnue par un certain nombre d’auteurs 3 qui « se rencontrent rarement », il est vrai, mais qui s’observent quelquefois, « même chez les va-

1 Mignon; ouv. cit., pag. 49. — M. Peter; Maladies virulentes,

pag. 23, etc.

3 « J’ai aussi inoculé un nombre considérable de sujets qui avaient eu une maladie épidémique qui courut dans ce pays, il y a quelques années, et que les gens du peuple appelaient la vérole des cochons. Aucun d'eux ne put recevoir l'infection de la petite-vérole. » Lettre de Fry. (Jenner; ouv. cit., pag. 157.)

3 Husson ; Recherches sur la vaccine, pag. 19. II uzard ; Essai sur les eaux aux jambes. 1784. Ilugon -, Journal pratique. 1827. Professeur Seifman, de l’école vétérinaire de Varsovie. Bouley et Raynal ; ouvr. cit., tom. V, pag. 213. Hurtrel d'Arboval; ouvr. cit., tom. II, pag. 74.

PRINCIPES GÉNÉRAUX

ches *», et qui m’ont encore l’air, comme les eaux aux jambes des chevaux, de n’être qu’une autre manifestation de la variole, une sœur de la petite-vérole des vaches, une variole de l’espèce bovine, en un mot ?

Il n’est pas naturel, en effet, il n’est pas admissible que la variole, considérée d’une manière générale, puisse attaquer les deux sexes dans l’espèce humaine, dans les espèces chevaline, ovine, porcine et autres a, et qu’elle fasse exception pour l’espèce bovine seule.

Quoi qu’il en soit, et dans l’état actuel de nos connaissances, je me crois autorisé à ajouter que parmi les vaccinateurs qui ont succédé à Jenner, qui ont poursuivi son œuvre et continué ses recherches, il en est un très-

1 Husson; ouvr.cit., pag. 16.

2 II est permis de croire que la plupart des espèces animales pourvues de mamelles sont aptes a contracter la variole par inoculation directe ou indirecte. En voici quelques exemples :

« La variole atteint les chevaux, les vaches, les singes et les chiens.» (Jos. Frank, pag. 167.)

« L'homme, le mouton, le lapin et le bœuf, dit M. Barrier, vétérinaire à Chartres ( Instruction et observations sur les maladies des animaux domestiques ;par lesC.C. Chabert, Flandrin et Huzard. 1791, pag. 289), ne sont pas les seuls animaux exposés aux atteintes de la maladie appelée petite-vérole dans le premier, et claveau dans les autres. Le chien y est aussi sujet, et j'ai déjà eu l’occasion de l’observer trois différentes fois dans cet animal. Dans le mois de septembre 1776, une chienne appartenant à M. Desmousseaux fut attaquée de cette maladie. Au mois d'octobre suivant, un chien à M. Bourgeois l’éprouva aussi Enfin, elle attaqua encore un chien à M. Loiseau, au mois de juillet 1787. »

« Un singe fut le sujet sur lequel nous jugeâmes ensuite à propos de nous exercer. Celui-ci prit la petite-vérole, avec tous les symptômes qui accompagnent cette maladie chez l’homme, et en conservant les mêmes périodes.... » (Même ouvrage 1794, pag. 348. Extrait d’une lettre écrite de Copenhague , par MM. Abildgaard et Wiborg au C. Huzard, le 9 juillet 1791.)

INTRODUCTION

grand nombre qui ont démontré expérimentalement que les deux premières espèces de variole que je viens de désigner (variole humaine, variole équine), peuvent reproduire le cowpox lui-même, et que toutes, à l’exception de la dernière (variole de l’espèce bovine), qui naturellement a été complètement délaissée par les expérimentateurs, puisqu’ils n’avaient pas encore été sérieusement mis en demeure de l’admettre, peuvent engendrer de véritables pustules vaccinales, susceptibles de préserver l’homme des atteintes de la variole, mais à un moindre degré que celles qui proviennent de l’inoculation de la petite-vérole des vaches.

Je suis également autorisé à accepter cette conclusion du Dr M. Peter [Maladies virulentes , pag. 24), savoir : « qu’il n’est pas plus permis de croire à la transformation des virus qu’à celle des espèces morbides», puisqu’elle est appuyée sur un ensemble de considérations et d’expériences tout aussi probantes que celles que je viens d’indiquer.

Or, ces rapprochements et ce raisonnement ne dévoilent-ils pas un véritable cercle vicieux au dedans duquel on s’est volontairement enfermé depuis la découverte de Jenner, et clans lequel on se débat vainement depuis près d’un siècle, sans trouver aucune issue?

Ceci ne me paraît pas douteux.

Et cependant l’issue, tant désirée et tant cherchée, ne me semble pas très-difficile à trouver. Si une chose m étonne, c’est que la pensée n’en soit venue à aucun des expérimentateurs qui s en sont occupés, et que tous aient persisté dans la voie qui leur a été ouverte par Jenner. Cette voie no pouvait que les conduire à un véri-

PRINCIPES GÉNÉRAUX. XXXIII

table dédale. Elle doit être considérée comme un impasse .

Cette issue, la voici, je crois, et elle est également démontrée par les rapprochements que je viens de faire : c’est que toutes ces maladies similaires, même dans les diverses espèces animales qu’elles attaquent, ont une origine, une cause créatrice, une cause normale commune ; que cette cause leur donne à toutes le même principe spécifique et contagieux; qu’elles peuvent, en vertu de ce principe même, se suppléer réciproquement, et passer d’une espèce à l’autre sans rien perdre de leur puissance de contagion ; mais qu’au sein des milieux qu’elles traversent et qui les recèlent, elles peuvent rencontrer certaines influences organiques ou physiologiques spéciales, qui peuvent accroître ou amoindrir leurs propriétés nuisibles, morbifiques ou léthifères.

Mais alors, me demandera-t-on peut-être, pourquoi employer la petite-vérole des vaches pour produire la vaccine, de préférence à toutes les autres varioles que vous venezde signaler. Que lui laissez-vous de plus? Quel caractère distinctif et différentiel lui reste-t-il pour la faire préférer à toutes les autres?

Il lui reste et je lui laisse ce qui en fait toute la valeur, ce qu’on ne rencontre pas dans les autres : la faculté de produire un virus vaccinal plus fixe, plus sûr et plus durable, peut-être même le seul virus vaccin véritable, résultant non pas d’une transformation, mais d’une simple modification que le virus variolique éprouve dans son passage à travers les mamelles et les trayons des vaches, en se mélangeant avec les liquides lactescents et fermentescibles qui s’y trouvent épanchés.

INTRODUCTION

On conçoit, en effet, qu’ainsi préparé et physiologiquement élaboré, le virus variolique soit lénifié au point de devenir un liquide virulent varioleux spécial, qui, tout en conservant sa puissance de contagion pleine et entière, acquiert en même temps une puissance médicatrice qui peut rendre l’éruption par lui déterminée bien plus bénigne, bien moins redoutable, et malgré cela bien plus sûrement préservatrice que celles qui sont engendrées par les autres virus du même genre, mais non de la même espèce.

Ici je dois encore rendre hommage à la perspicacité de Jenner, qui semble avoir pressenti tout ce que l’avenir pourrait réserver à son immortelle découverte, mais qui a eu le tort, il faut bien le reconnaître, de considérer cette maladie particulière des chevaux susceptible d’engendrer le cowpox, comme une maladie complètement différente de la petite-vérole des vaches, tout en ayant l’air quelquefois de les confondre ensemble, et de placer exclusivement dans la première de ces maladies l’origine de la seconde.

Et maintenant cette origine, celte cause créatrice, cette cause normale commune de toutes ces varioles, ou plutôt de cette variole unique se manifestant sans transformation possible, mais avec des modifications diverses comme les espèces animales sur lesquelles elle sévit, ou en rapport avec la contexture de leurs enveloppes tégumentaires et de leurs aptitudes organiques, quelle est-elle? où estelle? et comment agit-elle?

C’est ce que je vais tâcher de découvrir.

A cet effet, je passe rapidement et successivement en revue les principales circonstances au sein desquelles ces maladies se produisent.

PRINCIPES GÉNÉRAUX

Je remarque d’abord que la majeure partie des faits recueillis par Jenner, et racontés à l'appui de ses affirmations au sujet du cowpox et de sa filiation par les eaux aux jambes, ont été observés au printemps1 ou au commencement de l’été 2 3 ; que ce patient observateur considérait même la saison printanière comme tellement favorable, comme tellement nécessaire à la production de ces deux maladies, qu’il avait projeté, avant la publication de son premier travail sur la vaccine, en 1798, de parachever ses observations au printemps de l’année 1797, et voici le motif qu’il en donne :

« Je devais compléter mes expériences sur ce sujet à cette époque, parce que, dit-il, il arrive fréquemment que lejavart devient plus commun parmi les chevaux des fermiers, à cause des pluies froides et abondantes de cette saison. Mais, contre mon attente, ajoute-t-il, ce printemps fut au contraire très-remarquable par sa sécheresse extraordinaire, ce qui contraria entièrement mes projets d’expériences, car le cowpox ne se manifesta pas du tout dans le voisinage5. »

D’un autre côté, tous ces faits ont été observés en Angleterre, dans les vastes plaines du Glocester, si riches en pâturages, et remplissant par conséquent toutes les conditions des terrains bas et humides.

Postérieurement, on est bien obligé de le reconnaître, la plupart des vaccinateurs et autres observateurs, médecins ou vétérinaires, qui ont suivi les traces de ce premier initié aux mystères de la vaccine, ont adopté ses

1 Jenner; loc. cit., pag. 33, 35, 36, 37 et 105.

2 Ibid. ; loc. cit., pag. 22 et 50.

3 Ibid.; loc. cit., pag. 48.

INTRODUCTION

errements. Ils ont reconnu qu’en général on rencontre plus ordinairement le cowpox et les eaux aux jambes au printemps*, en automne2, pendant les saisons et les années humides 3 et particulièrement au mois de mai et au mois de juin*; que ces deux affections morbides se montrent plus habituellement dans les pays de plaines, dans les pays bas et humides, dans les contrées riches en pâturages, où l’on élève, où l'on engraisse les bestiaux, et où l’on conduit paître les chevaux de race commune, en même temps que les bœufs et les vaches8 .

D’autres, il est vrai, ont affirmé, avec le Dr Thear6, avoir rencontré le cowpox dans les pays de montagnes, mais celui-ci reconnaît qu’il ne s’y montre que pendant le cours des années humides.

J’ajoute qu’ils auraient dû faire remarquer, les uns et les autres, qu’il est certaines parties des contrées montagneuses, celles précisément où l’on élève et où l’on engraisse les animaux des espèces bovine et chevaline, qui ne diffèrent que par l’altitude des pays humides et bas.

A Husson ; loc. cit., pag. 14. Hurtrel d’Arboval ; ouv. cit ., tom. II, pag. 78. Ordonnance Wurtembergeoise du 18 juin 1838. Iiéring, professeur Ritter, Steiubrenner; ouv. cit., pag. 12. 585, 588, 592, 593 et 599. Bousquet; ouv. cit., pag. 431. Rapport sur le fait expérimental observé ià Toulouse, en 1860: ( Union médicale du29 mai 1862). Drs Auphan et Larguier (d’Alais) ; ouv. cit., 1862.

2 Bouley et Reynal ; loc. cit., pag. 235. Professeur Ritter, et Steinbrenner; loc. cit., pag. 592.

3 Husson, pag. 19; Steinbrenner, pag. 606 ; Auphan et Larguier.

4 Ordonnance Wurtembergeoise. Héring, Steinbrenner, pag. 593.

5 Husson, pag. 24; Steinbrenner. pag. 579, 581, 606; Bouley et Raynal, pag. 234; Hurtrel d’Arboval, pag. 73.

0 Casper’s Wochenschrift, 1834, no 18. Ordonnance Wurtembergeoise, in Steinbrenner, loc. cit., pag. 585.

PRINCIPES GÉNÉRAUX

et dans lesquelles on trouve la même humidité, les mêmes terrains vaseux, mouvants et marécageux.

Et ceci, je puis l’affirmer de visu. J’habite un pays de montagnes (la Lozère) dont les sommets s’élèventjusqu’à douze, quinze etdix-sept cents mètres au-dessus du niveau des mers. C’est là, c’est dans ces contrées élevées qu’on élève les bestiaux des espèces indiquées ; c’est là que se trouvent les pâturages nécessaires pour cet usage ; c’est là qu’on rencontre, soit en plaines, soit en pentes plus ou moins abruptes, ces terrains délayés, fangeux, marécageux et mouvants dans lesquels les bœufs, les vaches et les chevaux s’enfoncent profondément, et dans lesquels il est parfois imprudent de s’aventurer.

11 m’est arrivé plusieurs fois, au commencement du printemps, ne pouvant suivre les chemins battus, à cause des monceaux de neige amassés par les vents impétueux de la saison précédente, de me voir obligé de passer à travers prés, et de sentir mon cheval, de haute taille, se dérober sous moi et s’embourber jusqu’au poitrail, alors même que les prairies traversées se trouvaient avoir une pente assez rapide.

J’y connais même certains endroits, évités avec soin en toute saison et réellement dangereux à certains moments de l’année, où l’on m’a assuré avoir vu quelques bêtes à cornes, fuyant inconsidérément, affolées par la peur, la colère ou l’amour, disparaître complètement sous la vase, et s’y ouvrir, vivantes, une tombe humide et fangeuse qui sur elles s’est fermée pour toujours.

Et maintenant, quand je pense qu’il a été remarqué que

là où se montrait une épizootie d’eaux aux jambes et do

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