‹ Histoire de la Vendʹee militaireChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La rentrée des contriboUons ne s'effectue pas. — Conspiration de la Roudrie. — Ses plans. — La Boudrie à Coblents. — Son retour en Bretagne. — Il est muni des pleins pouvoirs des priitces. — U organise le Morbihan et les autres départements. — La Révolution sévit. — Assassinat du négociant Gérard. — Soulèvements partiels.'-» Danton et la Bouérie. — Mort de la Bouérie. — Ses projets sont découverts à la Convention par le cabinet anglais. — Exécution des complices de la Bouérie.

Avant de développer dans son ensemble la conspiration si savamment ourdie par le marquis de la Rouerie, il faut dire que, sur les divers points de la Bretagne» la résistance au nouvel état de choses partait plutôt d'un principe reli- • gieux que d'un sentiment politique. Les laboureurs avaient beaucoup plus vite apprécié l'atteinte à leur liberté de conscience qu'à leur respect pour le trône. Ils ne se préoccu-

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paient guère des théories gouverfiementales ; ils ne demandaient qu'à vivre heureux et paisibles sous leurs pauvres huttes, et si le pouvoir démocratique n'eût pas mis une obstination coupable à les tourmeuter* nul doute qu'ils n'auraient jamais cherché à l'inquiéter. Ils avaient déjà offert plus d'un gage de leur indifl'érence ou de leur soumission. Ainsi, pendant les démêlés de la Noblesse et du Parlement avec la Cour, précurseurs des convulsions de l'anarchie, le peuple des campagnes se renferma dans une neutralité que rien ne put vaincre. Le peuple ne fut point appelé à s'immiscer dans cette querelle; il y resta totalement étranger. Cette querelle, qui blessait ses aiïections monarchiques, ne froissait pourtant en rien ses croyances pieuses. Mais lorsque la Révolution se crut assez puissante pour asseoir l'incrédulité et l'apostasie sur l'autel , ce peuple vit qu'elle cbm^hait à faire une guerre mortelle à son culte, et il commença à se persuader que Tinsurrection devait être aussi pour lui le plus saint des devoirs. Le clergé l'entretint dans cette pensée. Les prêtres bretons ne consentirent pas, à l'exemple de ceux de la- Vendée et de l'Anjou, à recevoir sans lutte la palme du martyre : ils excitèrent ces populations par des discours empreints d'une éloquence rustique. Les évêques de Bretagne se montrèrent plus actifs, plus entreprenants que ceux des autres provinces de l'Ouest. Cette différence qui existe dans l'origine des deux guerres ne doit point être perdue pour l'histoire.

La Révolution a essayé de confondre les faits et de dénaturer les événements, aOn de réunir dans la même accusation la Vendée et la Bretagne. Ce fut une erreur. Les Vendéens, nous l'avons démontré, se soulevèrent parce que la Révolution voulait les forcer à marcher sous son drapeau. La Bretagne, au contraire, s'émut d'abord à la voix de ses évêques. Plus tard, ainsi que sur la rive gauche de la Loire, elle saisit le prétexte de la réquisition pour unifier ses insurrections partielles. Le Vendéen, plus placide et moins agressif que le Breton, ne rencontra chez ses prêtres que des martyrs volontaires. 11 les plaignit, il les encouragea à souffrir; mais, se défiant de ses propres forces, il ne songea

point à leur donner une espérance qu'il ne concevait pas pour lui-môme. Cette défiance des habitants de l'Anjou et du Poitou, ce douté sur un courage qui va si hautement se mahifester, est un des traits saiHants de leur caractère. On

le retrouve partout, dans les affaires publiques comme dans leurs transactions particulières.

En Bretagne, les paysans se firent un pieux devoir de se compromettre et de guerroyer pour le clergé. Dans chaque paroisse Tintrus vit surgir des ennemis prononcés et qui ne se contentaient pas de fuir son approche, mais qui souvent portaient jusqu'à Finsulte le mépris qu'ils ressentaient pour les jureurs. On les isolait dans leurs presbytères ou dans leurs églises \ on les poursuivait de railleries au milieu des processions, et surtout dans les fêtes civiques où cette espèce de culte intervenait. A Morlaix, à Bruz, à Lesneven, à Saint-Thégonec, à Montauban, dans les environs de Fougères et d'Auray , l'opposition se révélait avec toute l'âpreté bretonne. Quelquefois même les Catholiques se réunissaient dans les paroisse^ envahies par un prêtre constitutionnel ; ils rexpulsaientderréglise et du*presbytère aux applaudissements de la foule. La Révolution n'aurait pas du se préoccuper de ces actes, ils étaient justes; mais la Aévoiutiont dans les provinces, tendait plutôt à tourmenter les consciences qu'à les éclairer. De là naissaient toujours et partout de funestes choés.

La rentrée des contributions fut encore une source de discorde ajoutée aux autres. L'Assemblée nationale avait détruit sous des votes parfois inintelligents Tancien système administratif. Elle avait passé le niveau sur tout ce qui existait avâht elle. Les lois, les usages, les noms mêmes étaient changés, ainsi que la division du territoire, les redditions de comptes et l'assiette des impôts. Au milieu de ces bouleversements, elle n'avait rien su organiser, rien prévoir. Les rôles n'étaient pas même dressés. Tout était à peu près livré à l'arbitraire ; et possesseur à titres non onéreux des propriétés du clergé et de la noblesse, le gouvernement exigeait des paysans une quotité d'impôts dont le chiffre s'élevait beaucoup au-dessus de celui qu'ils payaient primi-

tivemènt aa Roi et leors seigneurs. C'était» sdOD eux, acheter mille fois trop cher Tesclavage.

Les commissaires pour le recouvrement des deniers publics sont nommés. Escortés par des soldats et par des gardes ûatioaaux, ils s'installent dans les districts et dans les communes; ils y soulèvent une vive opposition. Leur mission est à la fois 'religieuse et financière. Ib doivent arrêter les prêtres insermentés et recueillir les nouvelles conlribullons. A ces titres, les commissaires délégués par les administrations départementales étaient doublement suspects. A Kerneflen, Guezno, qui sera plus tard membre de la Convention , et Abgrall se présentent. Il y a trente et un prêtres insermentés cachés dans la paroisse. A la téte des troupes qui les accompagnent, ils fout dans toutes les maisons des visites domiciliaires. Ils fouillent chez le riche et chez le pauvre; ils appellent la délation à leur aide; ils vont même jusqu'à offrir de l'argent à ceux qui livreront un ecclésiastique. Ils ne sont pas plus heureux dans leurs moyens de séduction que dans leurs visites inquisitoriales. Ils ne peuvent saisir aucun de ces prêtres; ils ne peuvent recouvrer aucune partie de l'impôt dont ils s'étaient faits les collecteurs.

A Fouesnant, les choses sont loin de se passer d'une manière aussi pacifique. Alain Nédélec, juge de paix du canton, a réuni une centaine d'habitanLs de Perguet, de Pleuven et de Fouesnant. Ils sont armés de fourches, de pen-bas, de mauvais fusils de chasse. Avec cela ils osent tenir tête. aux gardes nationaux et aux gendarmes, qui traînent à leur suite une pièce de canon. Le 10 juillet 1792, Nédélec se voit en face des révolutionnaires. Ils déploient le drapeau rouge; ils proclament la loi martiale; ils font feu. Les villageois ripostent. Quelques gardes nationaux tombent morts, et Nédélec ^e retire en bon ordre. Ce fut le premier engagement à main armée. Il ouvrit la voie san<* glante dans laquelle nous allons entrer, et il précéda de peu de jours le complot que Tufïin de la Rouerie dirigeait ; mais Nédélec, après avoir longtemps échappé à toutes les recherches, est enûn arrêté et traduit devant le tribunal criminel

de Oiiimper. Il assume courageusement sur sa tête la responsabilité de la révolte; il est condamné. Il périt le premier en Bretagne sur le npuvel instrument de supplice que le docteur GuilloUn avait ioveoté par philanthropie.

Armand Tuffin de )a Rouerie était encore jeune. Ancien officier des gardes françaises, il s'était promptement mis, par son éducation, au niveau de ses contemporains. C'est dire assez que les femmes, les duels et les plaisirs de toutes sortes avaient occupé la plus large part de sa vie. Le remords était venu à la suite de cette existence sans profit pour son pays.

Armand de la Rouerie, qqi poussait les passions à l'extrême, alla sans transition de ses voluptueuses orgies à la solitude des cloîtres. Il se fit trappiste; mais au bruit de guerre qui dès rivages d'Amérique retentit sur les côtes de Bretagne , la Rouêrie se place à la suite de la Fayette et de cette élite de jeunes gentilshommes qui vont, sous les ordres de Washington, cimenter de leur sang l'indépendance des États-Unis. Son nom était mal en cour depuis un duel heureux qu'il avait eu avec le comte de Bourbon-Busset ; il y renonce pour servir sous celui du colonel Armand, dont sa bravoure sait grandir la vulgaire simplicité. De retour en France, après avoir fait expier aux Anglais les orages de sa jeunesse, il est choisi par la noblesse bretonne pour réclamer au pied du trône , avec onze autres députés, la conservation des privilèges de sa province. Ces députés furent mis à la Bastille, et le Roi avait sagement agi.

Trois ans plus tard, éclairé par l'expérience, la Rouërie devenait le plus actif champion de la royauté. Intelligent et discret, riche, doué d'une rare énergie et d'ime souplesse d'esprit qui lui permettait de dissimuler cette même énergie dont les hommes sont souvent tentés de prendre frayeur, le gentilhomme breton , lorsque la querelle de la Cour et du Parlement eut si mal tourné, se retira à son château de la Rouërie, non loin de Saint-Malo. Là, dans le silence de ses bois, il réfléchit sur les faits nouveaux dont ses yeux étaient frappés. 11 sonda les dispositions des hommes les plus audacieux de son parti; il étudia avec maturité les

obstacles el les chances que la Révolution devait évoquer, et, sans s'aveugler sur la réussie de ses projets, il s'ingénia à donner un corps aux résistaDces passives qui surgissaient autour de lui. Uais, pour acriver plus efficacemeot au but qu'il se proposait, la Rouêrie comprit qu'à son plan général d'association pour le soulèvement de la Bretagne il fallait l'appui et la sanction des princes. 11 partit pour Coblentz.

Les émigrés, hommes d'action et de volupté, n'avaient peut-être pas encore mesuré l'abîme qui les séparait de la France démocratique. A GoUentz , dans ces premiers moments d'un exil dont on cherchait à égayer les ennuis par le fracas des fêtes et par le déploiement d'un luxe de bon goùl, il y avait peu d'esprits clairvoyants, peu de têtes capables d'apprécier le mouvement que des idées nouvelles imprimaient aux masses. Tous ces gentilshommes qui, du fond de chaque province, accouraient sur les bords du Rhin, poussés par la nécessité ou par cet entraînement de la mode auquel le caractère français cède avec tant de facilité, étaient sans doute bien disposés à jouer leur vie dans un combat. Us étaient braves et loyaux comme leurs épées; mais ce courage chevaleresque était un danger de plus : il ne laissait pas à la maturité politique le soin de le discipliner. Au milieu de ces réunions, où les plaisirs se mêlaient avec les mille rêves enfantés par l'intrigue ou par la légèreté, l'émigration vivait insouciante du présent. £Me escomptait même l'avenir, car elle ne doutait ni de sa valeur ni de son influence locale. Elle espérait que la Révolution se terminerait • par une scène de la Fronde, et que tout rentrerait dans l'ordre accoutumé.

. Une semblable pensée, que les meilleurs esprits de ce temps-là partageaient, ne pouvait être débattue. La société du dix-huitième siècle, qui s'était si longtemps amusée du scepticisme knoqueur de Voltaire, avait pris à tâche de rire de tout. Les nobles avaient vu grandir sous leurs yeux le Tiers État, et, au lieu de s'opposer aux envahissements de la bourgeoisie étayant sur les intérêts des classes pauvres ses ambitieuses convoitises, ils avaient eu le tort de ne pas s'appuyer sur ce même peuple dont il leur était si

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facile de se faire un allié. La bourgeoisie sut avec adresse s'emparer des passions populaires; elle lès fit vibrer, elle les tourna contre la noblesse, qui, comme Louis XVI, ne pouvant pas croire à la Révohition , fut bientôt obligée de

chercher un asile sur le sol étranger. Là elle fut ce qu'elle avait été en France, toujours dévouée jusqu'à la prodigalité de Théroîsme, mais souvent «imprudente et mal conseillée.

Quand le marquis de la Rouërie, avec ses plans d'insurrection, parut au milieu des fêtes dont retentissait chaque soir le palais que sur les bords du Rhin le prince-électeur avait mis à la disposition du comte d'Artois, il fut accueilli . coirime un de ces songe-creux qui chaque jour apportaient aux princes les projets les plus insensés. On eut cepéndant de banales louanges à offrir à son zèle; mais la Rouërie n'était pas homme à se bercer de pareilles satisfactions. La note suivante, adressée par lui au comte d'Artois, le 13 janvier 1790 , dépose encore de la sagesse de ses vues :

« J'ai déjà eu plus d'une fois l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Altesse Royale la situation du royaume et le parti que, dans l'intérêt de la monarchie ébranlée, l'on peut • tirer des provinces de l'Ouest, et de la Bretagne surtout. Je crains, monseigneur, que ceux par lesquels vous êtes entouré ne conçoivent pas parfaitement la position des choses ; elle est néanmoins bien claire, et Je crois de mon honneur dé la retracer aux yeux de Voire Altesse. De grandes fautes ont été commises ; de plus grandes encore se préparent. On a su éloigner de la noblesse la plus forte portion de la popu* lation ; on nous a présentés à elle comme ses ennemis , et maintenant on dit que nous nous appuyons sur l'étranger pour reconquérir la France et rentrer dans nos droits. C'est avec ces accusations, que la malveillance trouve toujours le prétexte de justifier, que Ton excite contre nous le peuple des villes; on lui offre nos dépouilles, que nous ne défendons pas , et il les accepte. Cette acceptation fait de lui notre plus implacable ennemi. Avant de songer à prendre l'appui problématique des puissances, j'ai cru , dans le cercle étroit de mes relations , devoir tenter une organisation qui pour-

rait s'étendre plus loin. J'ai réussi en partie ; je dispose d'un grand nombre de gentilshommes $ j'ai des adhérents dans la plupart des villes de Bretagne : j'en ai aussi dans les régiments qui y tiennent garnison. Mais à quoi peut servir tout cela, si dans le fond de la Breta^^ne seulement on cherche à ' s'opposer à la Révolution? Le Roi n'est pas libre : on lui fait sanctionner des actes qu'il ne peut vouloir rendre. Ce n'est qu'an prisonnier qui agit sous l'influence de ses ennemis « devenus ses geôliers. 11 serait donc utile que des ordres me fassent donnés. La Bretagne est un bon pays où la Révolution ne gagnera guère de cœurs; elle s'y est faite maladroitement impie et cruelle; elle a impc^ par la force les croyances qu'elle tendait à rendre populaires : cela a révolté ^entêtement breton. Des causes locales, et que j'ai# cherché à expliquer à Votre Altesse Royale de vive voix , me donnent l'assurance qu'un mouvement contre-révolutionnaire serait secondé par les paysans. Ils ont de l'attachement pour nous, et ils détestent déjà la bourgeoisie» qui les traite comme des serfs. L'heure d'agir me semble arrivée, car plus tard la monarchie sera plus compromisâ , et ses ennemis auront gagné de nouveaux partisans.

y> Il faudrait donc, monseigneur, s'opposer à ce que le nombre des émigrants augmentàL Ici ou en Angleterre ils ne sont d'aucune utilité; dans les provinces ils peuvent reconquérir leur influence de ftmille et au besoin combattre avec les hommes qui se dévouent pour eux. Il y aura peut-être des attentats isolés contre leurs personnes; mais plus on nous verra nombreux et bien décidés , et moins on essayera de nous attaquer. D'ailleurs le mouvement que je veux préparer et que d'autres peuvent entreprendre sur d'autres points pebt vite changer les attires. Que Votre Altesse donne à plusieurs gentilshommes de diverses provinces les pleins pouvoirs qu'elle m'a promis; que de concert nous puissions faire tous à la fois une démonstration bien organisée, et le coup est sûr. »

La Rouerie ne convainquit qu'à moitié le prihèe, dont les rêves se dirigeaient vers M autre but, et, désespéré de l'inutilité de ses tentatives auprès des chefs de l'émigration ,

il revint dans ses terres. A peine a-t-il touché le sol de Bretagne que les projets auxquels il voulait renoncer pendant le voyage se retracent à son esprit avec leurs chances de succès, et qu'il se remet à Tœuvre comme si les Bourbons l'eussent autorisé à agir. La Rouërie avait toutes les qualités qui font les généraux et les diplomates; il possédait en outre une opiniâtreté de patience dont il n'est possible de se faire une idée qu'après avoir parcouru ses correspondances et les plans qu'il concevait, selon la nécessité du moment ou selon le caractère de ceux auxquels il s'adressait. Sans espoir, sans illusions même , car la Rouërie voyait le monde avec une rare sagacité, il s'était dit que le devoir d'un gentilhomme français est de mourir au pied du trône menacé. 11 n'en coûtait pas beaucoup à sa valeur et à son désenchantement de la vie d'accomplir ce devoir ; mais il désirait que sa mort fût utile à son pays : pour la rendre proQtable il ne jugeait aucun sacrifice impossible.

Il n'avait pas été écouté à Coblentz, il tâcha de l'être en Bretagne; il y réussit; et, au commencement de décembre 1791, il retourna expliquer aux princes ce qu'il avait fait. Le 5 du môme mois ils approuvèrent des combinaisons dont ils avaient eu le tort de ne pas saisir plus promptement la valeur. Aussitôt la Rouërie, que des amours-propres, que des ambitions de localité avaient contrarié, se mit à former des comités dans les villes où , seul et sans appui, il avait su se créer des partisans. Rennes, Saint-Malo, Vannes, Auray, Redon, Laval, Dol, Pont-Chàteau et plusieurs cités intermédiaires reçurent une organisation secrète qui s'étendit dans les campagnes, et qui' bientôt mit en contact tous les Royalistes jusqu'alors isolés. Ils se laissaient opprimer sans oser se défendre; ils ignoraient la puissance de Tassocialiou, la force morale que le plus faible individu puise dans cetle communauté de vœux et d'effbrts tendant au même but La Rouërie les initia au secret de la puissance révolutionnaire en leur enseignant que les partis les plus redoutables sont inévitablement ceux qui, dans le bien comme dans le mal, restent unis au jour décisif. Lorsqu'il eut établi ce vaste réseau de comités dont il était Tàme, il s'arrangea pour que

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des armes et des munitions fassent mises à leur disposition.

Les Royalistes ne s'étaient jamais jugés capables de celle organisation que le génie d'un seul homme faisait pénétrer dans leurs mœurs. H l'avait rendue applicable au milieu des difficultés que les susceptibilités de toute nature» que les rivalités de toute sorte lui suscitaient. Entraînant dans la direction de ses pensées les esprits monarciii(iaes , il savait condescendre à des faiblesses d'amour-propre; il flattait avec une adresse infinie les illustrations de clocher; il faisait de chaque gentilhomme la cheville ouvrière de son plan ; il les interrogeait sur des questions de peu d'intérêt ou sur les choses de l'honneur, les occupant avec les premières, les passionnant avec les secondes, et leur persuadant, à laide de cet abandon siùîulé, qu'il ne dirigeait les affaires que par leur concours. Ce fut là le chef-d'œuvre de l'habileté du conspirateur , qui n'avait en réalité dans le secret de ses desseins que le chevalier de Tinléniac, son aide de camp, Fonlevieux, son ami, le major américain Chafner et Thérèse le Moëlien.

Thérèse le Moëlien est la parente de la Rouerie. Jeune fille pleine de cette exaltation qui produit les Charlotte Corday et les nnartyrs royalistes, elle a voué sa jeunesse et sa

beauté à la cause dont la Rouerie est le mandataire. Elle aime ce major américain, qui, en apprenant les dangers dont le trône de Louis XVI est entouré, déserte sa patrie et sa famille pour prouver au Roi de France que les Républiques ne sont pas toujours ingrates. Chafner, homme de résolution et d'activité, est l'intermédiaire entre les nobles bretons et les Royalistes des autres provinces. Son origine, sa position, son intelligence, son accent même, tout contribue à tromper les inquiétudes soupçonneuses de la démagogie. Chafner s'est lié avec la Fayette , avec les Lameth et tous ceux qui , à l'école de Washington , ont appris le rudiment de l'indépendance républicaine. Par la Fayette il a vu les orateurs influents de cette époque; son exaltation américaine lui facilite l'accès de leurs mystérieux conciliabules. C'est par Chafner que la Rouerie peut mesurer ses coups ; c'est à Chafner qu'il doit les renseignements les plus

précieux; c'est Chafner qui, de près ou de loia, veille avec une tendresse de père sur le conspirateur et sur sa belle complice. A l'aide de ce levier, dont lui seul calcule la puissance, la Rouerie manœuvre presque à coup eur. Il a déjà opéré bien des prodiges, lorsque le 2 mars 1792 les Bourbons lui adressent des pouvoirs illimités pour entreprendre en faveur de là monarchie tout ce qull jugera utile. Ces pouvoirs étaient ainsi rédigés :

« Les princes, frères dû Roi, considérant que le bien de la province de Bretagne et le service de Sa Majesté exigent que le chef de l'association bretonne ait en même temps le pouvoir nécessaire pour diriger les mouvements des troupes de ligne, des maréchaussées et autres militaires et gens armés dans cette province^ Leurs Altesses Royales ont conféré el confèrent au marquis de la Rouerie, colonel au service de France depuis le 10 mai 1777 et ancien officier général au service des États-Unis d'Amérique , la commission et le pouvoir de donner en leur nom les ordres que les circonstances lui paraîtront exiger, tant aux troupes de ligne qu'aux maréchaussées et autres militaires quelconques et gens armés dans cette province, ordonnant à tons les sujets fidèles qui y sont demeurés, de quelque état et condition qu'ils puissent être, de le reconnaître comme muni de ces pouvoirs et d'obéir aux ordres qu'il leur donnera en cette qualité, soit avant, soit pendant le cours de la contre-fëvolution : le tout sous le bon plaisir du Roi et jusqu'à ce que les princes, frères de Sa Majesté, jugent à propos de révoquer et d'annuler la présente commission. Leurs Altesses Royales, persuadées de la nécessité de ramener au même bdt et de faire concourir avec un accord salutaire les efforts de tous ceux qui seront employés dans là bonne cause, voulant d'ailleurs écarter et même détruire les soupçons, jalousies et inquiétudes que l'arrivée des troupes étrangères en Bretagne parait y inspirer, désirent et jugent à propos que , dans le cas de l'arrivée de ces troupes ou de toutes autres , leurs chefs entrent en relation avec celui de l'association bretonne , pour que ces chefs se conduisent en tous points de concert avec lui, relativement au bien des affaires du Aoi,

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au rétablissement de son pouvoir légitime et à la conservatioo dè ses propriétés.

» Autorisent Lears Altesses Royales M. le marquis de la

Rouerie, en qui elles ont une juste confiance, à joindre, autant que faire se pourra , à rassociation bretonne les parties limitrophes des autres provinces. lesqueHes seront sujettes aux m^mes règlements et travaux, et participeront aux mêmes avantages , à l'exception de ceux qui ne seraient relatifs qu*à la constitution particulière de la Bretagne.

)) Au surplus, les princes, voyant avec satisfaction les principes d'après lesquels s'est formée ladite association, et convaincus des bons effets qui doivent en résulter, recommandent au marquis de la Rouerie de faire connaiure de leur part à ses compatriotes que les services qu'ils pourront rendre au Roi et à l'État , en demeurant dans leur province et en se réunissant à cette coalition de zèle et de fidélité, leur paraissent plus importants que ceux qu'ils pourraient rendre au dehors, et qu'en conséquence, quelque honorables que soient les motifs qui, dans les premiers moments, ont déterminé plusieurs d'entre eux à venir se ranger sous les • ordres de Leurs Altesses Royales, elles désirent que le nombre n'en soit pas augmenté, et que les gentilshommes ou autres qui, par des raisons également honorables, n'ont pas abandonné leurs foyers, évitent de prendre le parti de rémigration. En foi de quoi nous avons signé la présente, et y avons fait apposer le cachet de nos armes.

» Fait à CoblenU , le 2 mars 1792.

)) Signé : Louis-Stanislas-Xavier,

)) Charles-Philippe. 9

» Contresigné : Gouuvoisier. »

<( Les princes, frères du Roi, informés de la position où se trouvent, en Bretagne, les citoyens demeurés fidèles à la Religion et au Roi, exhortent le marquis de la Rouerie à conliiiuelr d'entretenir ces bons sentiments, k les confirmer de pins en plus, et à attendre avec confiance le moment od l'action prochaine des forces extérieures offrira aux bons

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Français la possibilité de manifester oaventement leur loyauté

et leur courage. Les princes feront paraître incessamment un manifeste qui fera connaître que leurs vœux ne tendent qu'au rélabli^seoient de l'ordre, et annoncer l'esprit d'équité et de modération qui dirige toutes leurs démarches. Ce manifeste, soutenu par les armées des puissances confédérées, sera tel qu'il puisse éclairer la nation sur ses véritables intérêts, dissiper les fausses inquiétudes qu'on lui a imprimées , la rassurer contre la crainte d'ètie surchargée d'impôts ou privée d'une liberté légitime; mais en même temps il présentera tout ce qu'ont à craindre les factieux révoltés contre le gouvernement paternel d'un Roi dont ils ont indignement méconnu la bunté, et il fera trembler les plus audacieux en leur faisant voir ia vengeance due à leurs forfaits suspendue sur leur lêle.

» La prudence dont jusqu'à présent le marquis de la Rouerie nous a donné des preuves nous persuade qu'il évitera toute explosion prématurée ; mais si la violence d'une secte sanguinaire attentait à la vie et aux propriétés des citoyens, nous autorisons M. de la Rouerie à repousser, en ce cas , la force par la force; et nous ordonnons à tous Français Fidèles de lui prêter assistance, de seconder son zèle, de l'aider de tout leur pouvoir, nou^ reposant entièrement, pour les moyens d'exécution , sur ia sagesse et la modération dudit marquis de la Rouerie.

A Ck>blentz, le 15 juin 1792.

» ^t^ffiif •* Louis-Stanislas-Xavibr.

)) Chaules-Piuuppe, »

Muni de la première autorisation, il assemble à son château même de la Rouerie les chefs des divers comités qu'il a établis. Ce fut vers le SO mai 1792 qu'eurent lieu ces conférences, dans lesquelles s'agitaient des questions de vie ou de mort, d'affranchissement monarchique ou d'esclavage révolutionnaire. On y remarquait tous les chefs principaux qui plus tard lèveront l'étendard contre la République; c'est pour le Morbihan, Lantivy-Dureste, la Bourdonnaye-Goët*

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candec, de Silz, Guillemot et de Troussier; pour TAvran-

chin, le marquis de Saint-Gilles; pour rille-cl-Vilaine, la Haie Saint-Hilaire; et pour les environs de Fou-^ères, lejcniic Aimé de Boisguy, neveu du célèbre Laniulhe-Piciiiel. Du Bobéril représente les royalistes de Montfort; Dainpherné et Kerbalanec ceux du Finistère; Dubreuil de Pontbriant et Charles de Boishardy, ceux des Côtes-dn-Nord. Desilles, le père du jeune oflicier lue à Nancy dans une émeute, est le caissier de la confédération, Fontevieux son courrier, et • Loisei son secrétaire. Grout de la Mothe, capitaine de vaisseau» de la Guyomarais, Limoêlan, Franche ville, Bertin et Delaunay, ancien lieutenant général de Tamirauté, assistaient à ces réunions.

La Révolution commençait à soupçonner le mouvement qui était sur le point d'éclater : la garde nationale de Saint- Malo et de Saint-Servan se porte pendant la nuit sur le château ; elle l'investit Mais la Rouërie avait été prévenu ; ses précautions étaient prises à l'avance. Lorsque les gardes nationaux pénétrèrent dans la maison , ils n'y trouvèrent que les domestiques paisiblement endormis ; les Royalistes s'étaient échappés par des souterrains que la Bouërie avait fait aboutir à la forêt.

Le conspirateur breton a trop ^'intelligence pour ne pas savoir qu'un complot à demi évente est un complot divulgué, et qu'il faut brusquer les choses sous peine de perdre en une seule heure tout le fruit de ses travaux ; mais cet esprit si délié, cette audace si aventureuse n'avait pas songé à mettre le peuple des campagnes dans les intérêts d'une trame que ce même peuple aurait ardemment servie. Les paysans ne furent là, comme dans la fédération poitevine, que des auxihaires dont on espérait un concours d'enthousiasme. Ce fut la seule faute commise par la Rouërie, encore tient-elle plus à l'esprit du temps qu'à une répugnance nobiliaire.

Après la fatale journée du 20 juin, où le bonnet rouge fut placé dans les Tuileries sur la tète de Louis XVl, la Rouërie essaya d'imprimer le mouvement aux comités qu'il avait organisés. Il s'aperçut que son insurrection ne pénétrait

pas assez lapidemenL au cœur des masses, et, d'accord avec les principaux cbefs, il résolut de Tajourner. Par malheur quelques agents subalternes ne pouvaient plus maîtriser les transports dont ils étaient possédés. Des troubles partiels éclatèrent. Charles Elliot et René Malœuvre, dont les familles étaient très-influentes dans le pays, furent arrêtés avec vingt . autres personnes. Ils avaient tenté de faire soulever les garnisons de Sennes et de Lorient, av^c lesquelles depuis long* temps ils entretenaient des relations politiques. Tous furent prévenus, selon le texte même de l'accusation, c d'embauchage contre-révolutionnaire et de coalition conspiratoire formée dans les derniers jours de juillet contre les Patriotes et principalement contre la ville de Rennes» Tordre et la sûreté de l'État. »

Ala même date, les administrateqrs<du Morbihan adressaient un rapport au ministre de la justice. Cet acte ne laisse aucun doute sur la fatale précipitation qui compromit le succès de la Rouërie.

«I Les renseignements que nous avons donnés au département d'Ille-et-Vilaipei di8entle!3 administrateurs du Morbihan» lui ont fait découvrir* qu'il se formait nn autre complot sur les confins de nos départements et celui de la Loire-Inférieure. Instruits que son foyer existait dans la ville de la Roche-Rernard et celle He Guérande, nous nous sommes déterminés à envoyer deux d'entre nous sur les lieux» avec les pouvoirs les plus étendus. Nos commissaires» après dixsept jours de perquisitions faites de concert avec ceux de la Loire-Inférieure , viennent de rentrer.

)) Ils nous ont rapporté que leurs démarches et les informations très--étendues qu'ils ont faites les ont mis dans le cas de faire arrêter six particuliers » dont trois domiciliés à la Roche-Bernard» deux autres des epvirons, et le sixième natif de Rennes, et deipeurant à la Roche-Rernard depuis quelques jours.

» Ces six particuliers sont détenus séparément aux prisons et maisons de force de cette ville, où ils ont été transférés.

» Vingt-deux dépositions les chargeât plus ou moins» pinsi que le sieur Thomas Caradeuc , capitaine d'une des deux

corapag^nies formant la garde nationale de la Hoche-Bernard, quia disparu presque aussitôt Tarrivée de nos commissaires Îbds cette ville, et s'est par là dérobé aux perquisitioiis qa'on a faites et cpie Toa coDtinue de faire de sa personne, a

Peu de jours auparavant, le 27 juillet 1792, les administrateurs d'I Ile-et-Vilaine adressèrent à leurs députés de l'Assemblée législative la lettre suivante :

c( Lé juge de paix de la ville de Dol, chargé de faire les infonnatioQS relatives aux rassemblements qui ont lieu dans la maison du sieur de la Rouerie , nous annonce quHI sera sous peu en état de nous envoyer son travail ; nous le ferons aussitôt passer à l'Assemblée nationale. Nous venons de remettre à Taccusateur public une adresse imprimée du sieur de la Rouërie aux Bretons, qui renferme des principes qui nous ont jTaru caractériser les assemblées nocturnes qu*il a tenues chez* lui. »

Un entraînement irréfléchi faisait crouler l'échafaudage que la Rouërie avait eu tant de peine à dresser. Charles FJliot et René Malœuvre furent condamnés à mort et exécutés à Bennes, sur la place de rÉgalité, le 29 octobre 1792. 11$ marchèrent au supplice avec une courageuse résignation. Elliot . était père : on eut la barbarie de mettre sous ses yeux, au moment où il allait périr, les enfants qu'il laissait orphelins. Des femmes du peuple, émues par ce spectacle, firent entendre le cri de grâce sur le passage des condamnés. Le Journal de Hmms du 7 novembre 1792 nous révèle comment les patriotes accueillirent cette expression de la douleur pubhque : <( La garde nationale, raconle-t-il, dissipa ces furies qui affectaient de plaindre (^s conspirateurs, et qui ont la joie dans le cœur lorsqu'elles apprennent que le fer des ennemis a détruit quelqiies-uns de nos frères aux frontières. >

La Rouërie pourtant ne se laisse point abattre. Toujours invisible aux Révolutionnaires dont il est ren*roi , sans cesse présent aux Royalistes qu'il soutient de son audace, il a l'iQstioct d'appeler à son aide les mendiant;s, qui en Bretagne, aônsi que dans la vieille Écosse, formaient un peuple à part. Chaque paroisse avait les siens; ils étaient les messagers ,

les amis des familles, le lien des iraosactions, et, pour ainsi dire, la gazette vivante qui colportait les nouvelles du jour dans les chaumières les plus reculées. Ces mendiants, auxquels jamais un Breton ne refusa l'hospitalité, charmaient par le récit des antiques légendes les heures de la veillée. Enfants adoptifs de la charité publique , ils devenaient nécessaires par les mille petits services rendus* en échange des soins qu'on leur prodiguait. Ils jouissaient de cette autorité que tout homme qui voyage exerce sur celui qui reste sédentaire. Ils avaient Toreille des grands parents, l'estime des jeunes gens et la confiance des femmes. La Révolution changeait leur manière d'être; ses lois, en compromettant une existence vagabonde qui pour eux avait tant de charmes, menaçaient la Religion et la Noblesse, deux principes qu'ils avaient appris à respecter par reconnaissance. 1^ Bouërie sentit que des auxiliaires aussi actifs, et qui n'offraient aucun ombrage au pouvoir, n'étaient pas à dédaigner. Plus d*une fois déjà c'était à des mendiants que l'on avait dft les soulèvements. Le gentilhomme conspirateur les associe à ses projets, et il leur impose la mission de préparer l'esprit inculte des paysans à une insurrection dont tous entrevoyaient la nécessité; il fait plus.

De temps immémorial il existait sur les limites de la Bretagne de hardis contrebandiers qui , en se livrant au commerce frauduleux du sel , vivaient de père en fils dans une guerre éternelle avec les soutiens du fisc. Cette race de contrebandiers, vulgairement appelée faux-sauniers, et dont les quatre frères Cottereau faisaient partie, avait, en luttant jour et nuit contre la gabelle, appris à braver tous les dangers. La contrebande était si enracinée dans les mœurs des Manceaux qu'ils ne la regardaient plus que comme un métier ordinaire; ils l'exerçaient sans crainte et sans remords. Plus de trente mille familles subsistaient de ces gains illicites. ' II ne fut pas difficile à la Rouerie de les enrôler. A part leur amour pour la contrebande, c'étaient des hommes d'une probité et d'une foi à toute épreuve; mais la Rouerie sentit qu'il ne fallait pas laisser h la Révolution le droit de mettre dans son parti les employés de la gabelle tout der-

niërement supprimés par une mesure législative. Il sut s'emparer de ces hommes qui n'avaient plus d'élat, plus d*^ pnin, et qui par leurs habitudes guerroyantes devaient faire d intrépides soldats. L'intérêt avait divisé les contrebandiers et les gabeleurs; le mécontentemeot les réunit soùs le mémo drapeau, leur attribua le même chef et, par des motifs différents» leur inspira la même haine contre la démagogie. Ce fut ainsi qu'il renoua le lil de ses trames.

A Paris, les assemblées législatives, les sections et les clubs agissaient sur le reste de la France. Leurs lois, leur influence iaimorale étaient accueillies ou rejetées sans pour cela faire naître une vengeance, sans créer un ennemi direct à ceux qui exploitaient le patriotisme ou la crédulité publique. Pour étudier le fait révoluliounaire dans toute son action, c'est dans le cercle plus rétréci des provinces qu'il faut pénétrer. C'est là qu'il se dessine entre les familles et entre les individus qui , nés sur le même sol , quelquefois sous le même chaume, eurent les mêmes goûts, les mêmes colères ou les mêmes plaisirs. La Révolution sépare en deux camps toutes ces familles. Aux uns elle dit que les titres de gloire dont le sang de leurs pères a fait la conquête ne sont plus que des hochets ; qu'il faut les sacriûer et renoncer à leurs croyances religieuses; aux autres elle prédit une ère d'émancipation sociale. Ils étaient indigents, elle les fait riches par l'égalité d'abord, par le partage des biens ensuite. £lle leur enseigne à briser tous les liens d'obéissance ; elle , fait vibrer la haine dans les cœurs en caressant les instincts ambitieux; elle développe au soleil de la liberté mille passions inconnues dans ces âmes jusqu'alors si j)aisibles; elle offre au peuple des abstractions au lieu des vérités usuelles dont il a besoin; puis, mettant en œuvre les principes qu'elle prêche, on la voit transformer en casernes les maisons de Dieu , et répandre l'incendie sur les châteaux. Afin de niveler plus vite tous les ran^s , elle pousse hors de France ou elle égorge dans des émeutes les gentilshommes qui ne se prêtent pas à ces changements avec assez d'abandon.

A Paris, les événements se succédaient avec tant de rapidité, des intérêts si graves étaient engagés, que les résis-

TOlf. III. i

tances individuelles s'effaçaient devant le trône dont les factieux se fUspataient les lambeaux. Dans les provinces , en Bretagne surtout, il n'en étajt pas ainsi : on avait le loisir de comparer ta tyrannie qui finissait à la liberté qui naissait

sur ses ruines. Celte liberté faisait peur. Avant même de devenir sanglante, elle se révéla avide et tracassièrc ; elle tuait rautorité dans les châteaux pour la placer dans l'échoppe; mais comme les masses sentaient qu'elles seraient toujours vouées à l'obéissance, elles préféraient courber la tête sous le joug de l'éducation des gentilshommes plutôt que sous la grossièreté native de certains niveleurs perdus jie dettes et de crimes.

Cependant, et c'est h Télernel honneur des paysans qu'il faut le dire, ils n'étaient pas éloignés d'accepter de la Démocratie ce t|u'elle pouvait .avoir de bien ou de bon. L'empereur Napoléon lui-même confirme dans ses Mémoires ce fait, aussi exact pour les Bretons et les Manceaux que pour les habitants du Bgcage. aDes missionnaires républicains, dit-il, envoyés dans les campagnes, furent écoutés du peuple aussi longtemps qu'ils n'eurent d'autre but que de lui prouver les avantages qu'ils retireraienjt de la Révolution qui abolissait les dîmes , les corvées , les droits féodaux ; mais du moment où ils dirent que le Roi était un tyran, les nobles des ennemis de la Patrie , les prêtres des imposteurs, la Religion un mensonge, l'exaltation du peuple ne>connut plus de boraies; ët les prédicateurs de l'anarchie purent à peine ae dérober à la fureur populaire. »

En face de pareils aveux tombés de la plume de l'Empereur comme une protestation vivante de la liberté véritable contre les excès de la licence, on a droi( de den^ander à la Révolution dans quel camp se trouviiient les amis de l'ordre et les ennemis de la société.

La Rouërie avait saisi cette nuance , qui favorisait ses projets; il sut lui donner les développements qu'exigeait le . caractère breton. Les mendiants furent sans contredit les instruments les plus directs de cette conspiration qui n'a jamais éclaté, mais qui aurait éltpuffé la Révolution , si la mort n'eût arrêté la Rouêrie à l'heure même où tout parais-

sait mûr pour un soulèvement. Il avait si bien su maintenir l'esprit du peuple dans le seotiinent monarchique, qu'au moment où Pëtion et la cominune de Paris solUcitèreot de rAssemblée nationale la déchéance du Roi , les administrateurs d*IIle-et-Vilaine, quoique constitutionnels eux-mcMnes, se virent forcés, cinq jours après cette mise en demeure signifiée à la royauté, d'écrire à leurs mandataires :

« La démalrche de la municipalité de Paris « disaient-ils le 8 août 1792 , a reçu ici approlrâition et improbation, suivant la différence de manière de voir de chaque citoyen. Les uns pensent qu'il est temps de punir par un grand exemple le pouvoir exécutif des nombreux attentats dont il a dû se rendre coupable envers la nation ; d'autres, au contraire, et nous croyons devoir vous le dire, le plus grand nombre et la plus saine partie des citoyens, ne voient dans l'exercice de ce pouvoir aucun acte qui puisse avoir donné lieu à cette déchéance. »

La déchéance fut néanmoins prononcée, et les massacres du 2 septembre inaugurèrent dans Paris la prise de possession de Fanarchie légale. On égot^ les prêtres qui se rencon*

trèrent sous la main des tfamillèurs pour le peuple; mais en Bretagne, à Mantes surtout, où il s'en trouvait beaucoup alors prisonnniers, on craignit, par une imitation trop servile des égorgements de Paris, d'exciter l'indignation. Le 6 septembre 1792, le conseil général de la commune de Nantes arrêta ce qui suit, ce qui est signé par les citoyens Joyau, Aimé, Payen, Donnet, Dufrexou, Gandon, Robineau, llalgan et le Tourneux :

a Le conseil, considérant que le danger qui menace la patrie et les maux auxquels elle est aujourd'hui exposée sont en partie l'effet et la suite des manœuvres criminelles des prêtres non sermentés ; qu'il est évident que ces hommes ont juré la perte de leur patrie, et qu'aucune considération ne pourra jamais les rallier à la cause de la liberté et de Tégalité ;

» Considérant que iQur expulsion du royaume est désirée , et sollicitée depuis longtemps par tous les bons citoyens ,

comme le seul moyen de rétablir la paix intérieure;

» Considérant que celle expulsion serait déjà elTectuée depuis plusieurs mois, si le vœu des représenlanls de la Nation n'avait point été étouffé par le pouvoir perûde chargé de la sanction et de l'exécution des lois;

» Considérant que le peuple attend avec impatience l'exécution de la loi; que, justement irrité des maux accumulés sur sa tête par celle horde malfaisante, il brûle d'en être délivré, et que le moindre relard pourrait le porter à se faire justice par ses propres mains , comme il est arrivé à Paris et dans d'autres endroits ;

n Par tous ces motifs,

» Le conseil de département, délibérant en présence des conseils généraux du district et de la commune de Nantes, et ouï le procureur général syndic, a arrêté et arrête ce qui suit :

» Art. 1^. Dès demain les commissaires des trois adminis- •

trations se rendront au séminaire et au châleau de Nanles, où sont détenus les prêtres ou ecclésiastiques non assermentés de ce déparlement, qui s'y sont rendus de bonne volonté, ou qui y ont été conduits par la force armée, et leur notifieront la loi du 26 août , qui ordonne leur exportation; ils leur enjoindront de se préparer à quitter le royaume dans le délai fixé par ladite loi.

» Art. 2. Les commissaires feront entendre à ces ecclésiastiques que les administrateurs sont disposés à suivre à leur égard l'exécution littérale du décret du 26 août; mais que la fermentation des esprits est telle qu'il y aurait de leur part une grande imprudence à se déporter par l'intérieur, et que le plus sûr pour eux est de préférer la voie de* la mer pour se rendre dans tous les lieux où ils voudront aller fixer leur domicile.

» Art. S. Les commissaires déclareront à ces ecclésiastiques qu'ils aient à se décider dans les vingl-qualre heures, au bout desquelles on viendra recevoir leurs déclarations; que le temps presse , et que leur sûreté, serait compromise par un plus long délai. »

Ces mesures, que la peur couvrait d'un dernier simulacre d'humanité, étaient sans aucun doute plus audacieuses de '

D£ LA YëND££ militaire. 65

lyraonie que toutes les lettres de cachet « que toutes les révocations de rédit de Nantes. On venait d'exiler sous peine

de mort les prêtres qui, afin d'obéir à une loi inique, s'étaient volontairement constitués prisonniers ; on va maintenant procéder à la veule immédiate des propriétés mises sous la main de la Nation, pour nous servir de l'expression révolutionnaire. Les femmes « les enfants, dont les maris, dont les pères sont ^igrés, les mères elles-mêmes se voient, par TefTet de cette loi, privés de leur fortune particulière. On répond aux épouses que « l'absence du mari ne détruit pas la communauté avant cinquante ans ». On dit aux enfants c que la Nation, toujours grande, toujours généreuse, pourvoira à leurs plus pressants besoins ». On fait signifier aux mères le procès-verbal dont madame Parscaux de Keryvon fut une des victimes. « Lesdits biens, y est-il ajouté après Tinventaire, sont et demeurent dès ce moment sous la main de la Nation, en raison de l'émigration de ses deux fils mâles, lui notifiant que, sous sa responsabilité corporelle, elle demeure chargée de la garde de ces mêmes biens jusqu'à ce qu'elle soit interpellée de les représenter, ou qu'elle ait prouvé qu'elle a agi activement et de tout son pouvoir pour empêcher l'émigration de ses deux fils. » Et, par une anomalie véritablement constitutionnelle, tandis qu'on dépouillait ainsi des citoyens français, les électeurs léunis en Bretagne pour nommer les députés qui devaient siéger à la Convention exigeaient des candidats un serment dans la formule duquel on lit :

« Je jure de mourir pour la sûreté des personnes et le droit sacré de la propriété. »

Les électeurs qui avaient imposé ce serment lui infligeaient peu de jours après une interprétation digne d'eux. Le 14 septembre 1792, le bruit se répand h Lorient que les émigrés • et les Anglais, appelés par la Rouerie, vont opérer un débarquement La Rouerie devait le commander ; mais il n'était pas sur les lieux pour assouvir la fureur des citoyens. On lui improvise un complice avec la même facilité que l'on vient de lui attribuer des alliés. Gérard, riche négociant de la ville, est accusé d'avoir acheté des armes dans l'intérieur

et de les faire embarquer sur lu Belkne pour les envoyer aux Anglais. Quatorse caisses sont saines k la douane.

Gérard, devenu subitement l'objet de l'animadversion pu-» blique, est jeté en prison; mais le peuple veut l'arracher de son cachot. Le peuple, toujours crédule, toujours dupe, et dont il est si aisé de pervertir les instincts de patriotisme, demande que le traître soit jugé sur place et livfé à 90s vengeances. L'autorité municipale, dont, en de pareilles crises, la faiblesse est égale à l'imprévoyance calculée, laisse escalader la prison où Gérard a été déposé. On devait le juger; on commence par le massacrer. Des femmes traînent ce corps nu et mutilé dans la fange des rues. On lui coupe la téte ; elle est fixée au bout d'une pique , puis, au son d'un flageCKlet, dont un enfant de quatorze ans ne cesse de jouer, le cortège parcourt toute la ville en chantant ; il arrive en face de la maison habitée par la famille de Gérard. Une femme saisit cette tête, elle la lance sur le balcon, et l'horrible farandole continue. Une heure après les procte-verbaux des administrateurs du département démontraient même aux plus incrédules que ces armes étaient destinées à la traite des nègres par le négociant Gérard.

A peine arrivés à Paris, Lequinio, Gillet, Corbel, Audrein, èt les autres députés du Morbihan , soUiciUiient pourtant de la Convention , qui raccorda , un acte d'amnistie en faveur des assassins dé cet homme , qui était toujours pour eux et qui restera dans les fastes révolutionnaires le complice de la Rouerie et des Ant^lais.

Le 6 octobre de la même année , le soulèvement partiel de la paroisse de'Guiscriff amenait de plus tristes /ésultats. Les commissaires du Morbihan , ayant à leur suite quelques bataillons et deux pièces d'artillerie , envahissent cette commune, dont l'esprit ne leur semble pas être à la hauteur des circonstances. Ils avaient la force en main : ils cherchent à intimider. Le peuple ne veut pas tenir compte de ces menaces ; il refuse de livrer aux délégués les prêtres et les réquisi** tionnaires qu'on suppose cachés dans ses chaumières. Les femmes et les enfants se joignent à cette insurrection de ' paroles. Tout à coup, sans sommations, saus proclamation

DE LA VëNDÉE militaire. 67

de la loi martiale , les commissaires ordonnent des déeharges sur ces prétendus rebelles. Le massacre fut long.

Sous le coup de pareils attentats, la Révolution, d'un côté, déclarait la patrie en danger; on appelait aux armes les popufationa stupéfaites ; de l'autre , elle brisait le trône et plongeait la famille royale dans la prison du Temple. C'était le moment de réaliser enfin les plans d'insurrection si longtemps mûris. La Rouerie avait tout prévu , tout disposé pour cette heure si impatiemment attendue. Il allait doûner le signal , car la confusion était grande au milieu des déchirements de la patrie commune. Longwy venait d'être livré aux Prussiens; le maréchal Luckner était Iccusé de trahison ; la Fayette avec son état-major passait à l'étranger. La Convention hésitait, elle ne savait encore à quel parti s'arrêter. Pendant ce temps , la France subissait le choc de toutes ces oppositions. uns, brûlant d'un enthousiasme nationaU se- levaient au chant de fo ManBtUmUe pour marcher, presque nus, presque sans munitions de guerre, contre les puissances coalisées ; les autres, réunis par l'émigration dans les îles de Jersey et de Guernesey, s'apprêtaient à une descente sur les côtes de Bretagne, aussi dégarnies de troupes que de canons. Royalistes, ils apportaient à ia Rouêrie un appui qui devait le faire triompher.

L'heure d'agir avait sonné. La Convention a la guerre civile en son sein ; la guerre civile menace les départements du Midi et de la Normandie. Elle fermente dans la tête des Fédérés de Bretagne signant dans chaque ville des adresses menacaDte3 à l'Assemblée qui usurpe tous les pouvoirs, et que la peur soumet à la contrainte exercée par Robespierre, par Égalité, Maratet Danton. Ce ne sont pas les populations royalistes qui s'insurgent les premières contre le despotisme de la Convention; ce sont les Révolutionnaires eux-mêmes, les autorités investies de leur confiance, les magistrats qu'ils ont cru devoir se nommer. Le Roi va être mis en jugement; l'ordre est partout compromis: il n'y a plus de paix, plus de sécurité possibles. Cependant au milieu de ces' tumultes législatifs qui transforment la France en une espèce de halle parlementaire où la calomnie et l'enthousiasme demandent

tour à tour du sang royaliste en expiation de tant de turpitudes « il faut le proclamer à la gloire ou peut-être à l'irréflexion du parti monarchique. Il ne voulut pas ou il ne sut

pas user de la force morale que lui donnaient ces querelles révolutionnaires. Au lieu de les envenimer pour les faire * tournera son proût, il resta simple spectateur d'une lutte qui aujourd'hui est étouffée par les apologistes de la Révolution , mais qu'il sera bon de ressusciter , pour prouver jusqu'à quel point de discorde la naissante République poussait ses haines et ses envieuses passions.

C'est aux administrations patriotes de l'Ouest que nous empruntons les documents qui vont être cités. Ces documents ont eu du retentissement; plusieurs même furent lus à la Convention.

Le 19 octobre 1792, les administrateurs du Finistère, se mettant en opposition ouverte avec la majorité de l'assemblée à peine installée, ne s'occupent que de .leurs griefs individuels, et ne songent même pas à faire rendre justice à un peuple qui va énumérer les siens les armes à la main. Ils adressent donc aux quarante-huit sections de la Commune de Paris, au club des Jacobins et aux quatre-vingt-trois départements la proclamation suivante :

« Le fanatisme et Taristocratie ne sont plus. Les seuls ennemis que nous ayons à combattre sont dans vos murs : chassez tous ces agitateurs du peuple qui ne le mettent en insurrection que pour l'asservir ; et vous ne tarderez pas à jouir , ainsi que toute la République , de celte tranquillité si nécessaire pour consolider la plus étonnante et la plus avantageuse des révolutions.

» Ces hommes de sang ont osé , en votre nom , provoquer la violation de toutes les lois, et jusqu'à l'assassinat; ils ont, au nom de votre commune dont ils faisaient partie, poussé l'audace jusqu'à menacer les départements, coumie si la quatre-vingt-troisième portion de la République pouvait, inspirer un sentiment de terreur à une nation entière qui veut la liberté , mais abhorre l'anarchie.

» Citoyens, nous vous le déclarons avec toute la fermeté républicaine, nous sommes lassés de voir que des hommes

DE LA VEM)£ë MJUTAIRE. ^ <10 ^

généreux, qui ont tant fait de sacriflces pour la liberté,

deviennent sans cesse le jouet d'une poignée d'ambitieux qui n'ont que le masque du patriotisme. Nous voulons que nos représentants jouissent d'une pleine liberté, nous sommes tous prêts à marcher pour la leur assurer. «

» Citoyens, le sang ne doit plus couler que sous le glaive de la loi ; les listes de proscription doivent disparaître pour jamais de la terre de la liberté. Songez qu'une seule ville ne fait pas la loi à toute la République; songez à qui appartient la glaire de la journée du \Q août. Croyez-vous que nous n'avons brisé les fers du despotisme et de la royauté que pour reprendre ceux de ces infâmes intrigants qui veulent la dictature ou le triumvirat? — Non! nous voulons la République; nous la voulons tout entière. Défiez-vous de ces agitateurs qui vous trompent. Que la Convention nationale puisse travailler dans le calme à la constitution qu'elle nous prépare. Si elle ne le trouve point au milieu de vous , il est d'autres villes qui sauront le lui procurer.

» Le danger de la patrie, notre intérêt, le vôtre, tout nous fait un devoir de rappeler la paix dans le sein de la République; cette paix tant désirée doit couronner nos pénibles travaux.

» Réunissons toutes nos forces contre nos ennemis, et non pour servir des factions qui, déjà tant de fois, ont ensanglanté la France.

» Ou'sinimés désormais d'un même sentiment et réunis par des liens indestructibles, tous les Frauçais républicains jurent sur l'autel de la liberté de ne reconnaître d'autre autorité que celle de la Convention nationale et de mourir pour Ja défendre. »

Les Patriotes de l'Ouest ne s'arrêlaient pas en aussi beau chemin, ils osaient, le 19 octobre 1792 , déclarer la guerre à la Convention par l'organe des administrateurs du Finistère. A la date du l*' janvier 1793, Tadministralioâ départementale de la Loire-Inférieure , sous la présidence de le Minihy, poursuit cette lutte intestine avec une persistance que le voisinage de la Vendée et de la Bretat^ne devait rendre bien compromeLlante pour la démagogie. Les administra-

leurs de la Loire-Inférieure écrivaient de Nantes à la Convention:

(( Nous venons vous dire la vérité « toute la vérité; mais faites mieux que l'entendre, sachez en profiter. Vos débats, vos divisions ont retenti dans tous les points de la France.

Nous ne vous le dissimulons pas, ils nous ont aUligés, et le peuple quelquefois a méconnu son choix.

» Il vous avait envoyés, pourquoi? — Pour lui donner des lois : vous ne savez pas vous en imposer à vous-mêmes. Pour faire respecter son nom et sà puissance : vous n'avez pas encore appris à vous respecter; — enfin, pour fonder et assurer sa liberté; et vous n'avez pas su maintenir la vôtre!...

s Législateurs, ce langage vous paraîtra hardi; — c'est notre dessein, et nous voulons qu'il vous étonne... Qu'il vous étonne et vous force à sauver la République.

» Le vaisseau est en danger; le gouvernail est dans vos mains, et vous croyez que nous devons nous taire! Effacez • doue de nos cœurs le saint amour de la patrie , de nos fronts le sceau de la liberté.

» Hommes du 21 septembre, dignes par cette seule journée de la reconnaissance des hommes, qu'est devenue la République que vous avez proclamée? Est-il donc dans nos destinées que vous aurez voulu faire le bonheur de vingt-cinq millions d'individus et que vous ne l'aurez pu? Est-il décidé que la vertu , le courage et vos sublimes efforts vers la hauteur de vos fonctions auront été un vain spectacle aux yeux de l'Europe qui vous contemple? Nous ne le souffrirons pas, le dernier de nous périra : oui, périsse le dernier des Français plutôt que l'immortel ouvrage que vous avez commehcë !

» Marchez donc, avancez d'un pas hardi dans la carrière si heureusement ouverte devant vous. Qui peut désormais vous arrêter? — La tête d'un roi coupable? — Qu'elle tombe sous le glaive de laloL Les factions? — Écrasez les factions. Où sont-ils, vos ennemis? — Nos armées ont chassé et fait pâlir tous les tyrans. Oi!i sont-ils, vos ennemis? — Autour de vous , dans votre sein même ! Eh

DE LA VEiNDLt MILITAIRE. 71

bien! osez guérir le corps politique 1... Vous aous avez entendus! C'est assez. »

Le départem^t d'Ille-et-Vilaine, la ville de Bennes, les

Côtes-du-Nord, la Bretagne entière, la Bretagne républicaine bien entendu, prenait fait et cause pour la Gironde contre la Montagne, c'est-ànlire pour des avocats timides dans le crime qu'ils avaient rêvé contre d'autres avocats qui, par position, ne se sentaient pas d'aussi tardifs remords; mais ces adresses , nées au contàct de certaines ambitions provinciales, devaient retentir à la Convention. Sotin et Morel furent chargés, au nom de la ville de Nantes, de présenter celle de la Loire-Inférieure. Ils remplirent leur mission ; et, le 11 janvier 1793 (an ii de la République), ils écrivaient à leurs collègues de Nantes une lettre que l'histoire doit enre< gistrer. Elle peint dans leur nudité les hommes qui , cinq jours après la scène dont elle fait mention, prononcèrent sur le sort de Louis XVI et de la France. C'est la Convention jugée par ses pairs ou par ses électeurs, la Convention prise en flagrant délit d'ivrognerie et de lâcheté.

K Croyez , nos chers collègues , disent Sotin et Morel, que Taraour de Paris n'entre pour rien dans ce retard, et nous vous assurons que, d'ici à trois jours, il arrivera tels événements qui vous apprendront qu'il n'y a aucun plaisir et beaucoup de dangers.

» Voici des faits :

» 11 sera lu ce matin , et j'ai vu la copie certiOée par Roland, d'une lettre du procureur général syndic de la Dordogne qui annonce qu'un particulier a parcouru ce département en répandant de l'argent et déclamant contre la Répu* blique, annonçant à grands cris qu'il n'y avait que d'Orléans qui pût donner au gouvernement la vigueur nécessaire pour' chasser l'anarchie, et qu'il fallait le faire roi. Eh bien! la /action d'Orléans est si puissante, non par son nombre, mais par ses poignards, qu'hier on m savait presque cominent faire, comment disposer l'Assemblée à entendre la lectiire de cette lettre, et à prendre des mesures utiles et vigoilreuses. On voyait déjà Marat et autres à la tribune dénoncer l'abominable faction de Roland, qui se faisait faire des

: 2 UISIOIBE

dénonciations, se faisait écrire des calomnies pour perdre <

un homme verliieiix et le meilleur ami du peuple, après lui qui Test par excellence.

» Je ne vous ai pas parlé d'une scène qui arriva le jour de noire pétition ; elle était peu intéressante alors, mais elle le devint par ce que j'ai appris.

» Bourdon , ivre comme un portefaix , vociféra longtemps contre nous au point que Legendre, son ami, son partisan, cria qu'il fallait le rappeler à l'eau, s'il ne rentrait dans l'ordre.

» Chambon, de la Corrèze, lui tint des propos très-durs, et lui donna même quelques coups du bout de sa canne.

Bourdon crut qu'il avait envie de se venger; mais quand il vit que Chambon tenait ferme, cette envie lui passa. Il demandait hier à Ghampeaux ce qu'il pensait de cette affaire : .celui-ci lui répondit que c'était une misère à laquelle un homme sage ne devait pas faire attention.

» Bourdon , enchanté de trouver un homme qui excusât sa lâcheté, lui dit : « Je t'aiiïie, Ghampeaux, etmon amitié te » sauvera la vie avant huit jours. »

» 11 est arrivé des bâtons ferrés de Rouen.

» Les Jacobins se sont répandus dans les casernes des Fédérés pour les attirer à eux ; ils ont résisté, et leur esprit, surtout celui des Marseillais, est excellent.

» Vojis voyez qu'il se prépare un grand coup. Tenez-vous pour avertis; coalisez- vous avec vos voisins, arrêtez les caisses publiques ; en un mot, réduisez le traître Philippe à la seule ville de Paris, si ses habitants sont assez lâches pour le reconnaître.

» Onant à nous, nous croyons qu'il est de notre devoir, de notre honneur et du vôtre de ne pas quitter Paris dans cet instant. Quelque chose qui arrive, nous y serons. S'il nous arrive quelque malheur, Sotin pense que sa femme et sas enfants seront protégés par vous. Adieu, nos chers collègues.

M Signa P. J. M. Sotin, Morel. m

La République, h Fon origine, se voyait réduite a ces

DE Là V£KDÉ£ MlUTAiR£. 7a

tristes aveux. Elle mourait parce qu'elle n'avait ni unité, ni

force, ni concorde; elle mourait parce qu'elle n'évoquait autour d'elle que des frères ennemis; mais ces hostilités hien constatées et qui se renouvelaient dans les autres provinces avec la même uniformité, apportant partout la guerre civile, devaient fournir à la Rouerie un levier dont son intel^ ligente audace pouvait tirer un inappréciable avantage. Il fallait appeler les Royalistes aux armes, puisqu'il n'y avait ni accord ni cohésion entre tant de cupidités rivales. C'était • la Révolution prise sur le fait. Le conspirateur breton appréciait bien ces manœuvres, que de mensongères décla- (nations ne parvenaient plus à cacher. Il les guettait depuis longtemps, il allait en profiter; mais la Révolution, qui s'entend si bien à tromper les Royalistes, avait pris les devants. Au mouient décisif, l'impulsion et l'union manquent à ces volontés éparses, dont lui seul a le secret de former un ensemble* La Rouërie est en proie à une fièvre brûlante ; il n'a plus l'énergie nécessaire pour agir. C'est à peine s'il lui reste assez de forces pour échapper aux embûches que le gouvernement anglais lui fait tendre par la ^ police de la Convention nationale.

Âûn de tromper la Rouërie, on s'était arrangé de longue main. Latoucbe-Cheftel, médedn de fiazouges, avait sa confiance. Amis depuis leur jeunesse, tous deux avaient partagé l'enthoLisiasme qui accueillit les réformes décrétées par Louis XVI. Latouche entra plus avant dans les idées de l'Assemblée constituante; mais lorsque la Rouërie fut investi des pleins pouvoirs de Monsieur et du comte d'Artois; lorsqu'à force de génie il eut réuni dans une même pensée tontes les divergences d'opinions qui font de l'unité théorique des Royalistes un véritable principe républicain dans l'application, Latouche -Cheftel se rapprocha de l'homme dont, comme médecin et comme ami , il avait toujours possédé les secrets. La tempête du 10 août était passée; Louis XVI languissait prisonnier à la tour du Temple. Latouche n'eut pas de peine à faire saisir au chef de la Bretagne que, grâce à son esprit insinuant et k ses relations avec le parti démocratique, il pourrait être d'une grande

Utilité dao8 un sDulèvemenU 11 oe cacha pas à la Rouërie que luii Latouche-Gheftel, avait, pendant ub séjour de quatre mois à Paris, vu souvent Danton, ministre de la justice. Le tribun, épouvanté lui-même des progrès de l'anarchie, ne demandait pas mieux, selon Gheftel , que de s'entendre avec tes boounes sensés du parti royaliste pour mettre une digue iU torrent A Tappiii de ces paroles il fournissait des preu-* vesi ces preuves étaient convaincantes; il y en avait plus . d'une de la main de Danton. Danton écrivait : t Si tout ce que le porteur de la présente m'a dit des dispositions de M. de la Bouërie et de la Bretagne a quelque fondement « j'estime que, pour sauver la France du mauvais pas dans lequel on Ta engagée, les hotnmes qui ne veulent pas la ruine- du pays doiveîit se réunir dans un commun effort II ne s'agit plus ici de discussion de principes plus ou moins contestables : il faut sauver le trône constitutionnel et l'intégrité du territoire. Dans le cas probable où la Bretagne pourrait offrir quelque réalité à un mouvement combiné sur ees bases t j'autorise le porteur de la présente à trsuter en mon nom et en celui de mes amis qui^ comme moi, ne veulent pas s'enfoncer jusqu'au fond de l'anarchie. »

Il y a dans le caractère des Royalistes un penchant à la crédulité qui les pousse à accepter sans examen toutes les propositions .do camp ennemi. Les Royalistes n'ont jamais trompé ; ils ont toujours été^ même jusqu'à la folie« fidèles à leurs engagements, et ils se persuadent que l'on doit être pour eux ce qu'ils sont pour les autres. Ils aimept à rencontrer des alliés secrets parmi leurs adversaires, et quel* quefois même, d'un mot prononcé par hasard ou d'une démarche indifférente « ils savent tirer des déductionsdont leur confiance sans bornes a plus tard autant h se plaindre que leur sagacité mise en défaut au moment de la crise. Ces prétentions chevaleresques honorent peut-être la probité des individus, mais elles compromettent gravement les partis. Avec tout son génie, la Bouërie n'était pas à l'abri de ce vice inhérent à chaque nature royaliste. Latouche lui pariait des bonnes dispositions de Danton. La Rouërie crut utile de gagner à la cause monarchique le tribun qui, par la

DE LA VËNDJÙË MiUlAlAË. 7i»

parole et par ractioo« avait fait taot de mal ; il le laissa, par

l'entremise de Latouche, pénétrer dans ses secrets. • Danton n'était pas seuhîment une de ces éloquences qui impressionnent vivement la multitude par l'emphase de leur débit oratoire et par le gigantesque de leur style imagé; il y avait en loi, comme dans toutes ces puissaotes voloolés se servant de Tanarcbie pour arriver au despotisme et à la fortune, un instinct qui les poussait vers la royauté, si la royauté eût consenti à leur abandonner le maniement des afl'aires.

Ces hommes d'énergie avaient brisé le trône» parce que le trône ne s'était pas appuyé sur eux ; mais ils ne voulaient conspirer qu*à coup sûr pour son rétablissement Les pro*

positions du ministre de la justice républicaine n'étaient donc pas encore une perfidie. Danton n'en savait être capable qu'au dernier instant, et nous pensons qu'il entra d^abord de bonne foi dans ce complot. Mais lorsque, avec celte rectitude de jugement qui offrira toujours aux révolu- , tionnaires un avantage marqué sur.leurs adversaires, s'isolant ou se déchirant au uioment du péril, Danton apprécia la marche des choses, les diflicultés du complot et la position personnelle qui lui serait dévolue après la victoire» il lit le calcul d'un homme qui, compromis des deux côtés, se jette eofin à corps perdu dans le parti qui lui parait le plus viable et le. plus menaçant. On le vit reculer peu à peu, mais ^ sans éclat, et comme dominé par un remords. Danton prétextait des besoins d'argent; il lui fallait beaucoup d'or pour acheter les membres de la Convention dont il espérait changer les idées. La Rouerie s'était ruiné à son métm de conspirateur; il enjoignit à Fontevieux et à Latouche de se rendre auprès des princes et de leur exposer l'état des choses. Tandis que ces deux envoyés, dont l'un était si loyal et dont d'autre se montrait si astucieux, développaient à Galonné d'abord, aux frères du Boi ensuite, les projets de la Rouerie et ceux de Danton, le gentilhomme conspirateur de Bretagne saisissait dans sa vaste correspondance l'indice d'une trahison. De Pontavice, son agent à Paris, lui parlait de ses craintes en termes qui ne laissaient plus de doute ; de

tous les côtés de semblables révélations lui arrivaient. La Rouerie éiaii coniiaut; mais à celte conQance il joignait une profonde iiabileté.

11 soupçonna Danton et par contre-coup Latouche-Cheflel de jouer double jeu. Le major Cbafoer fut dépêché à Lon- , dres pour démasquer Latouche : il n'était plus temps. Ce dernier avait fait savoir à Danton le décousu qui régnait dans les plans des éiiii{;rés el les ordres contradictoires des princes. Danton, qui devait craindre d'être découvert dans les trames royalistes, s'était hâté d'assembler le conseil exécutif provisoire du gouvernement dont il faisait partie. Après avoir expliqué les menées du parti monarchique, il avait sollicité les mesures les plus acerbes, afin de Tanéanlir sans délai. Ministre de la justice, il contre-signait une proclamation qui, par son ordre, fut affichée dans toutes les communes. La démagogie et le sang y coulent à plein bord. <c Encore une fois, » lit-on dans ce placard, que les administrations municipales d'Angers, de Rennes, de Vannes el de plusieurs villes de l'Ouest, mieu># inspirées, qualiiient d'incendiaire, * de liberticide ou de criminel; u encore une fois, citoyens, aux armes! que toute la France soit hérissée de piques, de baïonnettes, de canons, de poignards; que tout soit soldai. ^ Enfonçons les rangs de ces vils esclaves de la tyrannie ; que, dans les villes, le sang de tous les traîtres soit le premier holocauste offert à la liberté, alin qu'en avançant à reonemi commun nous n'en laissions derrière nous aucun qui puisse nous inquiéter. »

La Rouërie pouvait encore lutter d'audace avec la Conv^lion : il avait des armes, des munitions et tout un peuple derrière lui! Mais on résolut d'attendre; on craignait par un soulèvement inopportun d'exciter encore davantage contre le Roi les législateurs qui allaient le traduire à leur barre. La Rouërie cède à regret devant une pareille appréhension. Cet homme, dont la santé était affaiblie par taht de veilles, n'a plus même la force de gagner chaque nuit l'asile quî doit le dérober aux investigations de ses enneniis. Errant dans les forêts*, cherchant quelques heures d'un repos toujours inquiet, toujours troublé, tantôt dans des grottes inac-

cessibles, tantôt dans le fond des ravins, il espère ainsi échapper aux poursuites de Latouche-Cheftel ou à celles des agents du pouvoir.

On était à la ûn de décembre 1792. Cette vie de privations et de fatigues Teut bientôt épuisé ; il se retira sous le nom de Gasselin au château de la Guyomarais, dans la forêt de la Munaudaie. Les bons soins de cette famille, les consolations pleines de courage et d'espérance de Tin 'n'se le Moëlien auraient pu sauver la Rouerie. La nouvelle de l'exécution de Louis XVI frappa si vivement cette imagination depuis longtemps exaltée par les dangers et par le travail, c(ue le gentihomme breton expira le 30 janvier 1798. Il mourut de fatigues, d'inquiétudes, de désespoir, et surtout du coup fatal qui avait tranché la viii du Roi.

La Révolution avait perdu ses traces. L.atouclie-Cbeftei le cherchait partout; il frappait à la porte de ses anciens asiles : les investigations de ce traître étaient inutiles. Celles des Anglais furent plus heureuses".

La Rouerie avait, à différentes reprises, adjuré les princes et les émigrés de se défier du cabinet de Saint-James. Enfant de la Bretagne, il avait pour l'Angleterre une de ces haines qui prennent racine dans les instincts nationaux. L'éducation chez lui n'avait point affaibli ce sentiment, né sans sans doute aux récits des longues guerres soutenues contre les Anglais pour l'indépendance et la nationalité bretonnes. Lorsque l'Amérique se souleva, la Rouerie fut un des premiers à répondre à l'appel de la Fayette. Le cabinet de Saint-James savait de longue main les dispositions hostiles du conspirateur; il était de l'intérût britannique de 4'aire échouer un complot qui, en cas de réussite, lui enlevait ses moyens d'action sur les destinées de. la France. La Rouerie fut d'abord contrecarré dans ses vues; comme cette sourde opposition ne l'empêchait pas de faire des progrès, le gouvernement anglais appela les grands moyens à son aide. Il découvrit la retraite de la Rouerie; mais, ne pouvant la révéler directement lui-même à la Révolution, il prit ses mesures pour la révéler aux Amis de la ComtUution de Londres, toujours en correspondance avec les clubs des

78 HISTOlfiB

Jacobins. Ce fut par cette filière que celui de Paris sut que la - Rouërie était caché dans les env irons de Lamballe.

Le 3 mars 1793, le Journal des Départements, Districts et Municipalités dê la ci-demnt province de Bretagne atteste le fait, qu'une lettre du major américaio Ghafoer, adressée au comte de Sîlz; conflnne et corrobore. Cette lettre ne lui parvint qu'au commencement de février. Elle ne put donc empêcher aucun des malheurs qui furent la suite de cette trahison toute britannique :

« LpDdres, 25 Janvier 4793.

)) Il y a très peu de jours , mon cher monsieur, que je suis arrivé à Londres, et, dans l'ignorance momentanée où je me trouve de la retraite de notre ami commun, je vous écris à l'adresse convenue, pour que sans retard vous l'arrachiez au plus grand de tous les dangers. J'apprends de la source la plus certaine que le pauvre la Rouërie est vendu , qu'il va être livré; et à l'heure où je vous écris, peut-être la Convention a-t-elle mis la main sur notre chef. Le cluh de la Constitution de Londres, incessamment en correspondance avec les meneurs révolutionnaires de Paris, . est parvenu è découvrir Pendroit oii se caché Armand. On m'assure que c'est par le gouvernement anglais, qui a tant de voies détournées à sa disposition. Il n'y a pas un moment à perdre. Je sors de voir lord Moira. Je- lui ai appris toutes ces turpitudes. Il a gardé le silence auquel sa position oilicielie l'obligeait; mais ce silence môme est une preuve. Sauvez la Rouërie; veillez sur Thérèse et suV nos amis, et puissionsnous tous bientôt venger, les armes à la main , la mort du plus vertueux des rois. J'ai mis mon épée et ma vie de citoyen des États-Unis au service de la monarchie française : Tune et l'autre ne lui failliront jamais.

' )) Adieu.

» Signé Ghafner. » .

Morillon et Barthe, agents de la police conventionnelle, reçoivent ordre des ministres Pacbe et Lebrun de partir surleH^hamp pour Lamballe, et de saisir mort ou vif le chef de

l'association royaliste. Son nom avait quelque chose de si redoula!)le pour les Révolutionnaires, que Barthe et Morillon demaodèreût qu'on mit à leur disposition sept mille hommes

Cur s'emparer de ia Aouerie, qu'ils savaient sans défense. 8 indices fournis par l'Angleterre étaient ai* précis , que les deux espions, après s'être entourés de gendarmes et de soldats, investissent de nuit le château de la Guy ornarais. La Rouerie avait cessé de vivre; on ne trouve dans cette maison qu'une famille nombreuse et livrée au sommeil. Mais fiarthe n'était pas bomme k se contenter d'un pareil résultat. Il fait arrêter comme suspects la Ouyoïnarais, sa femme, ses deux jeunes (ils, Micaut de Mainville, son beau-père, et tous ceux qui habitent le château. Le jardinier est pris à part; on le menace de le fusiller immédiatement s'il n'indique le lieu dans lequel la Aouërie se tient cacbé. Ce jardinier a peur : il conduit Barthe et Morillon au pied d'un cerisier; c'était là que le cadavre avait été déposé. Selon les désirs du mourant, on avait enseveli avec lui les correspondances et les papiers relatifs au complot

La victime désignée échappait à Barthe et à Morillon; son exhumation leur en procura d'autres. Us improvisent ' aossitM des mesures pour agrandir le cercle des proscrip* tiens. On réunit à la famille de la Guyomarais les familles de Granville, de Picot de Limoëlan, de Desilles, de Delaunay, de du Buat, de le Moëlien et de plusieurs autres gentilshommes « à tort ou à raison impliqués par Barthe dans ee complot posthume. On court le lendemain à la Fosse- Ingant chez Desilles, le caissier de la conspiration; on fouille, on pille l'habitation; puis on découvre /?ar Aa^arrf, à six pieds^sous terre, un bocal qui avait été cacbé au fond du jardin et qui contenait les preuves matérielles du complot. C'était Latouche-Cheftel qui l'avait indiqué, et qui, pour mieux abuser ses anciens amis, s'était fait emprisonner avec eux. Les papiers saisis dans la tombe de la Rouërie furent tous, ainsi que ces derniers, adressés au pouvoir exécutif. Dans les caves de la maison de Desilles, les agents de la police révolutionnaire s'étaient emparés d'un certain nonibre de caisses d'argenterie. Les procès-verbaux dressés

80 HISXOIRR

par eux n*en firent aucune menlion : l'argent disparut; mais

Barthe, qui sans doule n'était pas encore satisfait de la portion qu'on lui avait attribuée dans le partage, dénonça, quatre mois après, Morilloo à la justice du Comité de salut public. Morillon fut condamné à mort c comme ayant usé de procédés de douceur envers la f^imille Desilles » •

Cependant il manquait une pièce essentielle , et qui devait exister : c'était la liste des confédérés. Elle devenait nécessaire pour autoriser des persécutions et pour se tenir en garde contre les amis de la Rouerie. Thérèse le Moëlien avait reçu de lui le dépôt de ces listes. Au. moment d'être arrêtée , elle les brûla toutes. Ce fut une pensée de générosité qui inspira cette jeune fille; mais cette pensée fit échouer la conspiration ; car si tous les noms inscrits par la Rouerie eussent été livrés à la publicité, si tous eussent senti le besoin de vendre cher leur vie menacée par les agents de la Convention, tous, par nécessité ou par désespoir, se seraient armés et auraient combattu pour leur propre défense. Il n'en fut pas ainsi : l'acle d'humanité de Thérèse le Moëlien les laissa ignorés, et, alin de ne pas éveiller les soupçons, ils se tinrent momentanément à l'écart, n'osant pas s'avouer qu'ajourner la partie c'était la perdre.

La Rouêrie était mort et sa vaste fédération dissoute par la force même des événements. Il ne restait plus à la Révolution qu'à sévir contre les prisonniers faits dans ces visites domiciliaires. Ils étaient au nombre de vingt-sept; Morillon les fit transférer à Paris : on les oublia pendant un assez long laps de temps;. puis enfin Barthe, qui redoutait toujours des indiscrétions de leur part, sut les rappeler à la mémoire du tribunal révolutionnaire, qui les mit en jugement. Douze d'entre eux furent condamnés à mort, et le 19 juin 1793, à cinq heures du soir, ils montèrent sur Téchafaud. Les noni; de ces complices de la Rouerie méritent une place dans l'histoire: c'étaient François de la Guyomarais, Marie-Jeanne de Main ville, sa femme, Picot de Limoëlan, Victor Thébault, • Maurice Delaunay, Locquet de Granville, Grout delà Motte, Georges de Fontevieux, Louis de Pon ta vice, Julien Vincent, Thérèse le Moëlien et Angélique Desilles , épouse de Desclos

DE LA VtNDÉE MIMTAIPK. Jil

de la Fonchais. Tous refnsèreoi Tassistance des préires constitutionnels, tous s'embrassèrent au pied de l'échafaud, tous périrent avec une dignité pleine de courage et en criant

Vive le Roi! Mais, au milieu de ces infortunés, morts, au dire des journaux républicains, <r avec la gaieté de fanatiques qui se croient des martyrs le peuple admira celte belle Thérèse le Moëlien , n'ayant eu pour ses juges qu'un sourire de mépris. Il plaignit madame de la FonchaLs, qui pleurait sur le sort de ses jeunes enfants, et qui, par un étonnant elTorl d'amitié, se substituait à sa belle-sœur, née mademoiselle d'Auzances, et mourait pour elle sur l'échafaud. Le major Gbafner n'avait pu être saisi par les déma* gogues; il revint en Bretagne, et il perdit la vie dans les noyadesde Nantes, après avoir, au milieu des Chouans* bravement vengé la mort de Thérèse le Moëlien.

Ainsi échoua la confédération de la Rouerie. Pour faire insurger la Bretagne et les provinces voisines, ce hardi politique avait mis en jeu tous les ressorts humains, il en avait appelé à toutes les passions généreuses, et il expirait de désespoir au moment où la Vendée allait se lever à la voix du paysan Jacques Cathelineau , et lorsque la Bretagne, elle aussi, sentait fermenter dans son sein 1^ germe de la guerre civile.

C'est qu'il arrive des époques où le génie Itû'-même est

impuissant à entrevoir ce qu'un homme suscité de Dieu va réaliser; c'est que la Rouerie, avec toutes ses combinaisons, n'avait pu deviner que ce n'était plus par les gentilshommes seuls que l'insurrection devait s'opérer, mais par le peuple, qui avait l'instioct de sa force, et qui prétendait en oser pgur être libre, religieux et monarchique à sa manière. La Rouerie crut que les campagnes se révolteraient à la voix des nobles. Cette idée, qu'on lit trop longtemps partager à rémigration, fut fatale à ses desseins; elle compromit peut-être l'avenir de la guerre civile.

La noblesse de Bretagne et de Poitou désirait, avant l'insurrection , s'attribuer le commandement et l'influence. Les paysans , au contraire , n'envisageaient cette démonstration armée que sous un point de vue de résistance à des lois qui,

après avoir froissé leurs sentiments de piété et de royalisme, s'attaquaient à leur liberté, ils ne coururent point aux armes ' pour venger la noblesse; ils «'insurgèrent pour mourir dans leurs laudes, parce que la jiévolulioa les appelait à servir sous son drapeau. Hs s'insurgèrent parea que, comme en Vendée, comme chez tous les peuples où des moyens de défense naturelle sont offerts à ceux qui veulent rester indépendants, il leur vint à l'esprit la pensée de résister à l'oppression. La Bretagne, avec son terrain boisé et accidenté , favorisait le développement de cette pensée qui a fécondé la liberté des nations anciennes et modernes, de P Arabie par les montagnes, de la Hollande par les eaux. Les paysans bretons firent une véritable guerre d'égalité : ils protégèrent les gentilshommes qu'ils aimaient comme ils se protégeaient eux-mêmes. Mais si la trame de la Rouërie ne pouvait pas réussir dans les conditions données, elle devait, m^e après la mort de son chef, exercer une grande action morale sur les événements dont la Bretagne allait être le théâtre. Plus d'une fois, en effet, dans le cours de ces guerres, nous verrons les plans de la Rouërie mis à exécution, et toujours appliqués avec succès.

La découverte de ce complot, due à tant de causes, et principalement aux révélations que le cabinet de Saint-James dictait aux AmU dè Im CmuHMlon de Londres, inspira aux agents conventionnels qui y avaient coopéi*é une sorte de confiance orgueilleuse dans leur savoir-faire. Ils crurent qu'en Bretagne ainsi qu'à Paris une conspiration dévoilée était une conspiration avortée. Daus te premier élan de leur joie ils écrivirent, le 5 mars 1798; à Pache, ministre de la guerre i

fc Citoyen minigtre ,

n Les indications que vous nous avies fournies et que le citoyen Lebrun , votre collègue , avait corroborées , nous ont

mis sur la trace des ramifications antinationales. La Rouërie est mort dans un accès de rage; ses partisans sont aux mains de la loi ou poursuivis par l'éternel remords. La cidevant province de Bretagne est paisible : il n'y a rien à

craindre d'elle poup la République. Nous pouvons en dire antant des départements liiiiiirophes. La calotte et les vieux parchemins sont vaincus; mais il faut élever ce peuple ignorant à la hauteur de notre belle révolution; nousdevona le Qootraindre à savoir être libre. De longtemps il ne sera tenté sans encan doute de se révolter contre les principes sauveurs proclamas par la Convention ; mais si vous n'avez rien à craindre de lui , il n'en est pas ainsi des Patriotes qui se sont alïadis dans un modéranlisme ignominieux. Nous allons nous mettre à la chasse des prêtres et des nobles qui n'ont pas encore expié leur incivisme par Texil ou par la guillotine. Cette œuvre de sans-culottisme ne sera pas longue à aecomplir. Nous connaissons les terriers où se cachent ces Wdenx soutiens des tyrans; mais pendant que nous purgerons le pays d'eux, nous croyons devoir signaler à l'attention des comités l'hypocrisie de quelques flaux Républicains qui regrettent la mort de Gapet, et qui surtout affectent des craintes chimériques sur la tranquillité des paysans. Que Içs levées s'effectuent avec du canon et des coups de fusil, et personne ne songera à se révolter; nous vous le garantissons sur notre loi de bons Républicains et de Sans-Guiottes.

» Signé QAfiTQR et MomuoNi, }>

La perspicacité de ces deux misérables était en défaut, et, comme en Vendée, la même cause produisait les mêmes

résultats. La levée des trois cent mille hommes prescrite parla loi du 24 février 1793 menaçait chaque famille. Celte levée, dont les Républicains avaient besoin po\ir faire cimen* ter leur usurpation par la victoire, fournissait aux paysans tm sujet tout naturel de mécontentement. Jusqu'à ce jour ils s'étaient refusés avec obstination à un service militaire, et le pouvoir exécutif les avait à peu |)rès laissés libres. Mais l'heure du danger sonnait; les forces de l'Iiurope envahissaient nos frontières ; il fallait vaincre l'étranger et faire peur à rintérieun Cette double pensée enfanta des forfaits, des actions sublinies et des chansons, comme toujours en France* .

' Dans toutes les ailles et dam tous les villaies, on donnait pour variantes à ta Carmagnok ou an Ça ira une chanson beaucoup plus inoffiBn^-

8é mSTOIRC

La loi du 24 février ne précisait aucun mode de réquisition; tous étaient dévolus au libre arbitre des autorités, qui, sans énergie morale et sans valeur, ne pouvaient contre-balancer les mauvais vouloirs de la population. Seulement le pouvoir exécutif, dans sa correspondance, enjoignit aux administrations locales de faire peser la réquisition sur les paroisses qui n'avaient jamais fourni de volontaires. On surchargeait ainsi les campagnes et on épargnait les villes, où l'enrôlement s'était fait plus facilement. Dans certaines communes, les jeunes gens ne se rendirent même pas à la convocation ; dans le plus grand nombre, ils s*y présentèrent avec l'idée bien arrêtée de ne pas répondre à cet appel procédant par l'intimidation. Dans le Morbihan surtout, que la Rouërie avait disposé avec une prédilection qu'explique bien le caractère de ses habitants, on ne rencontra pas un jeune homme résolu à marcher aux frontières sous le drapeau tricolore. La loi était muette sur le mode de recrutement, chacun veut l'interpréter à son avantage. Les municipaux désignent les Royalistes comme devant tout d'abord partir en qualité de volontaires; les Royalistes prétendent que les acquéreurs de biens nationaux ou leurs parents doivent seuls s'armer afin de défendre un gouvernement qui les a faits riches en les associant à ses vols. Pour imposer silence aux répulsions bretonnes, l'autorité emploie rinlimidation et la force; elle menace, elle sévit, elle veut traiter en esclaves de Tégalité des hommes qui depm's longtemps connaissent le prix de la liberté. Les Bretons se piiparent à la résistance. Le 22 janvier 1793, le lendemain môme de l'assassinat de Louis XVI, la Convention avait nommé trois commissaires pris dans son sein pour organiser

' give et qui temblait faire tourner au comique toutes les Jérémiades du patriotisiiie. ie premier couplet de cette chaosctf^ disait :

Ia patrie est en danger, Afflign-voiis, jeunes miettes; Ia pstiie est en danger.

Tous les garçons vont s'engager.

Ne croyez pas que l'étranger Vienne pour vous conter fleurettes;

n Tient pour tous égorger,

Ls patrie est en danger.

DE Lk VENOÊË MILITAIRE* S&

eo Bretagne sur les cAies les bataillons de volontaires. U était urgent de pourvoir la République d'armes et de muni-*

lions. La guerre avait éclaté aux frontières. On la sentait couver à l'intérieur. Defermon, Prieur (ch^ la CoLe-d'Or) et Rochegude furent les trois Conventionnels désignés. Le 7 février ils partageaient en inspections la ligne des cAtes; le 5 mars, à Brest , ils publiaient an règlement organique qui mettait à la disposition de la République tons les gardes nationaux et les citoyens en état de porter les armes.

D'un autre côté, Niou, Mazade et Treilbard, représentants du peuple cbargés par la Convention de parcourir la ligne de Lorient à Bayonne, arrivaient à Nantes, et, le couteau sur la gorge, ils imposaient au peuple de nouveaux sacrifices. Ils lui disaient :

« La patrie est une mère tendre : lors même qu'elle invite à des sacrifices, islle sait répandre ses bienfaits au milieu des crises et des orages...

» Citoyens , le tyran calculait autr^ois le prix de votre sang en vil marchand d'hommes; la République n'est riche que du vôtre; elle en connaît le prix; elle a pris, elle a renouvelé i'eugagemeot. sacré de servir de mère aux enfants et aux épouses de ceux d'entre vous qui se dévouent à sa défense; elle assurera leur subsistance pendant leur absence. Exempts de toute inquiétude, qu'ils ne songent qu'à la gloire, qu'aux intérêts de la patrie, qu'aux récompenses qu'elle leur réserve après la victoire. Déjà la paye des matelots citoyens est augmentée; la Convention nationale ne vous entretient pas d'espérances; ces espérances sont réali* Les vaisseaux des despotes cherchent des prises et des dépouilles; ceux de la République doivent dépouiller les brigands de la mer des fruits de leurs pirateries, qui se purilieroot dans vos mains. Une part considérable dans les prises vous sera dévolue. Le Qsc, d'avides trésoriers ne s'engraisseront plus du prix de votre sang; la mère commune leur succède, et les mains spoliatrices ne puiseront plus dans le plus sacré des trésors. »

Les villes dominées par la terreur ou entraînées par l'élan que la Convention savait ài bien communiquer» les villes se

prêtèrent avec enthousiasme à ee qu'on exigea d'elles. Elles

offrirent des volontaires, des armes, des chevaux; mais les campagnes restèrent sourdes à cet appel. Les Représentants étaient préoccupés de la guerre extérieure, aussi ne s'arrôtèrent-ils pas beaucoup à des reftis qu'ils espéraient vaincre par le succès ou par Tëcbafaud. .Ils terminaient donc ainsi leur adresse aux Bretons :

« Vous marchez sur un feu qu:e couve une cendre perfide ; loin de vous un sommeil funeste! il vous conduirait à la mort. Parce que nos armes sont partout triomphantes , parce que nos braves guerriers semblent enchaîner la victoire, vous croyez, citoyens, Taristoeratie vaincue. Ah! depuis que vous la. combattez, ignorez -vous ses ruses? Comme le Protée de la fable, elle ne fait que chanç^er de forme. Vous ne Taurez domptée que lorsque, serrée étroitement, vous Taurez mise hors d'état de vous nuire. Naguère c'était un lion qui, par ses rugissements, cherchait à porter la te^-.. reur; aujourd'hui c'est un serpent qui, se coulant par-dessous vos lauriers, se glissera, si vous n'y prenez garde, jusque dans votre sein. Où portez-vous vos regards? Ce n'est point seulement au fond de la Belgique ni sur les rives di) Rhin que respirent vos ennemis. 0 citoyens, voyez-vous ces pâles émigrés qui tentent de regagner léurs antiques demeures! Voyez- vous ces agitateurs qui vous troublent, ces plaintes excessives au sujet de l'impôt, ces inquiétudes outrées, qu'on veut vous inspirer, sur les subsistances? Voyezyous ces tisons d'uu iatermiuable désordre que l'ou s'efforce d'allumer au dedans, parce que l'on désespère de vous entamer au dehors? Constance, activité, courage ! que rien de ce qui vous entoure n'échappe à votre surveillance; que vos gardes nationales, toujours organisées suivant la loi, toujours exercées, soient une digue puissante au torrent de la malveillance; que, par vos soins soutenus, les contributions, ce nerf essentiel de l'État, aoiept assises et perçues avec exactitude , avec zèle , et qu'une correspondance intime nous instruise de ce qui pourrait altérer près de vous la tranquillité publique... — Apôlres de la liberté et de Inégalité, soyezea s'il le faut les martyrs, et ne perdes Jamais de vue l'eq-

gagement soleonel que vous avez pris de les maintenir ou

de mourir en les défendant. »

De pareilles allocutions mugissaient partout. La France était un camp et un forum où retentissaient les cris de guerre, t>ù s'exhalaient, dans le plas inconcevable des langages, les doctrines les pins perverses, les plus farouches appels au pillage et au meurtre. L'heure était venue de se prononcer. La Bretagne entière courut aux armes.

Ce n'est pourtant pas im soulèvement régulier qui éclate à jour dit, à heure fixe. Ces démonstrations n'en ont ni le caractère ni la grandeur : c'est une protestation individuelle faite par tous à la fois , une condamnation en masse des principes révolutionnaires prononcée par ceux qui sont appelés à les défendre. On ne veut point se révolter parce que les prêtres

été amenés à chercher leur salut dans la fuite. La pensée dominante de ces Bretons, si guerriers par instinct, est de ne pas se laisser enrôler par la force en qualité de volontaires. Des émeutes se déclarent simultanément sur les points les plus divergents et d'une manière d'abord entièrement opposée à celle qu'avait prévue la Bouërie.

Id on combat; là on se livre à une effervescence qui fait présager rinsurreclion : plus loin, on se jette sur les autorités et sur la troupe qui les soutient Les campagnes deviennent le principal théâtre de ces commotions. Timides au seia des villes, les laboureurs se sentent plus hardis chez eux; et comma q'qsI là qu'on les a provoqués, c'est là qu'ils résistant av«o le plus de fermeté* Cependant au milieu de ces tumultes partiels, quoique éclatant pour la même cause, on ne découvre jamais un chef, jamais une volonté dirigeante. Le chevalier de Silz et le comte de Francheville paraissent seuls dans l'arrondissement de Rochefort. ils rédigent .des iostroctions , ils cherchent k combiner un mouvement, à tirer parti de toutes eee irritations; mais leur voix n'est pas ^utée d'abord dans le cercle même de leur commandement. Les paysans ont si longtemps souffert en silence qu'ils sont heureux de pouvoir, sans crainte aucune, se livrer à leurs transports contre-révolutionnaires. On les

doivent encore être persécutés

les nobles ont

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voit partout s'armer de bâions, marche^cleux à deux daos un péle-méle que personne ne cherche à régulariser, puis pousser de longs cris auxquels se joignent des chants populaires et des vociférations à l'adresse de la République.

Il n'y avait pas encore parti pris de soulèvement : les premiers insurgés semblaient vouloir étudier l'esprit des masses et rendre en moqueries à l'autorité locale les persécutions qu'elle leur avait suscitées. Cette effervescence, à laquelle personne n'osait s'opposer, grandit par l'effet mtoie du peu d'obstacles qu'elle eut à vaincre. Toutes les villes de la rive droite de la Loire tombèrent presque le même jour au pouvoir des insurgés. La révolte éclatait dans l'ille-et- Vilaine ainsi que dans le Morbihan. Le' Finistère était aussi agité que les G6tes-du-Nord. Partout le même élan se communiquait, mais par malheur il n'évoqua pas un Gathelineau pour le régulariser. Les forces se prodiguèrent dans un isolement sans résultat. Souvent même ces hommes exaspérés se portèrent à des excès de représailles qui, encore sans nécessité bien démontrée , devaient armer contre eux tous les partisans de la Révolution.

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