CHAPITRE II
Histoire des principales épidémies de variole.
Particularités sur la variole; sa progression dans le monde.
Inoculation variolique: son origine; effets probables de cette pratique.
Épidémies antérieures à la vaccination. — Caractéristique de la variole épidémico-contagieuse.
Faits historiques et statistique médicale relatifs au cowpox, au grease et à la vaccine jennérienne; conclusions qui en sont la conséquence. — Faits historiques relatifs à la préservation vaccinale. — Institution et acceptation de la vaccination jennérienne.
Épidémies postérieures à la vaccination ; leur histoire divisée en deux périodes. — Première période: 1798-1816; critérium de l'action prophylactique du virus-vaccin: variole après vaccine; diminution sensible des cas de variole ; suspension des épidémies varioliques ; résumé. — Deuxième période : 1816-1873 ; identité de nature des éruptions vésiculopustuleuses en temps d’épidémie de petites-véroles ; divers aperçus sur la préservation vaccinale : elle n’est que temporaire. — Relations épidémiques et observations personnelles : épidémie provoquée par l'inoculation d’un virus mixte, vaccino-variolique, se reproduisant identiquement le même par la vaccination; conditions hygiéniques favorables au développement de la variole épidémique ; déductions pratiques de ces observations; conseils à suivre en temps d'épidémie de variole; solution de diverses questions relatives à la vaccination; démonstration des bienfaits réels de la vaccine humaine.
Tableau chronologique des principales épidémies de petite-vérole pendant la deuxième période. — Résumé et conclusions.
Il nous importe assez peu de savoir si la variole était connue des anciens.
Cependant, puisqu’il s’agit d’histoire, il est assez naturel d’en rechercher l’origine.
Or, il est certain que les médecins grecs et latins, qui
nous ont laissé une description si claire et si nette des maladies, même les plus simples et les plus légères, ((n’en ont donné qu’une indication fort douteuse et très-contestable S), ce qui tendrait à prouver que de leur temps cette affection morbide leur était à peu près, si ce n’est tout à fait, inconnue, ou qu’elle était loin d’avoir la gravité qui s’est manifestée en elle quelques siècles plus tard.
Il est possible, je crois, en consultant et en combinant les documents fournis par l’histoire générale moderne, par la géographie, parla biographie et par l’histoire médicale, non pas de fixer son origine primitive, qui doit se perdre dans la nuit des temps et être aussi ancienne que le monde, le germe en ayant été déposé dans l’organisme de quelqu’un des êtres de la création aux temps décrits par la Genèse, mais de déterminer approximativement l’instant de son apparition, chez l’espèce humaine, à l’état de maladie sérieuse et redoutable, et de suivre sa progression dans le monde depuis cette époque jusqu’au moment où l’on s’est aperçu qu’elle y régnait en maîtresse souveraine, jusqu’au moment où l’on a senti le besoin de secouer son joug, jusqu’au moment, enfin, où l’on s’est révolté contre ses dégoûtantes étreintes, et où l’on a cherché les moyens de l’éviter.
Consultez les auteurs, ceux qui sont passés maîtres èssciences physiologiques et médicales, et qui, ajuste titre, sont reconnus comme tels ; ils vous dirout : « que le Dr Whitelow Ainslie assure que la variole a exercé ses ravages en Chine longtemps avant qu’elle ne fût connue en Europe; que, suivant quelques écrivains, elle est originaire de l’Indo, où les habitants en ont fait une déesse qui a
K Monneret et Fleury, tom. VIII, pag. 467.
des autels 1 ; qu’au rapport de quelques historiens, une épidémie de variole aurait sévi en France depuis 565 jusqu’en 568 2, mais que la vraie nature de cette maladie est fort douteuse3» .
Et comme preuves à l’appui, rien d’authentique, rien de positif.
Voilà ce que ces auteurs vous diront, avec hésitation, au sujet de l’antiquité de la variole.
Rien de plus, rien de moins.
Mais ce qu’ils vous donneront pour certain, « c’est que la variole a été connue d’abord des Arabes, au temps de Mahomet4; qu’elle s’est montrée ensuite en Afrique, et particulièrement en Éthiopie, pour passer de là en Égypte; que les Sarrasins la propagèrent ensuite en Espagne et dans toutes les parties de l’Europe5» .
Ce qu’ils vous assureront encore, c’est que les écrivains qui ont commencé à donner quelques détails sur cette maladie sont: « Aaron (d’Alexandrie) et Bachtishwa (Jean), fils de* Mésué; qu’après eux, Rhazès, surnommé le Sage, est le premier qui ait donné une description exacte, incontestable de ce fléau6. »
Or, parcourez les écrits des biographes ; vous y lirez que : «Mahomet naquit à la Mecque, vers l’an 571 de l’ère chrétienne, et mourut à Médine le 8 juin 632; que sa fuite,
1 Whitelow Ainslie ; Recherches sur la variole et l’inoculation, in Journal des progrès, tom. XVII, pag. 15. 1829. Sonnerat ; Voyage aux Indes orientales. Paris, 1782.
2 Sprengel; Histoire de la médecine, tom. II, pag. 198. Paris, 1815.
3 Monneret et Fleury, tom. VIII, pag. 467.
4 Mead; De origine variolarum, tom. I, pag. 302.
6 Monneret et Fleury, tom. VIII, pag. 467.
8 Ibid., tom. VIII. pag. 467.
ses voyages et ses guerres pour fonder l’Islamisme furent concentrés aux environs de ces deux villes, au centre de l’Arabie, sur les bords orientaux de la mer Rouge, et qu’on le voyait répandre à la fois ses émissaires dans l’Arabie Heureuse, dans l’Arabie Pétrée, sur les côtes du golfe Persique, et jusque parmi les tribus nomades établies dans la Mésopotamie
» Que Aaron ( d’Alexandrie), médecin et philosophe, florissait au commencement du vne siècle; qu’il écrivit en langue syriaque un ouvrage de médecine ( Pandectæ ), traduit en arabe par Maserdjouïah, en 683 de J.-C., où l’on trouve la première mention de la petite-vérole, maladie qui prit naissance en Égypte. C’est de là que les Arabes la répandirent dans les pays où ils portèrent leurs armes1 2 3;
d Que les Bakhtishwa, médecins de la cour de Bagdad, du temps des Abassides , s’y sont fait remarquer parleur savoir, depuis la seconde moitié du vme siècle jusqu’à la seconde moitié du xe siècle5;
» Enfin, que Mohamed-abou-Beker-ibn-Zacaria ER, célèbre médecin arabe, né à Ray (ancienne Ragès, Korassan), d’où il a tiré le surnom de Razi ou Rbazès, sous lequel il est connu, est mort, suivant Abou-el-Fed,ha, dans un âge très-avancé, en 310 de l’Hégire (923 de J.-C.4).» .
Interrogez les historiens, ils vous répondront , avec M. Théophile Lavallée8: «Que sous le califat de Abou-Bekre,
1 Biographie générale. F. Didol, tom. XXXII.
1 Ibid., tom. I, pag. 6.
3 Ibid., tom. IV.
A Ibid., tom. XLI.
5 Th. Lavallée; Ilist. de France, tom. I, pag. 90-91.
successeur de Mahomet, la guerre sainte prescrite par le Prophète contre tous les peuples commença.
» Dès-lors, la religion et l’empire des Arabes se propagèrent avec une merveilleuse rapidité.
» Héraclius, empereur d’Orient, fut vaincu, et la Syrie, conquise sous les deuxième et troisième califes, Omar et Othman (634 de J. -G. ).
«Jérusalem (Palestine), Ville sainte aux yeux des Mahométans comme aux yeux des Chrétiens, tomba au pouvoir des Arabes (637).
» La Gilicie, la Mésopotamie et l’Égypte furent facilement soumises: les habitants de ces pays, étant Nestoriens et Eutichiens, accueillirent les conquérants comme des libérateurs, et s’empressèrent d’embrasser leur religion.
» L’empire des Perses, qui était en pleine décadence, fut attaqué et conquis, et la race des Sassanides disparut avec la religion des Mages ( 651 )
» En 660, le siège de l’empire Ottoman fut transféré à Damas. Les conquêtes continuèrent : l’Afrique septentrionale fut soumise, Carthage définitivement détruite (706), l’empire d’Orient morcelé sur toutes ses frontières.
» Constantinople vit même six fois les Infidèles devant ses murs
» Sous le califat de Walid, troisième Ommiade, Moussa commandait en Afrique, où les Maures et les Berbères, subjugués et convertis, s’étaient. unis aux Arabes. Il profita des discordes qui agitaient le royaume des Visigoths d’Espagne, et fit passer dans la Péninsule son général Tarik avec une petite armée. Roderic, dernier roi des Visigoths, fut défait et tué dans les champs de Xérès,
et l’Espagne conquise en deux ans, avec une facilité extrême (711 )
d Ainsi, quatre-vingts ans après la mort de Mahomet, l’empire des Arabes allait de l’Indus aux Pyrénées.... »
Les Arabes passèrent bientôt ces barrières, se jetèrent sur la Septimanie, qui était restée aux Visigoths, et s’emparèrent de Narbonne (718). Deux ans après, ils entrèrent dans l’Aquitaine et assiégèrent Toulouse (720).
Finalement et après avoir parcouru pendant dix-huit ou vingt ans, en guerriers et en conquérants, mais avec des succès divers, la Septimanie, l’Aquitaine et la Provence, ils furent repoussés dans l’Aquitaine par Charles, surnommé le Marteau des Sarrasins (738), et définitivement refoulés au-delà des Pyrénées par son fils Pépin, en 765.
Ouvrez enfin un atlas géographique ; jetez un coup d’œil sur la carte du monde, et vous pourrez vous convaincre delà proximité des contrées qui ont été alternativement considérées comme le berceau de la variole ( la Chine, l’Inde et l’Arabie).
Vous comprendrez alors comment Sonnera t a pu dire, en 1782, que cette maladie était originaire de l’Inde, où les habitants en ont fait une déesse qui a des autels, et comment Whitelow Ainslie a pu assurer qu’elle a exercé ses ravages en Chine longtemps avant son apparition en Europe, sans que cela puisse donner une idée fixe de son origine.
Mais vous pourrez, en quelque sorte, assister avec moi à sa naissance, ou plutôt à sa manifestation sérieuse au sein de l’organisme humain ; la voir irradier autour de
son berceau, progresser et se répandre dans le monde à la suite du seul peuple qui, au nombre de ceux que l’on en a rendus responsables, s’est fait conquérant, voyageur et missionnaire, en vue de la guerre sainte commandée par son Prophète.
Et en effet, d’après les documents qui précèdent, et qui sont authentiques, le peuple Arabe est le premier qui ait eu connaissance de la variole , le premier qui ait fourni des écrivains qui aient pu en donner une description exacte, irrécusable ; le seul]qui, à cette époque, ait pu la transporter au loin.
Les bords de la mer Rouge, «où règne habituellement et presque toute l’année une chaleur humide et lourde dont sont péniblement affectés les Européens qui les ont visités, où naît, vit et prospère le cheval arabe, ce type de l’élégance dans les formes et de la perfection dans les qualités, errant en liberté dans de vastes pâturages'»: voilà donc le point de départ de la variole.
De là, elle s’est répandue dans toute l’Arabie, pendant les guerres de sectaire entreprises par Mahomet pour y fonder sa religion. Elle y est restée concentrée jusqu’à la mort du Prophète, jusqu’en 632.
Alors commence la guerre sainte, et le fléau suit les Arabes en Syrie (634), en Palestine (637), et, à plusieurs reprises, de 637 à 660, jusqu’aux portes de Constantinople.
Des bords de la mer Noire, cette maladie, éminemment contagieuse, a dû se répandre vers le Nord d’elle-même,
1 Noël des Vergers ; Encyclopédie moderne. F. Didot, tom. III, pag. 658.
et de proche en proche jusqu’en Russie, car sa marche de ce côté a été moins rapide : elle a mis plus de mille ans pour arriver aux limites septentrionales extrêmes de cet empire, et passer de là «jusqu’aux régions glacées de l’Amérique du Nord, jusqu’au Groënland (1733) '».
Après l’année 637, elle pénètre facilement, avec les Arabes envahisseurs, en Gilicie, en Mésopotamie et jusqu’en Egypte (637-651), traverse ainsi la mer Rouge et fait sa première irruption en Afrique.
En même temps, elle les accompagne jusqu’à l’extrémité de l’empire des Perses (637-651), jusqu'aux confins de l’Hindoustan, à travers lequel elle a pu pénétrer progressivement jusqu’en Chine, de même qu’elle s’est ré. pandue de Constantinople au Groënland.
En 660, les conquêtes des Arabes recommencent: l’Afrique septentrionale est soumise; Carthage est définitivement détruite. La variole apparaît et sévit sur la terre africaine (660-706).
Delà, enfin, et de 711 à 738, elle envahit et l’Espagne et la Gaule.
Elle se trouvait ainsi acclimatée en Europe dès la première moitié du vme siècle. Elle s’y répandit complètement «vers la fin du x% et pendant les xie et xii* siècles », d’après MM. Monneret et Fleury.
« Les croisades, ajoutent ces deux auteurs, ont sans doute contribué à en étendre les ravages 1 2. »
Elle est restée complètement inconnue en Amérique, jusqu’à sa découverte par Christophe Colomb, en 1492 :
1 Monneret et Fleury, tom. VIII. pag. 467.
J Ibid., pag. 467.
(( le nouveau Monde reçut des Européens l’affreuse maladie qu’ils apportaient avec eux , et en 1517 l’île de Saint- Domingue était déjà ravagée parle fléau 4 ».
Il semble résulter scientifiquement, de ce qui précède, qu’en réalité les premières apparitions certaines, les premières connaissances sûrement acquises , les premières descriptions positives de la variole, ont été effectuées vers le milieu du vie siècle, en Asie, particulièrement en Arabie et sur les bords orientaux de la mer Rouge.
Ces régions doivent donc , jusqu’à preuves authentiques contraires, être considérées comme les contrées d’origine de la variole humaine, à moins que l’on ne veuille ajouter foi, avec les missionnaires de Pékin, à la tradition des Chinois (. Mémoires sur l’histoire , les sciences, les arts, les mœurs et les usages des Chinois), oc qui prétendent que la variole règne épidémiquement chez eux depuis plus de trois mille ans, et que cette maladie a paru pour la première fois sous la dynastie de Tcheoco, 1 122 ans avant Jésus-Christ 2 ».
Mais, si isolée que soit la Chine, « séparée qu’elle est du reste de l’univers, et par l’immensité des mers, et pas les déserts de la Tartarie, et par ses lois qui en interdisent l’accès aux étrangers 3 »; si bien claquemuré que soit son peuple derrière les fortifications de ses villes et derrière sa grande muraille, « qui s’étend, le long des frontières de l’ouest et du nord de l’Empire, sur une longueur de cinq cents lieues 4 », comment ad-
' Monneret et Fleury; loc. cit., pag. 467.
2 Bousquet; loc. cit., pag. 20.
3 Encyclopédie moderne, tom. IX, pag. 200.
* Ibid., tom. IX, pag. 134.
mettre que la variole, si éminemment contagieuse qu’elle a pu en moins de deux siècles envahir, à la suite des Sarrasins, et l’Afrique et l’Europe, ait pu y rester confinée pendant dix-sept siècles, sans se communiquer aux habitants des contrées qui l’avoisinent ?
Les Chinois ne sont-ils donc jamais sortis de leurs frontières ?
« On trouve pourtant, dans leurs livres, des notions fort exactes sur l’Asie centrale et méridionale, et l’on peut se convaincre que leurs conquêtes leur avaient donné une idée précise de la mer Caspienne et des peuples voisins du Caucase1. »
(( Et sa grande muraille n’a pas empêché la Chine d’être envahie plusieurs fois par des conquérants2.»
Or, si les Chinois n’ont répandu la variole autour de leur empire, ni pendant les conquêtes qu’ils ont faites au dehors, ni durant les invasions qu’ils ont eu à subir de la part de leurs voisins, avant le vie siècle, alors que les Sarrasins l’ont entraînée à leur suite, dans tous les pays traversés par leurs armées, c’est qu’elle n’y existait pas réellement avant cette époque, et qu’elle y a été introduite postérieurement.
Traditionnellement, il est facile de commettre de grossières erreurs.
Là, comme ailleurs, la tradition a bien pu prolonger indéfiniment ce qu’on est convenu d’appeler le temps immémorial.
Au reste, il est possible qu’un jour, lorsque les peu-
1 Encyclopédie moderne, tom, IX, pag. 125.
3 Ibid., tom. IX, 'pag. 134.
pies du Céleste Empire seront devenus plus sociables, on
trouve dans les annales de la médecine chinoise quelques documents authentiques qui puissent modifier ces conclusions. Mais il n’y arien de plus invraisemblable, si l’on en juge d’après une Étude d'hygiène sur Pékin et ses habitants , publiée tout récemment parM. le Dr Morache, professeur-agrégé à l’école impériale du Val-de-Grtîce, ancien médecin do la légation de l’empereur, à Pékin \
Jusque-là, d’ailleurs, nous devons nous en tenir aux seules données scientifiques connues.
Il est tout aussi impossible d’admettre l’existence de cette épidémie française, acceptée par Sprengel, comme ayant exercé ses ravages au sein des Gaules, de 565 à 568.
C’est encore là un anachronisme.
Certainement, si la variole eût existé en France au vi® siècle, au point d’y régner épidémiquement pendant trois ans, elle y eut été connue depuis assez longtemps pour qu’on en eût retrouvé quelques traces dans les ouvrages de médecine, et l’on n’aurait pas admis si facilement que les Sarrasins l’avaient introduite en Europe au vm6 siècle. Elle s'y fût répandue, sans aucun doute, bien avant leur invasion en Espagne et dans la Gaule.
En résumé, voici évidemment la marche de la variole et sa progression dans les quatre parties du monde :
Elle n était connue qu’en Asie avant le vne siècle.
L’Asie, berceau du genre humain, d’après leshistoriens-
1 Annales d'hygiène publique et de médecine légale , janvier 1870, pag. 34 à 45 et 55-56.
géographes, l’Asie, si ce n’est l’Arabie, si ce n’est une contrée aussi limitée que les bords de la mer Rouge, doit donc être également considérée comme le berceau de la petite-vérole.
De là, elle est passée en Afrique vers le milieu du vu6 ^ècle; en Europe, au commencement du vme; elle s’y répandit complètement durant les x°, xie et xnc siècles, et elle n’a traversé les mers, avec les Européens, pour se montrer en Amérique, qu’à la fin du xve.
Depuis lors, elle a envahi le monde entier, s’y est montrée bien cruelle à son aise, et s’y est manifestée bien souvent à l’état de maladie épidémique, générale et redoutable.
Ce qui tend, au reste, à prouver aussi l’exactitude de la date indiquée et la réalité de l’origine annoncée, c’est qu’à partir de ce moment et pendant longtemps encore, la variole, tout en se répandant, est restée assez bénigne, proportionnellement à ce qu’elle est réellement devenue par la suite; c’est que pendant longtemps encore, on l’a subie sans trop se plaindre et sans trop murmurer, sans chercher à réagir contre elle autrement que par les moyens ordinaires, et sans compter ses trop nombreuses victimes.
Il faut arriver au xne siècle pour voir apparaître un commencement de réaction par un moyen extrême.
Encore a-t-il fallu l’esprit mercantile des habitants de la Géorgie et de laCircassie, et le trafic honteux des belles Géorgiennes et des non moins belles Circassiennes par leurs propres parents, pour en faire naître la pensée : « L’esprit de commerce, plus ingénieux cent fois que l’amour de la science, imagina alors d’inoculer la petite-
vérole à ces beautés naissantes », avant l’âge où celles-ci pouvaient être vendues pour peupler les harems, « avant l’âge où cette maladie a coutume de se montrer, soit pour se la rendre favorable par cette espèce de prévenance, soit pour s’épargner des soins inutiles, si elle devait se terminer par la mort 1 ».
Mais qui oserait affirmer que cette pratique peu bienfaisante, que cette provocation de la petite-vérole artificielle, en aidant la petite-vérole naturelle à se généraliser, n’a pas ainsi contribué à déposer héréditairement, dans l’organisme des générations futures, un germe varioleux prêt à se montrer au dehors, dans certaines circonstances et dans certaines occasions favorables à son développement ?
N’a-t-on pas, dans ces derniers temps, essayé d’inoculer la syphilis pour rendre le corps de l’homme réfractaire à ses atteintes ? Pensait-on alors aux conséquences héréditaires qui pourraient en résulter pour les malheureux enfants qui devaient naître de semblables inoculés ? Cependant, quels sont ceux qui sont reconnus les plus aptes à contracter cette maladie honteuse, si ce n’est ceux qui sont affectés de tempéraments lymphatiques et scrofuleux ? Et n’est-il pas avéré que ces constitutions peuvent être engendrées par un organisme plus ou moins saturé de virus syphilitique?
De même qu’il faut arriver au xne siècle pour voir apparaître la première pensée de cette réaction, introduite en Europe au commencement du xvme siècle seulement, de même faut-il atteindre le xvic siècle pour voir et
• Bousquet -, loc. cit., pag. 115.
entendre les auteurs traiter de la variole au point de vue des épidémies. Encore, même à cette époque , ne s’est-on occupé que des variétés pathologiques et symptomatiques observées pendant leur cours, en omettant de s’informer de leurs variétés numériques, en laissant complètement de côté la statistique médicale.
Aussi est-ce à peine si on les voit relater, dans leurs ouvrages, quelques-unes de ces épidémies: celle de Saint- Domingue, en 1517, remarquée à cause de son intensité et de la mortalité qui en a été la conséquence, bien que la variole ne fût connue en Amérique que depuis vingttrois ans à peine; celle de Londres, décrite par Sydenham, remarquable par sa longueur (1667 à 1672), et constituée par trois années de varioles régulières et trois années de varioles irrégulières.
On se contentait donc alors de donner à peu près en ces termes, empruntés à P. Frank, la caractéristique de la variole épidémico-contagieuse :
«Nous sommes arrivé à la description d’une maladie meurtrière qui depuis son introduction en Europe a causé et cause encore plus de maux que toutes les pestes ensemble'. »
Et, en effet, quel besoin pouvait-on éprouver, à cette époque, de compter les victimes de la petite-vérole, de faire connaître la statistique médicale à ce sujet ? De quelle utilité pouvait être cette connaissance? Les populations n’étaient-elles pas déjà assez effrayées, et ne redoutaientelles pas assez le fléau dévastateur ?
Ce n’est réellement qu'après la découverte de la vaccine
1 Traité de médecine pratique , trad. Goudareau. 1820.
que ce besoin s’est fait sentir, que cette connaissance a pu avoir son utilité, et que l’on a pu la divulguer sans crainte comme sans inconvénients, et dans l’intérêt même de la vaccination.
Car il s’agissait alors, comme il s’agit encore aujourd’hui, de savoir :
1« Si la vertu préservatrice de la vaccine est réelle, si elle est absolue, ou si elle n’est que temporaire?
2° Si la variole atteint les vaccinés , et dans quelle proportion ?
3° Si la vaccine adoucit la variole quand les deux éruptions marchent ensemble?
4° Si le vaccin est susceptible de dégénérer ?
5° Si le vaccin nouveau préserve mieux que l’ancien, s’il faut le renouveler, s’il faut revacciner ?
6° Si la vaccination, enfin, est bien réellement une pratique bienfaisante?
Questions proposées en 1838 par l’Académie des sciences de Paris, questions qui ont encore toute leur actualité, et auxquelles, depuis lors, on a dû ajouter quelques autres.
La statistique médicale seule pouvait donner la solution de ces diverses questions, et l’on a dû y avoir recours.
C’est depuis cette époque qu’est survenue l’institution des médecins des épidémies, chargés de faire des rapports annuels sur les affections morbides épidémiques et sur les maladies régnantes.
C’est depuis lors que les Académies ont nommé des commissions spéciales, conviées à rendre compte, dans un rapport général, des documents fournis par ces rapports partiels.
C/est depuis cette découverte, enfin, qu’on a vu les auteurs donner l’histoire numérique des principales épidémies de petite-vérole, et calculer avec soin le nombre de leurs victimes.
Je vais faire comme eux, et m’en occuper un instant.
Or, à quel point de vue l’historien d'aujourd’hui, qui peut se montrer impartial impunément et sans crainte d’être taxé de jalousie intéressée, comme aux premiers temps de la découverte de Jenner, doit-il se placer pour traiter cette question?
Il ne saurait y en avoir deux.
Il n’y en a qu’un seul : celui qui peut lui faire entrevoir le meilleur mode de vaccination, dût-il différer essentiellement de celui qui a été préconisé par Jenner, et qui est encore actuellement employé; celui d’où il doit voir et prendre connaissance du meilleur virus antivarioleux, ce virus préservateur dût-il être tout autre que le virus produit par la vaccine humaine.
L’essentiel est que son action soit reconnue permanente, illimitée, indéfectible, autant au moins que puissent l’être ici-bas toutes choses que l’on peut perfectionner, mais non rendre parfaites.
De ce point de vue, j’aperçois Jenner m’indiquant l’un et l’autre dans ses Œuvres, tout en passant lui-même légèrement à côté de la vérité vraie, et donnant des armes contre sa méthode, sans rien perdre pour cela de son auréole de gloire, et tout en restant le premier initiateur aux secrets de ce moyen prophylactique.
Je m’explique :
Après vingt-deux années de recherches et d’expéri-
mentations ( 1776-1798), Jenner écrivit et publia son Inquiry into the causes and effects of the variolæ vaccinæ, a disease discovered in some of the western counties of England , particularly Gloucestershire , and known by the naine of the Cowpox (1er juin 1798).
Cet ouvrage repose entièrement sur 23 faits d’observation qui lui servent de base fondamentale.
Or, 1° Sur ces 23 faits racontés par Jenner à l’appui de l’immunité provoquée, soit par le cowpox, soit par son principe supposé ( the yrease, les eaux aux jambes), soit par son dérivatif (la vaccine primitive), les 12 premiers comprennent 19 individus.
Ils sont relatifs à l’action préservatrice du cowpox seul.
Ils prouvent que tous les sujets observés sont restés . complètement «inaccessibles à l’infection variolique qu’on s’efforça de leur communiquer par inoculation et en les faisant cohabiter avec ceux qui en furent atteints ' » .
Ils indiquenl que ces tentatives de provocation furent effectuées :
Dans le 1er cas (Joseph Merret), après 25 ans.
Dans le 2° (Sacah Portlock), après 27 ans.
Dans le 3e (John Phillips), après 53 ans.
Dans le 4e (Mary Barge), après 39 ans.
Trente et un ans seulement, il est vrai, se sont écoulés depuis le moment où Mary Barge a été atteinte de la petite-vérole des vaches, jusqu’à 1791, époque à laquelle elle a été iuoculée sans résultats; mais de 1791 à 1798, époque delà publication du premier ouvrage de Jenner, c’est-à-dire durant huit autres années, «elle a été plusieurs
1 Jenner; loc. cit., pag. 29
fois employée comme garde pour soigner des malades de la petite-vérole , sans en éprouver jamais de fâcheuse conséquence ' » .
Dans le 5e cas (Mme H***), après 50 ans au moins, si l’on en juge d’après la qualification donnée à cette dame, et d’après les faits rapportés.
Je cite cette observation à peu près en entier, à cause de son importance.
«Mme H***, femme respectable...., étant fort jeune, fut
atteinte de la petite-vérole des vaches Bientôt après,
elle fut exposée à la contagion varioleuse, et elle n’y aurait certainement pas échappé si elle avait été susceptible de la prendre, parce qu’elle eut le courage et la résignation de rester constamment auprès d’un parent qu’elle chérissait, et qui eut cette fatale maladie à un degré de violence tel, qu’il y succomba.
»En 1778, la petite- vérole faisait de grands ravages à Berkeley, et Mmo H*** eut l’inquiétude d’en être atteinte (quoiqu’elle ne l’eût pas contractée au milieu de la contagion où elle avait vécu). Je l'inoculai avec la matière varioleuse la plus active Cette opération eut les
mêmes résultats que dans les faits précédents1 2.»
Dans le 6° cas (Sarah Whynne), après 4 mois.
Dans le 7° (William Rodway), après 8 mois.
Dans le 8U (Elizabeth Wynne), après 38 ans.
Je transcris encore ce fait en son entier, comme preuve do l’action préservatrice du cowpox, mémo dans sa plus grande simplicité :
1 Jenner; loc. cil., pag. 18.
2 Ibid., pag. 19 et 20.
«Elizabeth Wynne, âgée de 57 ans, était servante laitière, il y a trente-huit ans, chez un fermier du voisinage, lorsque la petite-vérole des vaches s’introduisit dans le troupeau. Elle en reçut l’infection, ainsi que le reste des gens de la ferme, mais d’une manière beaucoup plus douce, car il ne se manifesta qu’ un seul petit bouton sur le dernier doigt de la main gauche, et l’indisposition générale fut à peine sensible.
« Comme cette maladie avait été pour elle si bénigne, et qu’elle avait eu lieu à une époque de sa vie déjà si reculée, je m’estimai heureux de trouver l’occasion d’essayer sur elle les effets de la matière variolique. En conséquence, le 28 mars 1797, je l’inoculai par insertion sur le bras gauche, et j’introduisis la matière avec le plus grand soin. Il parut bientôt une petite efflorescence, accompagnée d’une sensation semblable à un tintement vers les parties où l’insertion de la matière avait été faite. Ces symptômes furent sensibles jusqu’au troisième jour. A. cette époque, ils s’affaiblirent graduellement, au point qu’il était déjà évident, au cinquième jour, qu’il n’en résulterait aucune autre indisposition1.»
Dans le 9° cas (William Smith), après 15 ans.
Dans le 10e (Simon Nichols), après quelques années.
Dans le 11e (William Stinchomb), après 10 ans.
Dans le 12e, enfin, comprenant l’observation de huit individus inoculés après un certain nombre d’années qui peut varier entre deux et treize ans: la femme Hestes Walkeley, qui était du nombre, avait eu la petite-vérole des vaches on 1782, et fut inoculée en 1795.
1 Jenner; loc. cit., pag. 24 et 25.
Les trois suivants, c’est-dire les 13e, 14e et 15e, sont fournis à l’appui d’une préservation assez incertaine par les eaux aux jambes.
3° Les 16e et 17° constituent de simples observations de grease et de cowpox.
4° Enfin, les six derniers donnent la preuve de la vertu préservatrice momentanée de la vaccine primitive ou jennérienne.
Un an plus tard, eu 1799, Jenner publia ses Further observations on the variolæ vaccinæ.
L’année suivante (1800), il fit encore paraître : A continuation of facts and observations relative to the variolæ vaccinæ, or cowpox.
Ces deux opuscules ne font que confirmer ses observations précédentes.
Seulement il y devient plus affirmatif] quant aux effets du cowpox et de la vaccine, qu’il désigne sous les noms de vaccine accidentelle et de vaccine inoculée, pour les distinguer l’une de l’autre.
Il a même publié, en 1801, la dernière partie de ses Œuvres intitulée : Origin of the inoculation of the variolæ vaccinæ, dans laquelle il recommande d'une manière toute spéciale de ne pas les confondre l’une avec l’autre, et préconise avec un soin tout particulier la vaccine inoculée, plus tard appelée vaccine humaine.
Malgré cette recommandation, Jenner confond souvent lui-même Tune et l’autre vaccine, au point qu’on est quelquefois embarrassé pour deviner s’il a voulu parler de l’une ou de l’autre, dans une foule de passages de ses Mémoires, et il s’appuie sur les faits d’observation de
vaccine accidentelle, pour prouver, par analogie, l’action préservatrice permanente de la vaccine inoculée :
« Quelques personnes, dit-il, supposent que les propriétés préservatrices de la vaccine n’ont lieu que pour un temps. Cette supposition est non-seulement réfutée par l’analogie, à l’égard des habitudes des maladies de nature semblable , mais encore par une multitude de faits incontestables 1 ».
Et ailleurs :
« L’ouvrage que j’ai dernièrement publié contient le récit de la majeure partie des faits qui se sont passés sous mes yeux »
a Depuis, le D1' Georges Pearson a fait lui-même des recherches sur la valeur de ma principale assertion, dont le résultat ne saurait m’être plus agréable. Dans ces recherches, il n’est pas un seul fait, pas une seule exception que l’on puisse opposer à l’opinion où je suis fortement attaché : que le cowpox est un préservatif assuré de la petite-vérole. J’en ai acquis de nouvelles preuves que le lecteur trouvera dans le cours de cet ouvrage 2. »
Ces preuves sont puisées dans ses propres observations, aussi bien que dans les lettres qui lui sont adressées par un grand nombre de savants à ce sujet.
J’en citerai deux des plus concluantes seulement, mais dans un but tout différent et que le lecteur a pu déjà comprendre, je ne puis le mettre en doute.
« Au printemps de l’année 1797, écrit M. Fry, chi-
1 Jenner ; loc. cit ., pag. 201, 202.
2 Ibid., pag. 96.
rurgien à Dursley, comté de 'Glocester, j’inoculai mille quatre cent septante-cinq sujets de tout âge, c’est-à-dire depuis celui de quinze jours jusqu’à celui de soixante-dix ans. Dans ce nombre, il s’en trouva plusieurs qui avaient eu occasionnellement la vaccine (il s’agit évidemment ici du cowpox, ainsi qu’on pourra s’en assurer tout à l’heure). Je ne me rappelle pas exactement le nombre, mais il n’était pas au-dessous de trente. La matière variolique ne produisit d’effet sensible sur la constitution d’aucun de ces derniers, et l’inflammation locale se manifesta à ce degré où elle se montre ordinairement sur ceux qui ont déjà eu la petite-vérole. Pour les tranquilliser, je les réinoculai quatre, cinq et môme six fois. Dans le cours ordinaire de mes inoculations particulières, il ne s’est pas passé d’année que je n’aie rencontré une ou deux personnes qui, pour avoir été affectées antérieurement de la petite-vérole des vaches , résistaient à l’action de la matière variolique. Je puis avancer, sans crainte d’exagération, que le nombre de ces personnes est au moins de quarante ; et, je le répète, dans aucun cas et malgré tous mes soins, je n’ai pu parvenir à leur communiquer l’infection variolique. Plusieurs d’entre elles se sont même exposées volontairement à la contagion de la petite-vérole spontanée * ; d’autres ont été associées à des inoculés pendant tout le cours de la maladie 2. D’après ces exemples, je suis plei-
* Quel est 1 homme, si bien vacciné qu’il soit, qui de nos jours oserait se soumettre à do pareilles éventualités ?
a Voilà donc, d'après les observations du chirurgien Fry, 70 individus de tout âge qui ont été reconnus absolument réfractaires à l’inoculation de la variole, pour avoir été antérieurement affectés de la petite-vérole des vaches. Si l’on ne peut compter ceux qui n’ont pas été numériquement
nement convaincu que celui qui a reçu l’infection d’une véritable vaccine (évidemment encore le cowpox), est pour toujours à l’abri delà contagion de la petite-vérole4».
«Aux faits incontestables que j’ai déjà cités dans mon premier Traité sur la vaccine, reprend Jenner lui-même, je pourrais en ajouter un grand nombre d’autres, si cela était nécessaire; mais cependant je ne passerai pas sous silence celui d’une personne qui avait eu occasionnellement la vaccine ( petite-vérole des vaches ) 53 ans avant qu’on essayât sur elle l’action du ferment variolique. Gomme elle a complètement résisté à cette contreépreuve, je ne pense pas qu’il puisse rester aujourd’hui le moindre doute à cet égard dans l’esprit d’un être raisonnable. Enfin, s’il était nécessaire d’ajouter encore quelque chose sur ce sujet, j’observerais que, parmi les faits qui m’ont été présentés par M. Fry, M. Darbre, M. Tierny, M. Henri Jenner et autres inoculateurs, il se rencontre plusieurs individus qui ont été inoculés sans effet avec la matière variolique, pour avoir eu occasionnellement la vaccine nombre d’années auparavant** . »
Outre cela, il est question, dans cette seconde partie des œuvres de Jenner, de milliers de vaccinations, suivies ou non suivies de contre-épreuve au moyen de l’inoculation variolique, dans le but de prouver l’excellence de la vaccine primitive, dès-lors passée à l’état de vaccine humaine.
La possibilité de la variole après vaccine y est déjà
désignés, il convient au moins de joindre ces faits à ceux qui ont été personnellement observés par Jenner.
1 Jenner; loc. cit., pag. 156, 157.
2 Ibid, pag. 202.
prévue : « Qu’il me soit permis de supposer maintenant ( contre ma conviction la plus entière) qu’un sujet sur cent, après avoir eu la vaccine, reçoive l’infection de la petite-vérole : cette circonstance doit-elle invalider l’utilité de ce nouveau mode d’inoculation* ? »
Il y est même parlé de revaccinations. «Je pense qu’il est do mon devoir do donner l’avis salutaire de soumettre une seconde fois à l’opération de la vaccine, quand il existera des doutes sur la qualité du virus-vaccin employé dans la première 2. »
Mais, en définitive, que peut-on conclure de tous ces faits ? Ceci seulement, et pas autre chose, savoir :
1° Que Jenner « démontre qu’il ne faut mettre une confiance entière dans le grease (eaux aux jambes, variole équine) que lorsque cette matière morbifique a été communiquée du cheval à la vache, et de ce médium au corps humain 3 » .
2» Qu’il donne, dès ce temps-là, la preuve irrécusable de l’action préservative complète, constante, illimitée de la petite-vérole des vaches, attendu que les personnes qu’il désigne comme en ayant été atteintes ont été certainement préservées pendant un laps de temps trèslong, et pour ainsi dire jusque dans la vieillesse, bien qu’elles aient été, à tous les âges, spécialement inoculées de la variole, ou exposées à dessein à la contagion varioleuse, dans le but do prouver l’excellence même du cowpox comme principe virulent préservateur.
31' Enfin, que Jenner n’a pu affirmer la préservation
1 Jenner; ouv. cit., pag. 145
2 Ibid., pag. 145.
3 Ibid. f pag. 32.
par le virus-vaccin provenant, soit de la vaccine primitive, soit de la vaccine humaine, que pour le nombre restreint d’années pendant lesquelles il a fait lui-même ses premières expériences sur ce nouveau mode d'inoculation.
En réalité, il ne pouvait alors constater qu’une préservation temporaire.
L’avenir seul pouvait être appelé à démontrer si la vertu préservatrice de la vaccine humaine devait être absolue.
Jenner le reconnaît lui-même. « Il n’y a que le temps, dit-il , qui puisse déterminer si le virus-vaccin subit quelque altération dans la nature de ses propriétés, en s’éloignant de sa source, et par son passage successif d’une personne à une autre’.»
Or, voici ce que cet avenir, qui est déjà le passé pour nous, a pu nous apprendre à ce sujet :
A peine Jenner eut-il découvert le cowpox ; à peine eut-il reconnu et démontré logiquement et expérimentalement l’infaillibilité de ses propriétés antivarioleuses ;
A peine eut-il inventé la vaccination , substitué ce procédé à l’inoculation , produit la vaccine primitive, et par elle la vaccine humaine, après plusieurs générations successives d’individus à individus;
A peine eut-il proclamé, par analogie et après expériences momentanément probantes, la persistance et l’absolutisme des effets préservateurs de la vaccine et du virus-vaccin ainsi reproduit, que de légers doutes s’élevèrent dans sa propre pensée aussi bien que dans l’esprit des expérimentateurs qui le suivirent dans cette voie.
1 Jenner; loc. cit., pag. 190.
Les deux suppositions que je viens de signaler (pag. 145, 201 et 202 de ses Œuvres), et les quelques faits de variole après vaccine qu’il y cite par ouï-dire, peuvent en servir de preuve.
Il est vrai qu’il n’admet comme réel qu’un seul cas de variole très-bénigne après vaccine (or cowpox ): celui d’Elizabeth Sarsenet (de Newpark) observé par lui-même. Encore a-t-il le soin d’ajouter que «chez elle, le virus-vaccin n’ayant produit qu’une affection locale, il ne la mit point à l’abri de la petite-vérole S>.
Et, quoi qu’en diseSteinbrenner2, il rejette comme tels, non-seulement les faits qui lui sont cités par d’autres personnes que par le Dr Ingenhouz, mais encore celui de ce savant lui-même, tout respectable qu’il le reconnaisse.
« Je ne ferai dans ce moment, dit-il, aucune remarque particulière sur ces exemples, mais j’espère que la suite d’observations générales que j’offrirai dans le cours de cet ouvrage (pag. 225, 226, 227 et suivantes) sera d’un poids suffisant pour démontrer clairement que, dans ce cas -là, la maladie qui a eu lieu n’était qu’une fausse petite-vérole des vaches (pag. 97 ). »
Et les pages suivantes de ses Œuvres ( 98 à 115) sont consacrées à la description de cette dernière affection morbide chez la vache, et à l’explication expresse, par cette cause, du fait même «dont le Dr Ingenhouz a bien voulu lui faire part» ( pag. 114).
Il en est de même, pour lui, des cas de variole après vaccine provoquée, qu’il rejette complètement, pour son
* Jenner; loc.cit., pag. 68.
2 Steinbrenner ; loc. cit.,\mg, t5.
compte, et qu’il explique par un raisonnement tout semblable : après avoir décrit le faux cowpox, il devine la fausse vaccine, et met en garde contre ses trompeuses apparences (pag. 118, 119, 225 et suivantes).
Il continua donc, avec juste raison, à préconiser la vaccination telle qu’il l’avait conçue et instituée.
Après l’inoculation, c’était une amélioration véritable, c’était un pas immense, c’était une innovation sublime.
Aussi, malgré l’opposition et la critique des inoculateurs anglais, fut-elle généralement acceptée avec reconnaissance, avec enthousiasme, et comme un des plus grands bienfaits que l’on pût offrir à l’humanité.
Elle est encore et sera toujours considérée comme telle.
Seulement l’enthousiasme et l’engouement ont fait place à l'acceptation raisonnée ; et, comme la méthode préconisée par Jenner n’a pas tenu toutes les promesses faites en son nom par son auteur; comme le nombre des varioles après vaccine (critérium de l’action préservatrice, absolue ou temporaire de son principe) va toujours en croissant, et que, malgré la généralisation de ce moyen prophylactique, les épidémies se multiplient, il n’est pas étonnant que l’on discute la réalité de son efficacité, que l’on doute de la constance de ses effets préservateurs, que l’on finisse par croire à la dégénération de son germe producteur, et qu’on en recherche les causes.
Il n’est pas même surprenant qu’on ait tenté de lui substituer des moyens de préservation plus actifs et plus certains.
Pour mon compte, je me déclare franchement un trèschaud partisan de la vaccination et de la vaccine.
Je suis donc loin de vouloir leur nuire ou les détruire:
mais je tiens, avant tout, à les apprécier à leur juste valeur.
Et je déclare tout aussi franchement que je n’hésiterais pas un seul instant à les modifier si je le reconnaissais nécessaire, à les perfectionner si cela m’était possible.
J’irais même, je l’avoue et le confesse très-sincèrement, jusqu’à remplacer son principe actif et préservateur par tout autre agent de préservation, même de nature complètement différente , si l’action de ce dernier m’était démontrée plus efficacement préservatrice.
Et, je le dis avec conviction, si l’on n’arrive pas à changer l’état actuel des choses, il est à craindre que la variole, un moment apaisée, mais de nouveau recrudescente et permanente, ne redevienne, comme par le passé, et reste longtemps encore le roi des épouvantements épidémiques.
Examinons donc ce qui s’est passé depuis la découverte de Jenner, et faisons-en l’historique à grands traits.
Je viens de dire que l’apparition des cas de variole après vaccine était le critérium de l’action absolue ou temporaire de cet agent de prophylaxie thérapeutique.
Ici, la faillibilité ou l’infaillibilité se calculent d’après le nombre des défaillances.
Tant que leur apparition reste à l’état d’exception, elles ne font que confirmer la règle générale, qui est la préservation, et celle-ci peut être déclarée infaillible et absolue.
Mais dès qu'elles se montrent trop fréquentes et trop nombreuses, elles infirment cette règle, au moins en ce qui concerne l’absolutisme de la préservation.
C’est en effet le premier et le principal grief élevé contre
la vaccination, dès ses premières armes contre la variole.
Ce moyen de défense eut alors, comme toute innovation, et ses chauds partisans, et ses ardents détracteurs : les uns cachant, dissimulant ou expliquant d’une manière propice à la nouvelle doctrine tous les faits qui pouvaient paraître opposés ou douteux les autres les recherchant au contraire avec acharnement, les mettant en lumière, et les publiant à outrance.
Ne nous plaignons pas trop néanmoins de cet antagonisme. C’est un stimulant énergique, c’est un stimulant nécessaire à la marche et aux progrès des sciences; sans lui, elles resteraient stationnaires, complètement et à perpétuité. Si tous les médecins des siècles passés, si tous ceux du siècle présent avaient juré et juraient, toujours et en toutes circonstances, per verba magistri, la médecine en serait encore aux errements d’Hippocrate ; je me trompe, elle en serait encore aux errements d’Esculape et de ses prétendus descendants, les prêtres Asclépiades.
Quant aux antagonistes soulevés par les œuvres de Jenner, qu’ils fussent animés de bons ou de mauvais sentiments : amour de la science et de la vérité, esprit d’opposition systématique ou do jalousie intéressée, que nous importe !
Sommes-nous donc appelés à les juger? Et pouvonsnous franchement et sérieusement nous montrer bien sévères à leur égard, quand nous pouvons nous rappeler avoir lu certaines brochures, avoir assisté à certaines scènes regrettables, et avoir ouï les échos do débats semblables aux leurs, non-seulement dans les feuilles médicales périodiques, mais encore au sein même des Académies, et cela jusqu’en 1863, jusqu’en 1869 ?
Je me garderai donc de parcourir tous les pays du monde, pour y rechercher les observations particulières et isolées de cas de variole après vaccine qui y ont été publiées à cette époque.
Ce serait aujourd’hui de la puérilité.
Au reste, pour peu qu’on tienne à en prendre connaissance , on en trouvera la liste parfaite et entière dans l’ouvrage de Steinbrenner, si remarquable sous tous les rapports, mais surtout si complet au point de vue des recherches bibliographiques à cet égard.
Je supprime donc complètement cette espèce de nomenclature, comme parfaitement inutile au temps présent.
Qu’il me suffise de dire que dès l’origine de la vaccination, et surtout do 1800 à 1816, un certain nombre d’auteurs recommandables, en Angleterre1 *, en Allemagne3, en France3, ou dans d’autres pays, on tobservé de loin en loin un, deux ou plusieurs exemples de ces varioles après vaccine ;
Que chacun d’eux en a fait une description plus ou moins complète , plus ou moins exacte, dans une monographie plus ou moins savante; et que, selon qu’ils se sont rangés au nombre des défenseurs ou des accusateurs de la vaccine, ils ont expliqué ces faits d’une manière favorable ou défavorable à la vaccination;
Que les uns affirment en avoir reconnu l’existence après
1 Wooclville, Pearson, Hooper, Fosbrocke, Goldson, Willan, Blair,
Ring, Dunning, Fawsett, Bryce, Binns, Wood, Walkinson, etc.
3 Sachse, Ehrmann, Himmly, Wendelstadt, Stieglitz, Mühry, Stromeyer, Heim, Bremer, Hufeland, etc.
3 Waumé, Roux, Berthollet, Percy, Hallé (comité central), Chapon, Chambon de Montaux, etc.
une vaccine de bon aloi, tandis que les autres repoussent ces faits comme n’étant survenus qu’après une fausse vaccine , après une infection préalable et prochaine de l’organisme par la variole, ou après une vaccination mal faite et de nul effet ; tandis que d’autres encore les écartent, comme supposés, inexacts ou non concluants.
C’est l’histoire de toutes les polémiques passées, présentes et futures.
Mais ce qu’il importe avant tout de constater, c’est que ces faits ont été observés, publiés, commentés et expliqués, de part et d’autre, par des hommes très-érudits , instruits par l’expérience , par des praticiens fort honorablement classés dans les sciences médicales, et que ni les uns ni les autres n’ont pu se tromper dans toutes les circonstances.
C’est qu’il y a eu , par conséquent, c’est que l’on a pu effectivement rencontrer dans la pratique médicale de cette époque quelques exemples, rares il est vrai, mais des exemples incontestables de variole après vaccine ;
C’est, enfin, que ces faits sont réels, et que, malgré leur isolement et leur petit nombre, ils ont cependant leur importance.
Ce qui s’est passé depuis cette époque est venu répondre de tous et pour tous, en donnant raison à tout le monde.
Car il est aujourd’hui reconnu que, si des faits de cette nature se déclarent après une fausse vaccine, après une vaccination incomplète ou mal faite, il n’est que trop vrai qu’il en existe aussi, et qu’on peut en observer de très-nombreux après une vaccine vraie, après une vaccination parfaite, irréprochable.
Ce que je dois dire encore, c’est que jusqu’alors ces exemples sont restés à l’état d’exceptions, et que par conséquent on a pu croire jusqu’à cette époque, sans être taxé d’entêtement et de fanatisme scientifique, à l’infaillibilité de la vaccination, aussi bien qu’à l’absolutisme des effets du virus-vaccin comme préservateur de la potite-vérole.
Ce que je dois enfin poser en fait en faveur de la vaccination, c’est que pendant toute cette période ( de 1781 à 1816), constituant, pour l’action préventive du virus-vaccin, une moyenne de quinze à seize ans (limite extrême accordée de nos jours à la préservation vaccinale), la variole s’est montrée bien moins grave, certainement moins meurtrière, et que les épidémies varioleuses ont fait trêve et défaut.
Voilà, en substance et au fond, l’exposé de cette première période de la vaccination, sur laquelle il est bon de glisser superficiellement, et qu’il est parfaitement inutile d’approfondir au-delà de ces limites.
En voici le résumé succinct :
Découverte du cowpox, ou petite-vérole des vaches (vaches laitières) ;
Démonstration historique des propriétés antivarioliques du cowpox occasionnellement communiqué aux vachers et aux laitières du comté de Glocester;
Démonstration expérimentale de l’action préservatrice complète, constante, illimitée de la petite-vérole des vaches, dans les mêmes circonstances ;
Vaccination ou inoculation du cowpox à l’homme : vaccine primitive ou jennérienne;
Vaccination ou inoculation do la vaccine primitive de l’homme à l’hompae : vaccine humaine ;
Institution et propagation rapide de ce nouveau mode d’inoculation et de traitement préventif ;
Démonstration expérimentale des propriétés antivarioleuses du virus- vaccin fourni par la vaccine humaine ;
Proclamation, par analogie, de son action préservatrice absolue.
Préservation à peu près constante des vaccinés ;
Diminution sensible des cas de variole ;
Suspension des épidémies varioliques.
Il n’en est plus de même à partir de l’année 1816: La variole, un moment assoupie et entravée, se réveille et reprend peu à peu son empire. Les épidémies recommencent, se succèdent et s’aggravent.
Je vais les parcourir et citer les plus importantes, afin de faire connaître la véritable influence actuelle de la vaccination sur la variole, en établissant, autant que possible, les vrais rapports des cas de variole après vaccine avec le nombre des varioleux dans chacune d’elles.
Mais, auparavant, je dois déclarer que je me range complètement à l'avis de la plupart des médecins anglais, et qu’avec eux, en temps d’épidémie de petite-vérole, je considère toutes les éruptions vésiculo-pustuleuses qui se développent sur le corps des malades, quelle qu’en soit la nature et de quelque nom qu’on les décore (variole, varioloïde, varicelle ou autre), comme des manifestations diverses d’une seule et même affection morbide, d’un seul et même principe, savoir : la variole et le principe varioleux plus ou moins modifié, soit par une vaccina-
GU
tion antérieure, soit par une idiosyncrasie spéciale, soit par une influence cosmique particulière.
Et cela, présenté de cette façon, je le crois incontestable.
C’est la résultante du principe de non-transformation énoncé par le I)r Michel Peters, principe que j’accepte et qui doit être admis par tout le monde. Ceci, je pense, ne peut faire le moindre doute, moins encore pour la variole et les affections morbides contagieuses, que pour toute autre maladie. Or, la conséquence forcée de cette admission, c’est que le génie ou principe épidémique qui engendre les épidémies varioleuses, dès qu’il rencontre au sein des populations des dispositions générales tant soit peu favorables à son développement et à sa propagation, ne peut être autre chose que le virus varioleux, et que celui-ci ne peut jamais produire que la variole.
Celle-ci peut être plus ou moins grave (maligne ou bénigne) ; plus ou moins abondante (confluente, cohérente ou discrète) ; plus ou moins dérivée, modifiée ou atténuée , quelquefois même au point de perdre toute ressemblance avec son type normal et de disparaître sans se manifester au dehors (varioloïde, varicelle, vérolette, petite-vérole volante, variole sans variole) ; elle peut être plus ou moins irrégulière, anormale ou compliquée (variole érysipélateuse, phlegmoneuse ou gangréneuse ; variole hémorrhagique, noire ou pourprée; variole typhoïque, adynamique ou ataxique), mais au fond et en principe, elle est et reste toujours la même.
Je mettrai donc à la charge de la vaccine humaine, telle qu’elle est actuellement inoculée, tous les vaccinés atteints d’éruption vésiculo-pustuleuse pendant le cours des épidémies varioliques, et c'est justice.
En effet, de deux choses l’une : ou la vertu préservatrice du virus-vaccin puisé à cette source est absolue, ou elle n’est que temporaire.
Si elle est absolue, aussi absolue du moins que celle du cowpox ou de la variole naturelle ou inoculée (je n’en demande pas davantage), elle doit, comme celle du virus produit par ces deux affections morbides, préserver complètement l’organisme humain des atteintes de la variole épidémique, à quelques rares exceptions près.
Sinon, c’est-à-dire si, à la suite de vaccinations reconnues irréprochables, les exceptions cessent, se rapprochent de la règle commune, ou deviennent môme dans certaines circonstances la règle générale, cette propriété préservative du virus-vaccin ne peut être considérée que •comme temporaire et imparfaite.
Il n’est pas possible de sortir autrement de ce dilemme.
Ici, cependant, je dois faire une distinction.
Malgré que celte vertu préservative ne soit qu’imparfaite et temporaire, elle n’en existe pas moins. Malgré que, au bout d’un temps plus ou moins long, le virusvaccin n’ait plus assez de puissance de préservation pour empêcher l’apparition de la variole chez des personnes plus ou moins efficacement vaccinées, est-ce à dire qu’il n’en conserve pas assez pour modifier la variole des vaccinés, au point de la rendre quelquefois méconnaissable, et. en tout cas, moins meurtrière et plus bénigne ? Non, sans doute
1 « On a calculé qu’avant l’introduction de la vaccine, il mourait annuellement en Angleterre 3,000 varioleux par chaque million d’habitants,
C’est même, je le reconnais à la louange de la vaccine jennérienne, ce que l’on constate tous les jours, pendant la durée des épidémies de variole, même les plus redoutables.
C’est ce qui vient à l'appui de deux propositions précédemment énoncées dans le cours de ce travail, savoir:
1° La tendance organique du corps de l’homme à éliminer do son sein le virus-vaccin qui y a été introduit, aussi bien que toute autre substance étrangère à sa composition physiologique, par suite du renouvellement moléculaire et atomique amené par la succession des âges ;
2° L’amoindrissement d’activité du virus préservateur, soit en le faisant passer de sa source primitive â travers des sources de dérivation, soit en localisant son action audelà de toute mesure, et en l’empêchant ainsi de s’ancrer assez profondément dans l’organisme , pour résister aux rénovations successives dont je viens de parler, jusqu’au moment où ces changements cessent de s'opérer, jusqu'au moment où le corps de l’homme, arrivé à l’apogée de sa puissance physique, commence à décroître et à perdre de sa réceptivité pour les maladies contagieuses, par suite de son dépérissement progressif.
C’est, enfin, ce que va nous prouver, j’en ai la conviction, l’examen des principales épidémies de varioles observées depuis 1816 jusqu’à nos jours.
Je les divise en deux catégories :
tandis que, depuis cette découverte, il n'en meurt que 220 par million. (Conférence médicale de Paris. Discussion sut' la variole et la vaccine, pag. 30.)
Ceci ne pourrait-il pas être également invoqué comme argument contre la variolation? Ne devrait-on pas mettre à sa charge une partie de ces premières victimes de la variole ?
i° Celles dans la description desquelles les auteurs n’indiquent pas numériquement les cas de variole après vaccine, et se contentent de constater qu’il y a eu un plus ou moins grand nombre de cas de cette nature.
Or, il est peu d’épidémies qui ne puissent rentrer au moins dans ce premier cadre, car on n’en rencontre plus guère aujourd’hui où l'on n’observe aucun exemple du même genre.
Mais il faudrait des volumes pour en compléter l’histoire.
Dès 1842, Steinbrenner lui consacrait près de trois cents pages de son Traité sur la vaccine, près d’un tiers de l’ouvrage.
Je ne me sens pas le courage de refaire ce travail, et surtout je n’en comprends pas actuellement l’utilité.
Je me contenterai donc de citer dans cette catégorie, aussi bien que dans la suivante, les principales épidémies où il est question de ces incidents.
En les multipliant outre mesure, je craindrais de courir le risque de leur voir appliquer, avec juste raison peutêtre, l’un des derniers mots, patronné et introduit par la langue verte jusque dans nos feuilles périodiques et médicales.
2° Celles dans la narration desquelles les rapporteurs ont calculé avec soin la proportion des cas de variole avant ou après vaccine, et la différence de la mortalité dans les deux cas.
Autant que possible, j’y joindrai les renseignements fournis sur les cas de varioles après variole.
Ces narrations sont heureusement les plus nombreuses. Ce sont les plus importantes, à mon avis, et j’y puiserai très-largement.
Seulement, comme je n’ai, en aucune manière, l’intention de faire une monographie de la variole, que j’écris une simple histoire de la vaccination, je crois ne devoir y puiser que les circonstances directement afférentes à mon sujet.
Et comme, d’un autre côté, d’après la déclaration que je viens de faire au sujet des diverses éruptions vésiculopustuleuses engendrées par le principe varioleux épidémique, jo n’ai pas à m’occuper des différences qui peuvent exister dans la nature des diverses éruptions ainsi provoquées, je me contenterai de les concentrer dans un tableau chronologique.
J’en ferai ressortir ensuite les déductions les plus rationnelles, conformément à la véritable signification des faits statistiques ainsi fournis.
Je ne ferai connaître avec plus de détails que celles que je puis avoir personnellement observées, parce qu’il enestau moins deuxquej’ai annoncées comme réellement remarquables, et dont le récit servira de transition entre la première et la deuxième catégorie, où les renseignements numériques qui les concernent devront également figurer.
lr0 Catégorie. — On s’accorde généralement, en France, à placer à la tète des épidémies qui, après une longue trêve apparemment amenée par les vaccinations, marquèrent d’un signe funeste la recrudescence de la variole et son retour à l’état de maladie épidémique, celle qui se manifesta à Montpellier, en 1816.
Ce fut en effet celle qui, sur cette terre de France devenue classique pour son dévouement à la doctrine de
Jenner, depuis qu’elle y avait été introduite seize ans auparavant, ce fut, dis-je, celle qui y porta les premières atteintes à la foi complète et entière que l’on avait en elle, à l’espèce de culte qu’on lui rendait.
Ce dévouement, cette foi, ce culte, y étaient portés à cette époque à un tel point, que douter de l’action préservatrice absolue du virus-vaccin y eût été considéré comme un blasphème, à tel point que Frédéric Bérard, l’historien émérite de ce premier échec, malgré ses talents, malgré son savoir et la légitime influence de son nom, n’osa pas braver ouvertement l’opinion publique et déduire franchement toutes les conséquences qu’il devait tirer des incidents qui la signalèrent.
Il préféra biaiser, louvoyer et atténuer l’importance de ces incidents, en les rejetant sur toute autre cause que celle à laquelle les attribuaient quelques vaccinateurs et expérimentateurs éclectiques, admirateurs comme lui, mais admirateurs moins dévots et moins fervents de la découverte de Jenner.
Frédéric Bérard fit alors ce qu’a fait plus tard, en 1822, la Commission chargée par la Société royale de médecine de Bordeaux, de faire des recherches sur les prétendues petites-véroles survenues chez des individus qui avaient eu la vraie vaccine ; ce qu’ont fait, après elle, bon nombre de disciples, et ce que font encore quelques rares adorateurs quand même de la doctrine jennérienne, plus jennériens en cela que Jenner lui-même, son immortel auteur.
Je suis heureux d’emprunter à Steinbrenner cette page éloquente où cette situation est dépeinte de main de maître, et pour le temps passé et pour le temps présent. Il
s’agit du rapport fait par ladite Commission à la Société de médecine de Bordeaux:
« Malheureusement pour l’entier éclaircissement du sujet, dit Steinbrenner, la Commission partit, dans ses investigations, de l’idée préconçue que, dès qu’il y a éruption variolique, il y a aussi nécessairement vaccine incomplète, et que, si la bonté de la vaccine était incontestable, l’éruption qui pouvait apparaître n’était en tout cas qu’une varicelle. C’était prendre les choses à rebours, et vouloir éclairer la question par la question même. Dès que la Commission s’était déclarée d’avance pour la valeur absolue de la vaccine, il était impossible qu’elle pût apprécier dans son vrai jour le véritable fond des choses. C’était toujours et partout, en France, de la part des corps constitués, le même système de dénégation », — système antérieurement adopté par les inoculateurs anglais, à l’encontre de la vaccine elle-même, lors de sa découverte, — «le même empressement à se faire illusion sur la véritable situation de la vaccine. Personne n’osait, personne ne voulait voir, et en dépit des faits que l’on avait sous les yeux, en dépit de la masse bien plus compacte encore des observations étrangères, incontestables, on s’efforçait toujours à soutenir une hypothèse qui tombait, à faire mystère des révélations qui arrivaient de toutes parts, ou à les présenter avec des explications qui en dénaturaient le caractère et la portée : tout cela, disait-on tout bas, pour ne pas discréditer la vaccine aux yeux des populations et lui enlever ainsi le prestige d’infaillibilité dont il fallait l’entourer. On peut douter que cette sorte de tactique ait contribué véritablement à la propagation plus générale de la vaccine, ou qu’elle n’ait pas plutôt abouti à répandre
une sorte de méfiance et d’incrédulité, par l’impuissance où l’on était nécessairement de mettre un obstacle, » ne pouvant empêcher ces faits de se produire et d’être divulgués, « à l’effet de tous les bruits défavorables qui circulaient sur la vaccine, et qui prenaient d’autant plus de consistance qu’on mettait plus d’obstination aies contredire. Heureusement on a changé de système. On veut aborder la question franchement, la discuter au grand jour et à fond, sans craindre d’ameuter les populations
contre la vaccine, en se risquant d’admettre officiellement *
des faits qui ne sont plus ignorés de personne, en portant le flambeau d’une vérité impartiale dans le domaine obscur de l’incertitude et du statu quo, où la malveillance trouvait des armes, bien plutôt que la cause delà vaccine ne trouvait son profit au maintien de l’anarchie dans les idées, de la fluctuation incertaine dans les opinions. Nous croyons qu’il sera d’un meilleur effet sur l’esprit du public, de l’éclairer sur la véritable portée et la nature du bienfait de la vaccine, que de laisser planer sur elle des doutes injurieux et préjudiciables, à cause des insuccès partiels qu’on lui reproche dans l’état actuel des choses, et qu’une dénégation constante, quelque imposante qu’elle fût, ne saurait jamais empêcher d’engendrer une certaine hésitation. Acceptons franchement, s’il y a lieu, ces inculpations contre la vaccine, surtout si l’étude nous dévoile les moyens de prévenir le retour de ces désappointements» ( Steinbrenner ; loc.cit., pag. 74, 75).
C’est, à peu de chose près, ce que m’écrivait encore, en 1854, à propos d’une communication faite, sur le même sujet, à l’Académie impériale de médecine, l’un des principaux rédacteurs de la presse médicale française.
M. Saies-Girons. Il me plaît, à l’heure qu’il est, de pouvoir suivre ses conseils, en publiant in extenso les observations intéressantes, sujet de cette communication.
Malgré tous ces détours, F. Bérard n’en fut pas moins obligé de convenir qu’un très-grand nombre de vaccinés avaient été atteints par l’épidémie Montpelliéraine.
Mais ce n’était pas la première fois que de semblables faits se présentaient : l’épidémie de Montpellier fut précédée par celle qui se déclara «en 1813, dans la petite ville do Forfar, en Écosse, et pendant laquelle, au dire de John Adams, 150 vaccinés doivent avoir été atteints de variole» (Steinbrenner; ouv. cit., pag. 45).
La môme année 1816 fut signalée par l’apparition de deux épidémies de variole également remarquables par leur grand nombre de vaccinés varioleux : celle de Salins, dont il est fait mention dans un journal allemand : Gerson et Julius ; Magasin cler Auslàndischen litteratur, novembre 1859, pag. 458; et celle de Newton-Stewar, dont il sera parlé dans la deuxième série.
Je citerai encore, parmi les plus importantes du môme genre :
1° Celle de Millau, en 1817, qui a eu trois historiens, MM. Pougens, Fontaneilles et Desmonds.
Le premier assure que plus de 200 vaccinés eurent la variole.
Le second soutient que ces prétendues varioles n’étaient que des varicelles.
Et le' troisième, chargé par la municipalité de Millau d’en faire le recensement, réduit a 120 le nombre des vaccinés qui furent pris de la petite-vérole,
2° Celle de la Martinique, en 1818, dont la relation,
communiquée par M. Lefort, témoin de l’épidémie, à M. Sédillot, dans une lettre du 12 mai 1819, accuse un grand nombre de vaccinés varioleux. M. Lefort estime que l’épidémie atteignit un huitième des vaccinés. Il assure que tous ceux qui furent atteints étaient vaccinés depuis sept ou huit ans, et que plusieurs d’entre eux succombèrent. Quant aux nouveaux vaccinés, ils furent tous préservés.
3° Celle de New Lanark (Angleterre), rapportée par Willan Gibson, qui a compté 322 malades, dont 251 après vaccination, 1 1 après variole naturelle ou inoculée, et 3 après variole et vaccine.
4° Celle de Neuruppin (Allemagne), en 1819 et 1820, dont le Dr Oelze rend compte dans le numéro de janvier 1822 du Journal d' Hufeland, et qui attaqua 200 individus, dont 25 vaccinés.
5° Celle de Philadelphie ( États -Unis) , en 1823, où l’épidémie prit un développement tel, «que dans l’espace de sept mois il y a eu, d’après ce que Chapman croit pouvoir démontrer, quatre à cinq mille cas do variole chez les vaccinés seulement, sans compter les cas de variole naturelle chez les non préservés, et une trentaine de secondes varioles » (Steinbrenner; ouv. cit., pag. 105).
Je ne parle pas de celle de New-York, décrite par les Drs Blatekley, Monley, Smith Roger, Macheven et Bell : les chiffres qu’ils accusent me paraissent par trop exorbitants pour ne pas être exagérés.
Ils assurent que la plupart des varioleux étaient vaccinés, et Bell affirme « que le nombre des personnes prises de variole après la vaccination était à celui des varioleux non vaccinés comme 3 : 1 ».
6° Celle de Paris, en 1825, au sujet de laquelle Dance a prononcé ces paroles mémorables :
a C’est pendant cette année que la petite- vérole sévit avec fureur, et que pour la première fois, du moins en France, la vaccine se montra, sur une masse considérable d’individus, insuffisante pour conjurer entièrement ce fléau redoutable. Un grand nombre de ces derniers furent, en effet, atteints d’une sorte de variole qui, bien que modifiée dans sa marche, était trop ressemblante à la véritable variole pour ne pas être un rejeton de la même famille » {Archives générales de médecine. 1830, tom. XXIII, pag. 493).
7° Celle de la Youlte, en la même année 1825, qui, au dire du Dr Joyeux, son rapporteur, attaqua 45 vaccinés sur 180 (1 sur 4).
8° Celle de Saint-Pol-de-Léon, en 1826, qui fut « si meurtrière, qu’en moins de cinq mois elle enleva un vingtième de la population (285 sur 6225 habitants), et qui attaqua tant de vaccinés, que le Dr Guillou, son historien, craignant de nuire à la vaccine, crut tout concilier en appelant du nom de varioloïde l’éruption dont ils furent atteints. »
Mais à quoi bon multiplier ces citations (j’en passe et des meilleures) ?
Depuis longtemps, la solution de cette question n’estelle pas numériquement démontrée ?
Qu’on en juge en jetant un coup d’œil sur le tableau suivant, publié par Grégory, in London médico-chirurgical Transactions , vol. XII, 1822.
r>E LA vaccination.