CHAPITRE IV
Jean Chouan. — Ses premières expéditions dans le bas Maine. — Jambe- (T Argent. — Ses succès — Mœurs des Chouans — Leur manière de combattre. — Les généraux Rossignol, Chabot, Kléber et Vachot. — Les deux sçBurs de Jean Chouan condamnées et exécutées. — Exploits de Jean Chouan. — Sa mort. — Georges Cadoudal. — Ses premières tentatives dans le Morbihan. — Forestier en Bretagne, — Puisaye fait dirersion en favear des Anglais attaqués par l'escadre républicaine. — Condamnation des vingt-six administrateurs du Finistère. — Victoire df Puisaye et de Forestier. — Combat de Baignon. — Défaite de Puisaye à Liffré. — De Scepeaux, Dieusie et Sarrazin sur la rive droite de la Loire. — Proclamation dos chefs royalistes. — Cormatin , major général de l'armée. — Puisaye part pour l'Angleterre. — Situation du pays. Lettre des conventionnels Faure et BoUet. — Troisième Comité de s&lut public.
Les causes des mouvements armés dont la Bretagne et le
bas Maine étaient le théâtre ont élé brièvement indiquées par nous. Le lecteur sait à quoi s'en tenir maintenant sur les agressions des Révolutionnaires et sur la résistance légitime que ces agressions faisaient naître. Mous allons suivre le développement de ces diverses insurrections, qui ne procédèrent jamais comme celle de la Vendée. En Vendée, les chefs étaient parvenus en quelques jours à former une armée qtii livrait de véritables batailles. Dans le Maine, dans une partie de la Bretagne, et sur la rive droite de la Loire, les Royalistes adoptèrent une autre tactique plus en rapport avec les mœurs et les habitudes du pays. Ils firent la guerre de détail, cette guerre qui à la longue use les troupes régulières, et qui ruinerait les gouveroemeots les plus solides.
Napoléon , au sixième volume de ses MénurirtM^ la caractérise
ainsi :
a La Chouannerie s'étendit rapidement dans le Morbihan, dans le pays Nantais et dans la basse Normandie. Elle forma,. ' par le nombre de ses soldats, de véritables armées dont les subdivisions inaperçues avaient des points de ralliement et d'appui. Ainsi, les villes de Redon, de Savenay, de Gandé, de Segré, d'Angers, de Laval, de Vitré, de Fougères, de Nogent, étaient pour eux de véritables quartiers généraux et des points de ralliement. Ils infestaient toutes les routes de communication, détruisaient les moyens de correspondance du gouvernement Toute circulation de l'agriculture et du commerce était impossible. De cette manière le gouvernement se trouva saisi dans le centre de l'État, et il lui fut impossible de faire parvenir ses ordres dans cette vaste étendue de territoire que couvrait la* Chouannerie ; l'Anjou, la Bretagne, la basse Normandie. »
Jean Cottereau et ses camarades , retirés dans le bois de Misdon, s'élaient creusé un camp ou plutôt un terrier qu'ils recouvraient de feuilles mortes, de mousse et de fougère, ils ne sortaient de cet asile que pour courir aux Bleus. Une pareille existence avait ses dangers de chaque heure, ses misères de tous les jours; car souvent les soldats envoyés à la chasse des Chouans passaient et repassaient sur ces terriers. On poursuivait les Blancs pendant la nuit comme des bêtes féroces; pendant le jour on Içs faisait espionner par des femmes enceintes, dans l'espérance qu'ils ne séviraient pas contre elles avec la rigueur des lois militaires, pu que s'ils leur appliquaient de semblables lois on pourrait les^accuser, preuve en main, d'une de ces inhumanités dont la Révolution n'avait jamais su se préserver elle-même. Voués à toutes les tortures de la faim , à toutes les intempéries des saisons, les Manceaux, libres de prier Dieu à leur mamère, heureux de ne pas grossir le nombre des défenseurs de la République, souffraient sans se plaindre les maux auxquels ils s'étaient exposés. Et si vous interrogez encore les survivants de cette époque, anciens frères d'armes du Chouan, ils vous expliquent avec naïveté les moyens em^
ployés par leur chef pour occuper les loisirs et apaiser la faim de ses soldats : « Il nous faisait chapeletter tout le jour durant, vous disent-ils; oela nous ôtait les mauvaises pensées. »
Chaque nuit amenait son combat, mais le 25 octobre 1793,
au moment où en commun ils achevaient la prière du soir, Tun de ces Chouans dit : <r Je crois entendre le tonnerre. — Le tonnerre! interrompt Jean Cottereau; écoutons. » Il - applique son oreille contre terre; bientôt il se relève et d*uQ air inspiré : a Ce tonnerre c'est le canon, s'écrie-t-il, le canon de la Vendée : l'année royale a passé, la Loire. Mes amis, en route pour Laval î »
Un cri de a Vive le Roi ! vive la Vendée ! » retentit dans le bois de Misdon. Les Chouans saisissent leurs armes; ils vont se mettre en marche lorsque Jean Cottereau les arrête : « Un moment encore , mes amis , reprend-il , et avant tout remercions le bon Dieu qui nous accorde cette heureuse . chance. » Tous tomhent à genoux, et leur voix mâle recommence le chapelet. Le chapelet, c'était la seule prière qu'ils sussent; c'était leur hymne d'actions de grâces dans la victoire, leur cri de détresse dans le malheur; et ils partent, recrutant sur la route tous les hommes en état de faire le coup de feu.
L'élan que Jean Cottereau avait imprimé fut suivi : cinq mille paysans manceaux se réunirent à l'armée de la Rochejaqueiein. Les gentilshommes y vinrent à leur tour, et parmi eux on cite des hommes qui se montrèrent dignes de s'associer aux Vendéens : de Berset, Besnier de Chambray, les deux frères du Douët, Hoisnard-Malonnière, Olivier de la Raitrie, et le jeune Louis de Hercé, ne tardèrent pas à se faire distinguer par leur valeur. Besnier de Chambray fut désigné pour diriger ce corps, qu'on surnomma la petite Vendée. Devant l'intérêt général Jean Cottereau fait taire les prétentions qu'il peut élever; mais ses soldats refusent de servir sous un autre. « C'est Jean Chouan qui nous a amenés, disent-ils, nous ne connaissons que lui, nous obéissons d'amitié : il nous conduira , ou nous nous dispersons. »
DK LA VENUÉfi MILITAIRE. t4l
De telles paroles démontrent mieux que toutes les explications les diincultés surgissant à chaque pas pour les généraux. Les paysans de Vendée, de Bretagne et du Maine obéissaient d'amitié; volontaires, ils se choisissaient leurs chefs, et ne voulaient plus s'en séparer. Jean Chouan eut 1 commandement de ses gars, et depuis la bataille de Laval jusqu'à la déroule du Mans on le vit partout où le feu était le plus vif, partout où il y avait le plus de danger à affronter et de gloire à conquérir. Sa mère périt dans les murs du Mans, loin de ce ûls qu'elle adorait; puis Jean retourna au bois de Miadon , et en licenciant ses soldats il leur dit : c Dès que nous aurons repris des forces nous gagnerons du courage ; alors il y aura quelque chose de mieux à faire que de se cacher. »
René et Pierre Cottereau, ses frères, n'avaient point participé aux excursions; pourtant ils furent incarcérés. Le hasard les fit sortir de prison. René , d'un caractère violent et irascible, revient à la closerie des Poiriers , oh il avait laissé sa femme enceinte. La closerie avait été pillée par les Bleus; René contemple pendant cinq minutes ce spectacle de désolation ; et entraînant sa femme sur ses pas, il arrive près des Chouans, il leur dit : « Je ne. voulais pas me mêler à toutes vos querelles d'opinion ; les Républicains ne me Vont pas permis : à présent , malheur à ceux qui se trouveront sur mon chemin 1 Ils ne m'ont pas épargné, je ne les épargnerai pas. » René ne faillit jamais à son serment.
Dans les premiers jours de janvier 1794* les Royalistes furent obligés de se retirer sur la lisière de Bretagne, vers la paroisse de Sqint-Mervhé. Le bois de Hisdon n'était plus pour eux un asile sûr, et en se rapprochant du centre de Tinsurrectiou ils espéraient une direction plus utile à leurs efforts. Les communicalions entre Ernée , Fougères et Vitré furent ouvertes au prix de leur sang; mais avec une - adresse depuis longtemps acquise dans l'exercice de la contrd»nde, ils savaient choisir le moment favorable pour l'at- Vaque. Aussi bientAt les Bleus, sans cesse inquiétés, réclanièrent-ils des renforts. Leur nombre diminuait d'une inauière alarmante. Sans batailles rangées, sans môme d'en-
gageuients sérieux, ils perdaient chaque nuit ]es poBles avancés, les patrouilles de service, et le leodemain ils rencontraient des cadavres tous atteints au cœur ou à la tète. La trace môme des Chouans était impossible à découvrir, car Jean avait dit : « Nous pouvons bien abattre un sansculotte à quatre-vingts pas quand chaque jour leur Révolution nous guillotine. » Dans ces mots se trouve la tactique .de représailles qu'ils employaient tout en s'exposaot à des surprises^
Se blottir derrière un buisson et tirer sur un Bleu c'était agir, mais avec un danger plus certain , comme le soldat qui, abrité derrière des remparts, ajuste son epnemi dans la plaine. Les Républicains n'ignoraient pas que chaque arbre, que chaque haie recélait un ennemi ; ils devaient donc marcher contre les Blancs avec les précautions usitées pour .s'avancer contre une place forte. Mais lorsque l'occasion était belle, les Royalistes savaient se battre en rase campagne , même à forces inégales ; plus d'une fois môme ils sortirent vainqueurs de ces luttes.
. Le général Beaufort fut envoyé pour les soumettre. Ce général avait des qualités militaires et quelquefois des éclairs d'humanité qui, dans ce temps-là, étaient beaucoup plus rares que la bravoure parmi les Patriotes. Ainsi, onze jours auparavant, on l'avait vu désobéir officiellement aux représentants du peuple qui lui avaient enjoint d'incendier le château de Thorigny. Ce château , que la liberté avait accommodé en prison, renfermait plus de six cents individus soupçonnés d'intelligence avec les Chouans; en le brûlant on se défaisait d'un seul coup de ces suspects. Mais Beaufort ne consentit pas à assumer la responsabilité d'an crime; il écrivit aux Conventionnels , à la date du S9 nivôse ao u (18 janvier 179&):
0 J'ai reçu, citoyens représentants, l'ordre verbal que vous m'avez fait donner. Le ci-devant château de Thorigny contient beaucoup de prisonniers ; dans toutes les guerres ils doivent être sacrés pour les soldais. Je crois donc devoir vous prévenir que je n'ai pas obtempéré à cet ordre. 11 y a des tribunaux institués pour juger tout ce tnonde^lk, qu'ils
DE LA VENDÉE MIUTAlRE. I4t
passent en jugement; mais en rfte dévouant au service de la pairie je n'ai pas pris la charge du bourreau; et mes soldats peoseoi comme moi. »
Jean Chouan avait connaissance de ce trait; aussi s'em* pressa-t-il de recommander aux siens de ne jamais diriger leur feu sur le général, n avait fait la même injonction pour le bataillon des jeunes gens de Rouen, qui s'appelaient le bataillon de la Montagne, afin de cacher sous la férocité de leur titre les sentiments de modération dont ils étaient animés. Le 23 janvier 1794» les insurgés apprennent qu'un parti de Républicains sorti d'Emée s'est dirigé sur la paroisse de Bourgon , et qu'il met hors la loi les agriculteurs qui ont refusé de faire de larges brèches aux haies de leurs propriétés. Les brèches, dans la pensée des Révolutionnaires, étaient destinées à ouvrir un passage à la cavalerie. Jean Chouan se met è la poursuite des Républicains. Il les aperçcût près de Rougefeu ; il tombe sûr eut avec impétuosité. Les soldats étaient supérieurs en nombre , ils résistent au premier choc ; mais les Blancs reviennent à la charge : plusieurs Bleus reçoivent la mort, les autres prennent la fuite, abandonnant les prisonniers et le butin qu'ils ont fait. Alors Jean Chouan ramène à Dourgon tous ces paysans délivrés par lui. Deux jours après le village était encore envahi par de nouvelles troupes. Jean ne veut pas le laisser ainsi exposé à la colère des Républicains ; il s'y présente encore, l^s soldats étaient en tournée; mais à l'inspection des bagages il reconnaît que c'est le bataillon de la Montagne qui occupe Bourgon. Aussi* tôt il s'écrie : « Nous ne combattons pas les honnêtes gens I BeUmmoDS sur nos pas. »
Les insurgés étaient déjà en route lorsqu'ils aperçoivent le bataillon de la Montagne qui passait par un autre chemin. Ce bataillon s'avançait sans défiance ; les brousijailles et les haies vives dérobaient l'ennemi à sa vue. Tout à coup un Chouan voit un des soldats de ce bataillon qui « après avoir pris de force une jeune fllle« l'entraînait h Técart et cherchait ï étouffer ses cris. Le Royahste indigné couche en joue le soldat; il fait feu. Le Montagnard , frappé au cœur, expiré aux pieds de la jeune ûUe stupéfaite. Jean Chouan s'élance
144 HmOUiE
sur le oieortrier, il va le puoir de sa désobéissance ; mais avec on sang-froid plein de raison : « Tu. nous as fait promettre, réplique ce dernier, d'épargner ces Bleus parce qu'ils sont honnêtes, nous obéissons ; mais celui-là ne l'était pas. Il est mort, tu n'as rien à dire, p
La communication que Jean Chouan avait désiré réublir entre Vitré, Fougères et Ërnée était réalisée; il revint dans ses quartiers de Misdon. A son retour, il apprit que son frère François avait succombé à ses nombreuses blessures. Cette mort l'affligea vivement; elle lui enlevait un ami, et le plus téméraire amsi que le plus intelligent de ses gars; mais cette douleur de famille ne pouvait entraver les opérations d'an partisan aussi déterminé. Jean recommence ses expéditions contre les Bleus; il désarme les gardes nationales des environs, il réunit autour de lui ceux qui ont déjà pris part à la guerre; puis, après quelques engagements heureux, il s'aperçoit que les munitions commencent à lui manquer. 11 n'avait plus de poudre et pas de moyens pour s'en procurer. On lui révèle que les Bleus en ont établi un dépôt à Laval, mais que ce dépôt est nuit et jour gardé par de vigilantes sentinelles; il conçoit à l'instant même la pensée de partir pour Laval. Un Blanc, nommé Goupil, est seul mis dans le secret; Goupil l'accompagne, et tous deux se mettent en route pour cette ville.
Ils pénètrent pendant la nuit dans le faubourg Saint- Martin; ils quittent leurs souliers ferrés, afin que le bruit de leurs pas ne les trahisse point. Parvenu en face du dépôt, Jean tourne les sentinelles, monte sur les épaules de Goupil, escalade le mur, pénètre par les toits dans la maison, se charge de poudre, la transmet à son compagnon, et recoinmence dix fois ce périlleux voyage. Lorsqu'il a fait sa provision, tous deux s'éloignent, au risque de tomber, ainsi chargés, au milieu des patrouilles volantes qui sillonnaient la campagne.
Une semblable audace devait être punie. La garnison de Laval, les troupes et les gardes nationales du voisinage, au nombre de six mille hommes , se rassemblent sous les ordres du général Beaufort. Elles cernent le bois de Misdon , bien
D£ LA yjL^DÈE MLUiAlUL. 145
dédidées à le fouiller dans tous le^ sens, et à ne faire quartier à aucun Chouan. Une femme du village de Lorière
accourt apporter celle nouvelle à la Place-Royale ; c'est ainsi que Jean CoUereau désignait les terriers qu'il avait pratiqués et les huttes de branchages recouvertes de mousse qu'il avait construites dans le fourré le plus épais pour cacher son état-major et son armée, n n'a pas cent hommes autour de lui; néanmoins, à la vue du danger qui menace, il ne vint à personne l'idée bien naturelle de chercher par une prompte fuite à mettre sa vie en sûreté. Jean avait dit qu'il fallait employer la poudre si heureusement conquise, et dont on avait déjà fait des cartouches; il murmurait son refrain des jours heureux : « Il n'y a pas de danger, mes enfants; » et les insurgés avaient foi dans le Grand-Menteur. Les précautions les plus minutieuses sont adoptées. Jean dicte ses instructions avec une présence d'esprit admirable; et, après avoir achevé le chapelet du matin , les siens attendent de pied ferme Tennemî.
Au lever du soleil les six mille Républicains entourent le bois de Misdon. Une décharge générale se fait entendre; le tambour bat, et quatre détachements, la baïonnette en avant, pénètrent dans le bois par quatre côtés différents. Parvenus au carrefour de la Belle-Étoile, ils font une nouvelle décharge ; mais les Chouans, embusqués par petits pelotons dans les broussailles, ont épié leur contenance, suivi de l'a^il la marche des colonnes, et ils ont vu les Républicains, transis de frayeur, oser à peine jeter un regard furtif autour d'eux. Chaque détachement reprend le chemin couvert qu'il a suivi, et bien persuadé , après cetto battue , qu'il n'existe pas d'insurgés dans le bois de Misdon, le général Reaufort fait le signal de la retraite. Avec trois ou quatre cents hommes, il va bivouaquer au bourg d'Olivet.
Après une alerte aussi chaude, Jean Chouan avait mené ses volontaires au village de Larue-de-Bau pour leur procurer des vivres. On lui annonce que les Bleus entrent par i l'allée du Mail et qu'ils se dirigent sur Olivet. « Allons, mes gars, ils sont quatre contre un, s'écrie Cottereau; mais il n'y a pas de danger, en avant! C'est à notre tour à battre la TOM • m* 9
146 9'STOIRB
cliarge. » Les Républicains sont assaillis avec une telle impétuosité, qu'ils n'ont le temps pi de se ri^noaltre ni de te mettre en ligne, ils fuient, abandonnant leurs morts et leurs blessés. Les Chouans s'attachent à les poursuivre, et
ils ne se retirent qu'après avoir dispersé ou ^inéanli ce détachement.
A la suite do ces expéditions , le général Rossignol écrivait au ministre :
« Beaufort, homme très-instruit, vient de faire avec succès la guerre aui Chouans qui s'étaient retranchés dans la forêt
du Pertre. 11 les a débusqués de leurs repaires et fait huit cents prisonniers. La commission militaire va bientôt, je pense, les avoir expédiés. Les chefs seront traduils à Rennes, le reste sera raccourci sur les lieux, n *
11 n'y avait que cela de réel dans ces correspondances pleines de forfanterie. Ce style d'homme libre était alors en usage. Les généraux en offraient l'exemple. Les membres des Comités révolutionnaires s'y conformaient avec un scrupule désolant pour Thumanité. Le 14 ventôse an ii (& mars 1794), Boniface, membre du Comité d'Angers, écrivait de Segré à Félix , président de ce club t
(( Ami » je vous envoie trois beaux gars de la bande de Coquereau. Vive la guillotine! Je les ai interrogés ainsi que la femme B.,., autre gibier. Colïrez-moi ces quatre-là comme il faut. La cinquième, autre femme, n'est point interrogée; mais j'ai des pièces *sur son compte. Jeûdi je vous porterai toutes mes paperasses; ne vous fâchez pas , car ça va. Adieu.
» 11 y a encore quatre Brigands de la bande de Coquereau arrêtés d'aujourd'hui à Château-Gonthieiw et je viens de les envoyer,. Ça va. »
Quelques jôurs auparavant, le 6 ventôse an n (S4féyrier), Rossignol écrivait au Comité de salut public :
<i Autant on m'amène de Chouans brigands, autant j'en envoie au Père éternel, II3 sont plus utiles dm^ ce lieu-là qu'ici. ))
République avait encore le malheur de voir ce Rossignol à la t(te de ses armées dans rOuest. Il veniit de suc-
céçl^r à ViaUe, qui lui-mtoe avait remplacé SépU^r; mais
Dë la Y£NUÉ£ MILIXAIBE. t47
les Chouans ne se laissaient pas capturer en aussi grand nombre que le veut bien dire le |^('néral révolutionnaire.
Jean Cottereau raisonnait ses téniérilés : il savait que les Bleus reviendraient plus forts que jamais inquiéter les environs de sa Place-Aoyaler. Selon son habitude* il évacua le bois de Misdon et se rendit auprès de Jambe-d'Ârgent.
Jean-Louis Treton, dit Janibe-d'Ar^^ent, |)arce qu'il boitait de naissance, était né sur la paruis<e d'Astillé, dans la closerie des Petits-Aulnais. Sou pt re avait pour toute fortune douze enfants. Dans riinposâibilité de les nourrir, il les laissa mendier leur pain. Jean-Louis, avec sa flgure pàle et son air souffreteux , fut longtemps réduit à cette misère de chaque heure. Vers le commencement df janvier 1794, il reparut après une longue absence dan* les villages dfs environs de Quélaines et d'Astillé, Le soir, il se traînait à la porte des fermes : sa contenance était plus assurée, sa voix plus mâle , et il disait aux métayers : « Je suis Louis Treton, que votre charité la nouiri dans son enfance; je veux vous être en aide à mon- tour. J'ai été soldat dans l'armée de la Vendée, et je vous dis qu'il ne faut pas nous laisser tuer comme des lâches, >
Sans ajouter un mot, sans attendre une réponse, le jeune homme s'éloignait. Peu de jours après il avait autour de lui des volontaires qui acclaniaiunL pour chef le pauvre petit mendiant. A peine âgé de vingt-ln)is ans, Louis Treton, par cette éloquence naturelle qui inspire du courage aux plus timides, exerçait déjà un véritable ascendant sur ces hommes qu'il avait servis, et qui furent les témoins de son indigence.
Pour éviter des pèrsécutions à leurs familles , les Chouans cachaient leurs noms sous des dénomhiatioiis d'emprunL Les uns s'appelaient Cœur-de-Roi, MomtacJie, le Tort, BénédidU, Court-aux-Blem^ Brin-d' Amour, Franemur, ChanU'^m'Hwir, Frappi-à'Mor$, Bellevigne, MonU^VAi^ saut, Sabre-'Tout et Branché Or ; les autres, Suns-Quarlier, Cceur-de-Lion , Vif- Aryen t, Fend-iAir, la Giberne, le Vengeur, Fleur-d' Epine , relit-Profit et Brise-Bleu» Jean- Louis Treton fut surnommé Jambe-d'Argent. Ce nom, que le jeune mendiant honora par bravoure « par une loyauté
Oigitized by
el par on désintéressement à toute épreave , est encore en vénération dans le pays. Jambe-d'Argent avait fait comme
Cottereau la campagne d'outre -Loire. Comme lui il s'était battu avec bravoure; comme lui encore il revenait, après les grandes batailles, soutenir cette guerre de partisans qui enfantera tant d'actes d'héroïsme et de sauvagerie.
Louis Treton avait des Royalistes sous ses ordres; mais Jean et lui agissaient souvent en commun. Ils se rendaient des services mutuels; car ces deux hommes, sortis de si bas, ont le cœur trop haut placé pour éprouver un sentiment de jalousie. Treton reçut son ami à bras ouverts; tous deux mirent leur jonction à (H'ofit pour délivrer du contact des soldats les paroisses voisines.
Jusqu'à cette heure, les chefs les plus respectés aux yeux des C.houans sont un faux-saunier et un mendiant. Voici un enfant naturel, un simple garçon de charrue d'Épineu-le- Cbevreuil, qui offre le secours de son bras à cette gperre dont.les moyens sont aussi extraordinaires que les exploits. Ce bâtard, qui n'a pas de nom, pas de famille, et qui ne laissera pas d'enfants, est appelé Louis Courtilié. 11 se met sous l'invocation de saint Paul , et il est ainsi connu dans la Sarthe et dans la Mayenne. C'était un jeune homme de vingt ans, de petite taille, à la figure douce et dont les cheveux blonds retombaient en boucles épaisses sur ses épaules.
Saint-Paul occupait le pays entre Vaisges sur la route de Laval au Mans et Sillé-le-Guillaume. 11 réunissait les paroisses de la lisière du haut et bas Maine, Épineu, Rouez-en-Champagne, Bernai, Ruillé, Saint-Symphorien et Saint-Georges. Sa troupe, forte d'environ six cents hommes, fut désignée sous le- titre de la bande de la Vache-Noire.
La Chouannerie était un mal endémique, au rapport du général Chabot, qui, le 11 mars 1794, fut adjoint à Beaufort. Le premier soin de Chabot est de solliciter du Comité de salut public l'envoi de troupes nouvelles :
«J'ai besoin de quelques milliers d'hommes, lui mandel-il le 16 du même mois (26 ventôse an ii). Cette misérable guerre de Chouans n'est pas tenable. On nous tue , et nous . ne voyons pas même un canon de fusil. L'adjudant général
DE LA VENDÉE MiUTAlRE. 149
Savary, auquel j'ai fait demander des renforts, m'écrivait le même jour pour en solliciter de moi. Il est impossible de faire marcher la garde nationale : ces gaillards-là ne sont bons qu'à des repas civiques. Les Chouans ont le fanatisme de la noblesse et du clergé : la garde nationale n'a pas môme celui de sa défense. Que voulez-vous que nous fassions? »
A ce cri de détresse, le ministre de la guerre intimait" au général en chef Rossignol de tirer Klébcr de l'exil où les victoires du Mans et de Savenay Tavaient relégué à Gbàteaubriant. On lui fournissait deux mille cinq cents hommes ; on le dirigeait sur Laval, et, le 16 avril 1794 (27 germinal an ii), Kléber, qui , avec sa haute intelligence miUtaire, avait étudié la Chouannerie , écrivait à Rossignol :
a Le pays offre aujourd'hui le même aspect que la Vendée : les villages sont déserts, quoique remplis de subsistances; les maisons sont fermées , et Ic^ mômes hommes qui , comme je - l'ai dit, semblent travailler le jour au labourage, se réunissent la nuit aux Brigands.
)) Au surplus, partout les autorités constituées, malveillantes ou faibles, laissent prendre à Ja révolte un caractère alarmant; partout le fanatisme, poussé à son comble, lui donne h la fois l'énergie qui se bat et rentètement qui ne se corrige jamais. On sent assez que des nobles et des prêtres dirigent eux seuls tous ces mouvements.
» D'après cela, il est évident qu'on ne terminera pas cette guerre sans de vastes mesures sagement combinées. Ce ne serait pas aux moyens d'incendie qu'il faudrait recourir, parce que le spectacle des villages en cendres ne pourrait qu'ajouter à l'aigreur des esprits déjà violemment ag4tés, eb que d'ailleurs ce serait, dans l'état actuel des choses, une perte réelle pour la République que celle de la récolte d'un
aussi vaste pays.
» Quant aux dispositions qui tiennent à la guerre et qui sont
du ressort des généraux , des cantonnements distribués avec art et intelhgence, une force sans cesse agissante, des patrouilles fréquentes et nombreuses, un désarmement complet, des communications à établir, des perquisitions simul-
l&O HISTOiRE
tanées, des attaques dirigées avec un grand ensemble, sont
celles que j'ai employées jusqu'ici avec succès, et qui peuvent seules finir une malheureuse guerre pour laquelle il u'y a pas un moment à perdre, tant à cause de raccrois^ ncient qu'elle peut prendre et de rimportance qu'elle peut acquérir, que de la dîflBculté qu'elle présenterait si les blés devenaient assez élevés |)()ur ajouter à l'aspérité du pays et pour y multiplier les abris à l'appui desquels les Brigands se défendent et attaquent. »
Kléber sentait le besoin d'être fort; mais il désirait aussi être équitable. Il consentait bien à faire cette guerre de buissons que Rossignol semblait mépriser^ et qui, avec des hommes comme Jean Chouan , Louis Treton , Joseph Goquereau, Taillefer et leurs compagnons, se changeait si souvent en une guerre réglée; mais il fallait mettre de la régularité dans les opérations militaires. Afin de parvenir à ce résultat, il commença par établir des cantonnements, et par leur inspirer une justice qui touchait aux limites de l'humanité. Il plaça le général Chabot à Mayenne, à Laval el à Craon. Le général Bernard fut cantonné à Fougères, Bouland à Ërnée, et Decaen à la Gravelle. Les généraux Bouchotte« Vérine et Trahour se postèrent au Cormier, à Vitré et à la Guerche.
Les Blancs étaient de petits fermiers ou des closiers, pour employer l'expression du pays : ils se mettaient en hostilité contre la société ; ils vivaient de meurtres et de pillage* C'est ainsi que la Révolution les a toujours qualifiés; néanmoins voici le général Bouland qui, sans le vouloir, fait de leur probité l'éloge le moins suspect.
(( Les propriélaires, dit-il dans une lettre à Kléber, touchent exactement les revenus de leurs terres, ce qui prouve évidemment qu'ils ne sont pas dans nos principes; les Chouans se privent du nécessaire pour s'acquitter de leurs fermages» C'est du servage ; il ne faut donc pas le laisser subsist r: ce serait d'un bien mauvais exemple. »
Dans le Moniteur du 5 fructidor an m, on lit sur ce Bouland l'anecdote suivante « qui révélera jusqu'à quels détails de barbarie descendaient dans le Haine et en Bretagne les
généraux révolutionnaires. G*est le Moniteur qui parle :
€ La mise en liberté d'un nommé lk)uland, adjudant général à Ernée, venait d'être signalée, lorsque fort heu* reusement le Comité de salut public apprit que ce Bouland donnait aux soldats vingt livres par paire d'oreilles humaines qu'il s'amusait à clouer dans sa chambre. Le fait est tellement positif, que ce Bouland présenta à un député un mémoire de huit cents livres à ordonnancer pour le payement de quatre-vingts oreilles. Cette pièce a été eûtré les mains du représentant Laignelot. »
Kléber n'eut avec les Royalistes que deux ou trois rencontres. Dans sa correspondance avec le Comité de salut public, il les traite dnisignifiantes, et, pour led caractériser, il ajoute :
«Je vous adresse aujourd'hui, ifloréal ann (23 avril 1794), quelques rapports qui n'ont aucune importance. S'ils passaient par les mains de Rossignol, il en ferait des victoires; il n'en serait rien, et les Chouans se riraient de notre jactance. J'ai reçu d'eux beaucoup de coups de fusil qui ont porté. J'ai riposté , et je n'ai pas eu le bonheur de venger nos frères morts. On ne voit les Chouans qu'à leur loisir, n
Dans une autre , il disait encore : « La guerre des frontières est un jeu auprès de celle des Chouans. »
Cette franchise n'dlait sans doute pas au Comité de salut public. Kléber reçut sa feuille de route pour l'armée du Nord , et , dans les derniers jours d'avril , le général Vachot le remplaça. Sa première dépêche au Comité de Salut public le fera connaître :
« J'ai reçu votre arrêté qui me charge de diriger les troupes de la République contre les Chouans pour les exterminer. Je me suis rendu de suite à Vitré ; je brûle de fondre sur ces scélérats. J'en prends l'engagement en vrai Sans- Culotte ; j'emploierai contre eux le fer et le feu. Je ne perdrai jamais de vue le mot cxtermineri\wQ porte vutre arrêtéi »
Vachot, en elTet, n'était pas homme à l'oublier.
Jean Cotlereau avait deux sœurs qui, malgré leur jeunesse , n'avaient pu ^ décider à laisser là closerie des Poilim, flCRile ressource dé leur famille. Elles s'étaieut con«
152 HISTOIBE
sLi tuées les gardiennes et les fermières de cette humble campagne, ne prenant jamais part aux expéditions de leurs frères. Dans toute la Chouannerie, on ne voit pas une femme se mêler aux combats* Elles s'étaient bercées de Tespoir que les Bleus, après avoir si souvent troublé leur repos et pillé leur petite ferme , respecteraient au moins leur vie. Ces deux "sœurs, dont l'aînée avait à peine dix huit ans, étaient dans l'erreur. On les punit d'avoir pour frère un homme qui, chaque jour, devenait plus dangereux à la JNation, et le 16 avril 1794 elles furent arrachées de leur asile. On les traîna au Bourgneuf ; de là on devait le lendemain les diriger sur Laval pour être jugues , condamnées et exécutées. Dans ce temps, tout cela ne faisait qu'une seule et même chose. Jean Coltereau est averti; il rassemble ses amis; il demande qu'on lui prête assistance, à lui qui ne l'a jamais refusée au malheur. Sur sa part du paradis, chacun d'eux s'engage à attaquer et à vaincre le détachement qui doit escorter les deux sœurs à Laval.
Mais les Républicains soupçonnèrent le projet de Jean Chouan. Pour arriver au chef -lieu, ils prirent la route d'Ërnée et de Mayenne. La coipmission révolutionnaire fit traduire les deux sœurs à son tribunal : elles furent décrétas de mort en qualité de complices de leurs frères. Perrine Cottereau montra une grande énergie à côté de Renée, sa jeune sœur, qui pleurait. Elle dit aux juges ; « Vous nous traitez comme des brigands; mais le bon Dieu nous jugera à son tour, et il nous tiendra compte de tout ce ijue nous souffrons pour lui. Je n'attends de vous tous ni pitié ni justice. Je n'ai rien à vous dire. »
Elle marcha au supplice en soutenant, en exhortant Renée ; elle la porta sur l'échafaud ; elle pria pour elle pendant l'exécution. Quand la tête de sa sœur fut coupée, Perrine comprit que son tour était venu. Elle fit deux fois le signe de la croix , puis en se livrant à l'exécuteur : c Vive le Roil vive mon frère Jean Chouan ! » s'écria-t-elle« et le couteau tomba.
Ces jeunes filles ne savaient ni lire ni écrire ; elles n'avaient jamais aidé ou encouragé les projets de leurs
frères ; Jean lui-même ne les avait point associées h ses dangers. Pourtant voici le jagemeot que la commission militaire de Laval rendit dans sa séance du 6 floréal an ii (25 avril 179&) :
« Vu .les interrogatoires subis ce jour par Perrine Cottereau, âgée de dix-huit ans, et Renée Cotlereau, sa sœur, de la commune de Saint-Ouen, prévenues d'avoir relire des Brigands, entretenu une correspondance qui ne respirait que le fanatisme et tendait au rétablissement des prêtres et de la Royauté , et d'avoir servi les Brigands dans leurs projets perfides, la commission militaire et révolutionnaire déclare Perrine Cottereau et Renée, sœurs des Cottereau , dits Chouans, chefs des rassemblements de Brigands, convaincues de leur avoir servi d'espions, de les avoir alim^tés et approvisionnés, et enfin d'avoir endossé la cuirasse et participé à leurs massacres. Vu les procës-verbsux d'arrestation . et les actes d'accusation, l'auditoire invité à parler pour ou' contre les accusées; vu les conclusions de Vaccusateur militaire ; vu la loi du k décembre 1793 et la loi du 19 mars dernier, condamne Perrine Cottereau et Renée Cottereau à mort; ordonne» qu'elles seront livrées au vengeur du peuple pour être mises à moxi dans les vingt-quatre heures. »
A quelques jours de là, Pierre Cottereau mourait, lui aussi, sur Téobafaud. René, dont tant de malheurs successifs avaient aigri le caractère, ne permit plus qu'on lui parlât de grâce et même de justice envers les Bleus. 11 fut cruel pour les autres, parce qu'on avait été d'aiiord sans pitié pour les siens ; mais Jean Chouan, tristement affecté de ces pertes, se contenta de dire : « Il y a malheur sur les Cottereau. Pas un ne s'en sauvera ; je m'y attends. » Et comme si les derniers moments de sa vie devaient encore être voués à l'œuvre de sacrifice dont il était le promoteur, il se mit à poursuivre les Bleus qui enlevaient dans la campagne . les hommes et les femmes.
Celte guerre de partisans, dans laquelle il excellait, devint plus active par la douleur même que la mort de ses sœurs et de son frère lui faisait éprouver. Le général Moulin, qui
154 tllStdttllL
M depuis un des cincj directeurs de la République, succéda au général Rossignol, que Boufsault fit suspendre pour cause d'incapàciié, Mouliti approuva les plans de Kiéber, mais Vachot ne les comprit pas , il ne pouvait pàs surtout les expliquei"; d'ailleurs Dubois-Granit François et Al(|uier, représentants du peuple en mission dans ces provinces, ne prétendaient point pacifier. Ils y avaient augmenté la terreur, et, le 9 mai 1794# ils détaillaient eux-mêmes au Comité de salut publié les mesures de régénération adoptées de conëeft avec lés gardes bationaux i • « Pendant Que les %m\pe& poursuivent les insurgés^ disaient-ils, les gardes nationales ont fait sur les derrières la fouille des communes, arrêté les pères et mères des absents, pris le nom des absents sans cause légitime^ menacé de responsabilité les officiers municipaux; de sorte <lue ces misérables n'ont plus d'espoir de rentrer dans leurs i*epaires , ni leurs cbefô de tes retrouver cbea eux pour tes
rassembler. Nous croyons cette mesure nécessaire à généraliser. Les mouvemenls ordonnés par Kléber compriment la malveillance ; mais la Chouannerie est la maladie pédiculaire du pays. Là où il y a un homme « il y a iin Chouan de fait ou d'intention. Les Patriotes y sont dans une èxees- ' sîve minorité. »
Puisque la correspondance secrète ou publique des conventionnels et des généraux est ouverte, suivons-y pas à pas leurs crimes qui appellent toujours des représailles « et leur marche qui« seloh Vachot, est une série ndn interrompue de succès, mais qui, d'slprès l'adjudant général Savafy, se réduit à quelques arrestations» Le 9 >din (15 prairial an ii), le premier de ces généraux écrit de Segré au Comité de salut public :
«J'ai eJiterminé et presque entièrement détruit les Chouans qui ravsgeaient les districts de la Graveltei Vitré, etc. Je m'odCbpeVrésentement des districts dé Laval, Graon^ Segté,. Ghàteaobriant* et vais marcher sur Domfront. Jusqu'à présent mes opérations ont réussi.
fi Les troubles qui agitent ces contrées ne sont nullement il craindre } et j'espère qu'eu pérorant le peuple et faisant
marcher les habitante des campagnes, j'établirai Tordra et je ferai cliérir la République. »
Le 5 juin , le second démentait ces assertions s
« Vachot, mande Savary au Comité, est venu h Seç^ré, où il a ordonné un ^rand mouvement contre les Chouans. Toutes les communes et la force armée ont été sur pied pendant quatre jours t le succès n'a pas répondu à l'attente e on n'a découvert que quelques jeunes gens de réquisition qui se tenaient cachés. »
Ce qui est incontestable, c'est que Vacliol (Hait battu dans tous les eni^agements ; il fuyait, et, comme le disait Jean Chouan, il ne tenait pas plus devant lui qu'une perdrix devant un chasseur. A Saint-Mervhé« Cottereau surprend et massacre dn détachement qui annonçait venir c pour cher^ cher du gibier de guillotine ». A Balazé, Cottereau met en déroute les soldats (jue Dubois-Crancf^ cT^ ait forcés à enlever de jeunes enfants; puis, après avoir préservé ses compagnons d'une embuscade que la garnison de Vitré , guidée par le général Vérine « leur avait tendue , il marche pour délivrer la paroisse du Genêt, que Bouchotte allait brûler.
Ce jour-là même, 10 thermidor an il (28 juillet 1794), les représentants François et Laignelot faisaient publier un arrêté dont le préambule seul a quelque saveur par le ridi* ottle de sa rédaction ; ils disaient t ^
« Considérant que depuis plusieurs mois la horde soélé^ rate des Chouans, altérée du sang des Patriotes, a profité tie la saison qui couvre le sol de la liberté des riches moissons sur lesquelles ses amis fondent leur espérance, pour se mettre à couvert des poursuites des Républicains « et com* mettre avec plus d'impunité des forfaits trop souvent ré^ pétés que leur commande leur système abominable de subversion; qu'il est temps de mettre un terme à cet épouvantable fléau, dont les progrès alarmants ne sont dus qu'aux égards que nécessitaient les approches d'une abondante récolte» et que, pour y parvenir, il n'est pas de plus sûr moyen, après la chute des blés, que d'achever d'ëiîlairer les campagnes pour se montrer en face de rennemi qui, à son tour, demeurera malgré lui à découvert i et se rendra praticable Tinté*
156 H1SX01A£
rieur des campagnes en ouvrant sur une largeur convenable toutes les pièces de terre , de manière à établir une
libre communication entre elles. »
L'arrêté que ce considérant précède était pris le 28 juillet. En ce moment même Jean Chouan bivouaquait à la closerie de la fiabinière« quand sa belle-s(Bur« la femme de René, s'écrie' : « Voilà les Bleus ! » Une décharge accompagne ce cri de terreur. Les insurgés se dispersent; mais Jean Chouan fdit feu , il casse la jambe à un soldat ; il va se retirer, un nouveau cri le retient. Il entend sa belle-soeur qui, avancée dans sa grossesse, est retardée par une haie, et qui répète à chaque instant : « A moi, frère l à moi, ou je suis perdue! » Jean se précipite à son secours. Il écarte les broussailles, fait passer la malheureuse femme ; mais, ne la jugeant pas hors de tout péril, il gravit un coteau, recharge sa carabine, puis fait feu afin de détourner la poursuite de Tenoemi, et de laisser à sa sœur le temps de se sauver. Les soldats reconnaissent le Chouan ; tous les coups se dirigent sur lui; une minute après il est mortellement blessé.
Les Blancs reviennent à la charge. Ils le voient chanceler; ils s'élancent sur les Bleus, les dispersent, et ils enlèvent de ce champ de mort leur malheureux chef, leur ami, leur unique protecteur. Jean Chouan, trani^orté dans le bois de Misdon , vécut encore douze heures. Etendu par terre sur des vêtements jetés en désordre, et sur les peaux de* moutons qui composaient un lit, éclairé par un feu de broussailles dont le vent agitait la lueur comme si ce feu eût été une torche funèbre, il consacra ses derniers moments à encourager ceux qui pleuraient autour de lui. Il les entretint de leurs devoirs de Royalistes et de Chrétiens; il les adjura de ne jamais aimer, de ne jamais servir la République, et, recueilli dans son agonie, il expira.
Jean Chouan avait commencé sa vie en aventurier, il la terinina en héros. Historien de la Vendée militaire, nous avons dû raconter sommairement cette vie, en indiquer les calamités et les périls ; car Thistoire de la famille du premier Chouan est celle de tous les autres. Ce que les Cottereau ont souffert, les autres le souffrirent comme eux ; ce
Oigitized by
DE LA YKNDÉE MIUTAIRE. 157
qu'ils ont fait, les autres le firent. Ce tableau nous tiendra donc lieu de beaucoup de récits. Mais il fallait cacher aux insurgés et aux révolutiooaaires le trépas de ce noble paysan. On Tensevelit avec tout le mystère possible, et pour imprimer la terreur on se servit encore de son nom , ainsi que le prouve la pièce suivante, que les Manceaux aflichèrent en réponse à l'arrêté de Laignelot et de François :
u Avis au public. — Les Chouans, avertis qu'il est par-, venu aux municipalités, de la part des soi-disant représentants du peuple , des ordres de se réunir aux Bleus pour les rechercher et en même tem'ps pour couper les genêts et ouvrir les champs alni que la poursuite en soit plus facile, déclarent qu'ils re^'arderont comme leurs ennemis tous ceux qui travailleront en conséquence de pareils ordres, et qu'ils poursuivront et fusilleront jusque dans leurs maisons tous ceux qiH marcheront avec ce qu'on appelle la masse.
» Août 11%.
» Signé Jean Chouan, »
C'est le seul ordre écrit qu'ait jamais donné Jean Cottereau , et il est posthume.
Au moment où il mourait dans le bas Maine , un enfant de la Bretagne , qui , lui aussi , avait fait ses premières armes parmi les Vendéens, se révélait dans le Morbihan. Fils de *ses œuvres comme le Chouan, il allait bientôt dominer par la puissance de son génie toutes les bandes que personne avant lui ne pourra organiser. Ce Breton était Georges Cadudal'ou Cadoudal, comme l'usage et la tradiLioiiTont voulu.
Né en 1769 au village de Kerléano, dans la paroisse de Brech (Morbihan), Georges, qui sortait d'une famille de cultivateurs aisés, reçut une bonne et solide éducation au collège de Vannes. La Bévolution éclata. Afin de soutenir avec son épée les croyances auxquelles il restait fidèle, il réunit quelques-uns de ses compagnons d'enfance , et partit à leur tête pour la Vendée. Le caractère décidé du nouveau volontaire, sa bravoure à froid qùi le faisait si gaiement s'exposer au péril, ^ étonnèrent les généraux Bônchamps et Stofilet, auxquels Georges était attaché, et plus d'une fois on enten*
m HISTOIRE
dit l'ancien garde-chasse de Maulevrier répéter : « Si un boulet de canon n'emporte pas celte grosse tête ronde, elle ira loin ; c'est moi qui le prédis. » L'horogpope de Stoillet se vérifia « et eo aouvedii* de ces paroles prophétiques les Blflflcs conservèrent à leur Georges Gadoudai le smnoni de
Tête-Ronile.
Quand l'aigle déployée des du Guesclin apparaissait dans • les champs de la Bretagne et du Poitou, quand elle brillait aux yeux des sires de Rochefort , de Malestroit, de Penhouêt le Tort-BoUëUûo, de BaoUl de Gpêtquen , dé Maurice de Tré^ eiguidy, de leaii de Beatitnsnoir, de Rieux, de Baoul de KergoLiët, d'Olivier et de Henri de Mauny, de Guillatime de Montbonrcher, de Raoul et de Lucas Hay, les dignes compagnons du grand connétable, tous s'écriaient: « Voilà des nouvelles de la grosse Téte-Ronde. Nous allons échanger de bons coups de lance et d'épée avec TAnglais. n
A cinq siècles de distance les frères d'armes de Cadoudal • lui appliquaient le surnom que leurs pères donnaient à Bertrand du Guesclin. Dans l'un c'était la même naliue, chez . les autres la môme coniiance. La force de Georges était aussi prodigieuse que son activité; mais après la déroute de Savenay il n'y avail plus d'armée, et le Royaliste ambitioonail de nouveaux péri1s« Il rentre dans le Morbihan avec un
seul des jeunes gens qu'il a conduits sur la rive gauche de la Loire ; les autres y avaient trouvé la mort. Ce compagnon ' de guerre qui ne le quittera plus, qui guerroiera sans cesse à ses côtés I qui sera soû aide de camp, son conseil ^t tou« jours sôD ami, c'est Mercier, dit lu Vmdéê*
A peine arrivé e» Bretagne , Georges se met én relation avec les prêtres et avec les laboureurs. Son impulsion se propagea itjcomme un incendie; mais une nuit la force armée pénètre dans la ferme du vieux Cadoudal. Toute cette famille est arrêtée et écrouée dans les prisons d'Auray. Des réfraotaires étaient couchés dans une grange* Un eavalier républicain les aperçoit en fUisant la fouille. Au péril de sa vie il déclare qu'il n'a découvert personne, et sauve ainsi vingt Rovalistes. D'Aurav on traîne les Cadoudal à Brest. Là Qeurges su lie d'une étroite auutié avec un gentilhomme de
' DE LA VEiNDÉl:: MILITAIRE. 159
Plpovenfce tiomnié d'Allègre de Saiilt-Tfohc. Cet dfflcier lui inculqae quèlqoes notiotié de VbH ttiilitairé , il d'éVttde soUft des hslbils de ttulteldi àVè(5 lui etMetcier. Aendu à la liberté^
Georges parcourt les bùis, visite les fermes, excite et prêche les Bretons. Il rejoint Labourdonnaie-Coëtcandec , de Silî^ et Guillemot; il s'entend avec eux, il unit ses eflbrls aux leurs. Bientôt on vit de tdus côtés des détâctiemeats armés assaillit* les eolotines réf^ublieainês, intercepter les corres-potadances et Its coiiVois , drraeihef mt càchots oa enlever à
leur escorte les Blancs tombés aux mains des Bleus.
Avoir des hommes et du courage n'était pas assez; il fallait des armes. La plupart des insurgés ne possédaient que de madvais fusils de chasse, et letlfs cartouches étaient dana les gibernes de l'ennèini^ Les vivres inanqaaient autant que les tnunltldd^. Pour bbvler k tant dë diffleultés^ qui auraient
ébranlé la constance la mieux affermie, Georges s'improvise tout à la fois général , administrateur et soldat d'avant-garde. Il commande ici; là il fait préparer du pain; plus loin il fabrique des fusils. Sa recette était bien simple^ Aeneon«trait-il une sëntinelle, âbn œil perçant décoUvraifc<'il un tral-* nard : Georges se précipitait sur lui, Tëttaquait, et , toujours vainqueur datis ces luttes où sa force et son agilité n'avaient pas d'égales, il s'emparait des armes et il les distribuait à ses soldats. Cette ressource, quoiqu'elle fût souvent employée par Gadoadàl et par les Bretons « était bien précaire. On songëalt à faire venir des fhâils de rëtrangiar, lorsque le comte de Puisaye pénétra dans le Morbihan.-
Des débris de l'armée vendéenne il avait formé un corps auquel chaque jour se joignaient les villageois. Les désastres du Mans et de Savenay n'avaient pas abattu le courage de Forestier, de Dupérat^ de Gbantreau, de Gaqueray, de Bellevue, de Poncet^ de JarTy et de Guignardi cherchant sur la terl e de Brétagrte les combats qu*ils ne devaient plus espérer sur le sol vendéen. Après avoir longtemps erré dans les forêts, ils apprirent que le comte de Puisaye ralliait autour de lui Un grapd nombre d'insurgés. Sous la protection de Tuffin d'Ussy, cousin de la Rouërie, ils parvinrent jusqu'au ddUveau génèrali Ces hommes, entheuaiastes et eon*
Oigitized
fiants, furent séduits par Tesprit et par l'éloquence insinuante de Puisaye, qui leur développa ses plans, et s'annonça à cds jeunes oûiciers comme l'agent chargé par les Bourbons de gouverner la province. Ils ajoutèrent foi aux espérances que Puisaye leur inculquait comme des réalités. Bientôt Forestier, sur les talents militaires duquel il lui était alors permis de compter, fut son bras droit et son fils , ainsi qu'il se plaisait à le nommer. Par Forestier il dirigea les influences que devaient nalureliement exercer en Bretagne des hommes qui, dans le Bocage et outre-Loire, avaient fait preuve d'une bravoure si persistante; il les plaga comme chefs dans les cantons les plus rapprochés de la Vendée. En peu de temps ils mirent à sa disposition les cadres d'une armée, et Charles Bréchard , avocat de Fontenay, qui a déjà exercé les fonctions de commissaire près des troupes catholiques et royales, fut son secrétaire et Tadministrateur de ses bandes. .
Un nouveau pas venait d'être fait vers une organisation à peu près régulière. Les Blancs d'Ille-et- Vilaine, du Finistère et des Côtes-du-Nord , sur lesquels Puisaye avait une action plus déterminante, allaient enfin se mettre en rapport direct avec ceux du Morbihan et du Maine. Il n'y avait pour réaliser ce vœu qu'une parole à prononcer; Puisaye ne se hâta pas de la faire entendre. Il s'était lié d'intérêts et d'afifections politiques avec le cabinet britannique. Il n'avait vu de salut pour la monarchie que dans une alliance des insurgés avec l'Angleterre, et, imbu de l'idée que rien ne se ferait en Bretagne sans le secours de cette puissance, il la consulta avant d'exécuter les opérations militaires que Forestier lui suggérait. Une lettre de ce jeune homme, adressée à Dupérat et datée de la forêt du Pertre, le 24 février 1794, nous initie aux rêves et aux prochaines déceptions de Puisaye :
€ Vous espérez, mon cher Dupérat, et dans vos nouveaux cantonnements de la Guerche et de Chàteau-Giron vous attendez le signal de recommencer contre les Bleus notre bonne guerre de la Vendée. Ce serait avec un véritable plaisir que je vous transmettrais un pareil oràre de la part du comte Joseph; mais on ne sait trop parquet bout le prendre. Avec ses ruses et ses demi-confidences, c'est l'abbé
DE LA VENDÉE MILITAIRE. 16i
Bernier cherchant toujours à intriguer, mais n'aboutissant à rien. L'abbé Bernier, lui, n'avait pas, par exemple, effroi d'une bonne prise d'armes. M. de Puisaye la redoute , non pas daos riniérêl de sa conservation , je le crois aussi bon tenant qu'un autre , mais par des idées qui ne sont qu'à lui. Il a des relations très-suivies et très^tendues avec les Anglais. Ceux-ci lui promettent monts et merveilles. Leur correspondance est d'or, mais leurs actes ne produisent pas même du fer. Les Anglais, qui nous ont exposés en vain à Granville , dominent complètement cet esprit d!ailleurs si positif. 11 croit qu'il est inutile de verser le sang , et que sa diplomatie nous fera triompher de la République. Gela n'est guère croyable. Le comte s'est persuadé que le cabinet de M. Pitt entrait dans ses vues et le seconderait au temps venu. L'impression que leurs propositions à l'armée d'outre-Loire m'ont laissée, et ce je ne sais quoi qui nous rend ennemis de l'Angleterre par un instinct que je ne puis que mal définir, s'opposent à ce que je partage de pareils pressentiments; mais M. de Puisaye est autorisé par les princes, il agit en leur nom. Je n'ai donc que voix consultative au conseil. On agit malgré cela. Fait-on bien? fait-on mai? Qu'en peosez-vous?
» Notre chef, qui est un homme abondant en ressources, et qui a toujours une queue à coudre à tout événement inattendu, est averti par l'Angleterre qu'elle doit être incessamment attaquée sur ses propres cotes par une expédition dont les préparatifs se font secrètement dans les ports de rOcéan. Il parait que les Anglais ont des hommes à.eux dans la Convention, et que par leur canal ils savent tous les mystères de la République. M. de Puisaye ne voudrait pas qu'un coup de fusil fut tiré avant tout cela. 11 a promis aux Anglais, en cas d'expédition, de faire en leur faveur une diversion puissante , et il me charge de vous prier, ainsi que nos camarades du Bocage, de faire plus que jamais les rebelles. Si nous parvenons par notre attitude à arrêter cette expédition dont ils ne craignent les dangers que par rapport à leur commerce , les Anglais promettent de mettre à la disposition de la Bretagne et de la Vendée toutes les
armes et les munitions dont nous avons besoin. Mon plan à moi et celui des chefs du Morbihan dilîère un peu. il vaudrait mieux laisser les Républicains s'embarquer contre r Angleterre et pendant cette absence marcher sur Nantes, où nous pourrions dtre plus heureux que da temps de M. Ga- . thelineau. Par la possession de cette ville nous joindrions la Bretagne à l'Anjou et au Poitou ; nous tiendrions l'embouchure de la Loire, et nous pourrions réparer nos défaites; mais M. de Puisaye ne comprend la guerre civile que par l'étranger; il croit à T Angleterre, et, quoique bien sûr qu'il s'abuse , je ne veux pas cependant contrarier ses vues : ainsi il faut donc paLienier. Le printemps arrive; il doit nous amener de grands événements. Pour vous y préparer, donnez à plein collier sur les Bleus i inquiétez-les partout Délivrer l'Angleterre de cette expédition , que nous en reviendra-^t-ilT Peut-être encore des déboires. Mais M« de Puisaye tient à ce plan ; réalisez-le. Nous verrons après.
» Quant à moi, je ne vous cache pas, mon cher Dupérat, que j'aimerais mieux combattre les Sans-GuloUes d'abord, sauf h faire en mémo temps expier aux Anglais leur haineuse perfidie contre la France, w
La lettre de Forestier révèle dans toute sa candeur les véritables desseins politiques de la Vendée militaire; elle produisit pourtant son clTet. On obéit à l'injonction de Puisaye, qui parlait au nom des princes émigrés, et l'enthousiasme populaire qui se manifestait contre les Anglais fut comprimé. Quelques jours avant la levée de boucliers résolue par Puisaye, Barère s'était écrié à la tribune de la Convention : a La haine de Home contre Carthage revit dans les âmes françaises comme la foi punique dans les cœurs anglais* » Sur la proposition de l'orateur, l'assemblée des représentants proclamait la Grande-Bretagne coupable de lèse* humanité. Pour accélérer cet élan national , une armée de vingt-quatre mille Républicains accourut camper à Paramé , entre Cancale et Saint-Malo; le général Laborde en prit le commandement. Dans le même intervalle d'immenses préparatifs se faisaient à l'arsenal de Brest pour l'armement de la flotte fx>nfié6 à ViHaret-Joyeuse» et à la date du IS plu^
viôse aa ii (3 février 1794) le Conventionnel Laignelot écrivait :
« Le port de Brest contient le volcan qui doit vomir sur les ennemis de la liberté les foudres destructeurs de la tyrannie. Il faut que chaque partie de la République fournisse tout ce qui peut servir à en grossir le foyer et faire jaillir au loin les laves brûlantes qui iront dessécher les marais et préparer le nouveau sol de la liberté. Déjà notre escadre présente une force imposante ; ses équipages brûlant du désir de combattre n'attendent que le signal pour aller se ruer contre les despotes. Mais ce n'est point assez d'avoir du fer et du courage , il faut des subsistances. »
Afin* de sanctionner par la terreur les efforts que la Con<* vention attend du patriotisme breton, Prieur et Jean-Bon Saint-André se décident à faire périr les vingt-six administrateurs du Finistère qui depuis longtemps étaient dans les fers, sous la banale accusation de fédéralisme. Ce fut au milieu des préparatifs de guerre que la République frappa ce coup. Devant un jury formé et présidé par un jeune fana» tique nommé Ragniey, ayant fait ses premières armes sous Fouquier-Tbinvilie, ces pères de fnnn'lle qui avaient salué l'aurore de la Révolution avec tant de bonheur, et qui en défendirent les principes avec un acharnement quelquefois si cruel, comparurent en chantant la MartdUaise. On leur accorda deux défenseurs pour la forme, et sans vouloir écouler les m 3tifs qu'ils avaient à faire valoir, Ragmey posa ces questions :
ce l*» kst-il constant qu'il a existé ime conspiration contre la liberté du peuple français, tendante à rompre l'unité et Tindivisibilité de la République , à allumer le feu de la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres, en les provoquant à la désobéissance à la loi et à la révolte contre l'autorité légitime de la représentation nationale?
» 2* Kergariou, Brichet, Aimez, Morvau, Cuiller, Bergevin, Dubois, DOucin, Derrien, Postic, Cuny, le Prédour, Daniel Kersaux, le ci-devtint évéque constitutionnel Expilly, le Roux, Herpeu, Merienne, Malmanche, Banéat, le Pen*nec, le Thoux^ Déniel, Moulin, le Oac , Piclet , le Denmat, Bienvenu, Descourbes, Julien Pruné et François le Gorneo
Oigitized by
sont-ils convaincus d'être auteurs ou complices de ladite conspiration? »
Le jury avait reçu le mut d'ordre : de ces trente Républicains il n'acquitta que ûescourbes, Bienvenu, le Cornée et Pruné; la peine de mort fut prononcée contre les vingt-six autres. Après les avoir fait abreuver de tous les outrages par une tourbe ivre de sang , on les immola sur la place du Triomphe du Peuple, le 3 prairial an ii (22 mai 1794).
La Révolution n'était pas satisfaite de cette boucherie ; raccusaiGiir public, Donzé-Verteuil, écrivit le 4 prairial au Jùumal de Paris :
(( Avant-hier, vingtHsix administrateurs du Finistère ont porté leurs tôles sur l'échafaud; ces messieurs voulaient donner la ci-devant Bretagne aux Anglais. »
Cette accusation sur des cadavres encore chauds était une absurdité; mais les partis savent-ils jamais s'arrêter dans la victoire? Les Révolutionnaires exaltés déshonoraient par un mensonge la mémoire des Fédérés bretons. Peu de mois auparavaiit, ces mêmes Fédérés, unis de cœur et de vœux avec les Jacobins de Robespierre , hurlaient à leur Nation la même calomnie contre les Royalistes.
Vingt jours, après, la flotte que le combat et le dévouement si controversé du vaisseau le Vengeur avaient immortalisée rentrait à Brest , et Prieur (de la Marne) adressait au Comité de salut public la dépêche suivante :
(( La fortune et les vents ont trahi le coui;iage des Républicains, mais leur courage leur reste, 11 saura tout réparer, et Carthage sera détruite. Nos braves marins se sont battus avec une valeur au-dessus de tout éloge ; et la postériJLé n'apprendra pas sans une admiration mêlée de respect que plus de deux heures après la lin du combat nos vaisseaux démâtés con.seryaient tous leurs pavillons, et qu'aucun ne s'était rendu. )>
On cachait un échec sous un vernis d'emphase , mais un échec qui pouvait avoir de graves résultats* L'Angleterre , heureuse de sa victoire, laissa Puisaye seul aux prises avec les ennemis par elle attirés sur le littoral ; et pourtant ce général, aûn de faire échouer le plan des Mévblutionnaires,
DK L.V \E»DtE MlLITAlRifU t65
avait mis en campagne tontes ses divisions. Une attaque directe sur le camp de Paramé paraissait chose impossible: il résolut de faire une diversion moins rapide, mais plus sûre; il se décida à inquiéter les Bleus, à les harceler dans leurs marches et à les tenir toujours en haleine. Ce projet lui réussit. Alors Forestier, qui, à l'école de Bonchamps et de la Rochejaquelein , s'était initié au secret de l'agglomération des forces, médite un grand coup. De concert avec Puisaye, il cherche, pour surprendre la ville capitale de la Bretagne, à profiter d'une fête civique qui réunit à Rennes les commissaires de la Convention ei les généraux républicains.
Il fait occuper par neuf colonnes royalistes les neuf routes aboutissant à la ville , et avec les insurii^ésdes environs de la Gravelle et de Vitré, les seuls encore véritablement aguerris, Puisaye et Forestier doivent marcher sur Rennes, qui n'a plus dans ses murs que deux mille hommes. Saisir au milieu de la fête patriotique les représentants et les généraux, s'en faire des otages , enclouer les canons , s'emparer des munitions et des armes, rendre à la liberté les honnêtes gens entassés dans les prisons et s'éloigner immédiatement, tels devaient être les résultats de ce coup de main. La colonne destinée à le tenter fut amenée au château de Plessis-le-Vem, non loin de Rennes, par Forestier, qui, pendant une course de trois nuits avec ses sept cents hommes d'élite, sut ne laisser aucune trace de son passage. Les huit autres colonnes s'étaient embusquées avec les mêmes précautions.
Deux canonniers républicains étaient venus au Plessis-le- Vern se mêler aux Royalistes, sous prétexte de leur vendre de la poudre. Les Bleus se permettaient sans scrupule ce commerce ; souvent les généraux et leurs olliciers en faisaient abus. Us tiraient de bons profits de ce négoce, dont les Chouans n'avaient jamais osé imiter l'infamie patriotique; et afm que personne ne puisse nous accuser de partialité, c'est à un Conventionnel en mission que nous empruntons ces détails, montrant sous son véritable jour le patriotisme révolutionnaire. Bo écrivait de Nantes, le 25 messidor an ii (15 juillet 1793), au Comité de salut public :
« je ne dois pas non plus vous taire que notre année est bien mal disciplioée , et qu'elle aurait besoin d'être renouvelée. Ils se sont si accoutumés au pillage , que lorsqu'ils ne
trouvent pas de Brigands ils en imaginent, et ne respectent rien. Les chefs ont beau réprimer, faire punir par les tribu-
. naux, ils oe se corrigent pas. La cupidité les emporte, et ils ont tous un petit trésor* Croirez-vous que« demièr^nent, trois soldats se disputaient une montre « et que deux ont été tués dans cette dispute I II est bien prouvé que les brigands
. pe servent habituellement de nos cartouches; les généraux en sont prévenus, mais ils ne peuvent découvrir les coupables. Je suis à la recherche. )>
Iles paroles indiscrètes révèlent à ces canonniers républicains le but du rassemblement du Plessis-Ie-Vern ; ils courent à Rennes, ils avertissent les Conventionnels. Les mesures militaires sont prises par le général Damas, et aussitôt de nombreux détachcnients partent à la rencontre des Chouans. . Forestier et le général cachent dans les broussailles leurs sept cents hommes, et ils laissent Tennemi avancer jusqu'à portée de pistolet. Le 26 mai 179&, la cavalerie républicaine s'engage dans le piège qui lui est tendu; Forestier fond sur elle. Après un choc de vingt minutes, les Bleus abandonnent sur le terrain leurs chevaux et leurs armes. Le tocsin et la générale retentissent dans les rues de Rennes; la garnison, sous les ordres de Damas, marche au-devant des Royalistes. Enhardi par ce succès inespéré , Forestier court à ce corps d'armée; il le repousse, il va le poursuivre peut-être jusque sous les murs de la ville restée sans défense, lorsque Puisaye, qui craint d'être enveloppé par les cantonnements voisins arrivant sur lui à marche forcée,* arrête Télan de Forestier, et fait prendre position. Les soldats , effrayés de cette attaque en plein jour à laquelle ils ne s'attendaient pas, ne purent jamais se décider à revenir à la charge. Lorsque les insurgés eurent pris quelque repos, les chefs mirent à profit leur victoire pour gagner le Morbihan , où ils avaient des intelligences , et où de Silz, Guillemot, la Bourdonnaye et Cadoudal les attendaient. Une course aussi aventureuse à travers les garnisons ré-
DE LA V£IfPÉ£ MILITAIRE. 167
pabliednes et les gardes nationales agglomérées à chaque village fut un combat de tous les instants. i4es dévastations avaient affamé le pays, et, sous peine de mort, il était
défendu de vendre des vivres aux Chouans. Puisaye et Forestier s'ouvrent quelques petites cik3S, mettent en déroute un certain nombre de délacbemeots; mais pour contre-balancer la disette qui se faisait sentir ce n'était pa9 asaes ; il fallait du pain. Par une tactique d'humanité et de prévoyance , les généraux , qui cherchaient à se faire des partisans, avaient défendu le pillage. Épuisés de fatigue et de besoin , ils arrivent enlin à Bai^mon, sur la limite du Morbihan. Les Royalistes y sont accueillis en libérateurs et en frères. Le lendemain, plusieurs rassemblements de villageois bas bretons, commandés par des Vendéens ou par des émigrés, apparaissent dans la forêt de Molac à cinq lieues de Vannes. Le plan tracé par Forestier réussissait : la jonction des révoltes locales allait s'opérer.
Mais la Convention avait eu vent de ces projets; les forces dont elle disposait en Bretagne accouraient pour s*y opposer. Les garnisons de Rennes « de JosseliUt de Ploêrmel, de Montfortv de Bain, de Redon et de Malestroit, soutenues par les gardes nationales, se mirent en mouvement sur plusieurs colonnes destinées à envelopper les Blancs. Le général Avril, de son côté,*se lança contre les Morbihannais avec les troupes cantonnées dans les environs de Vannes. 11 surprit un détachement d'insurgés commandé par de Silz. Ce dernier, trop inférieur en nombre pour espérer une chance favorable de cet engagement inégal , se retira après un rapide échange de coups de feu , et le révolutionnaire Avril adressa au ministre de la guerre ce bulletin imposteur, qui , lu à la Convention, fit tressaillir de joie les tribunes publiques»
« Hier je me suis rencontré avec tous les Chouans : ite fKHDt anéantis. Vive la République ! Ces étemels ennemis de l'ordre ont été broyés sous nos pieds libres. 11 ne nous reste plus qu'à pénétrer dans leur pays de loups avec la torche et le feu. C'est le seul moyen, raisonnable d'y faire fleurir la sainte liberté. >i
Les choses ne se passaient pouit cependant aveç cette rapi^
168 HibiOlRE
dité accusée par Avril. Les insurgés étaient sur le point de faire jonction , et Puisaye sondait le terrain pour s'avancer
à travers les troupes qui l'enveloppaient. Le 30 mai 1794, Forestier, qui dans cette campagne rappela avec une rare constance de bonheur le brillant ofticier des grandes guerres de la Vendée, s*empare de la hauteur qui domine la plaine entre Baignon et Plélan; et, par une inspiration soudaine, il décide Puisaye à tomber sur les Bleus, que dirige Tadjudant général Wendling. Ils étaient au nombre de plus de trois mille campés dans la plaine. Les Chouans s'élancent au pas de course; ils arrivent aux Républicains en poussant des cris, mais en ne faisant aucune décharge. Cette brusque attaque , qui , renouvelée sur tous les points eii même temps, centuplait aux yeux des Patriotes la force réelle de Tennemi, obtint un plein succès. Lour infanterie se débande : la cavalerie veut mettre un peu de régularité dans ce désordre , elle Taccroît par ses manœuvres. Wendling est blessé à la tête. Alors Forestier fait charger à la baïonnette; il balaye ce champ de déroute, et les Royalistes, maîtres. du matériel, rejoignent Puisaye, qui, sans perdre un moment, va repousser les autres colonnes se dirigeant contre lui de Ploërmel. Les Blancs campent sur la montagne qui borde la forêt de Paimpon. Ils attendent les Bleus, ils les défient; mais, atterrés par la défaite de Plélan , les Bleus reculent et se placent en observation à trois lieues plus loin.
La route du Morbihan s'ouvrait aux Royalistes ; d'immenses ressources étaient ainsi préparées à rinsurrection. Puisaye avait conipté là-dessus : ses projets, ses manœuvres avec l'Angleterre ne tendaient qu'à ce but. 11 y touchait; la terre promise se montrait devant lui avec ses enfants si aguerris et si enthousiastes; il n'y avait plus qu'à y pénétrer. Déjà même une lettre de Guillemot, de le Thieys et de Berthelot, envoyés à sa rencontre, lui annonçait que le Morbihan était bien disposé, et que, pour la cause de Dieu et du Roi, il allait se rallier en masse à ses frères de Bretagne. Tout à coup les volontaires d'ille-et-Vilainefont entendre des plaintes: ils murmurent d'abord; bientôt ils demandent impérieuse* ment à rentrer dans leurs foyers. Ce vœu était un *ordre ;
Puisaye fut contraint d'y accéder. Ainsi échoua cette jonction dont les insurgés de toute la province auraient tiré tant d'avantages. Afin d'arriver jusqu'à Baignon, les Chouans avaient eu bien des obstacles » vaincre. Pour se replier sur la forêt de Rennes ou pour gagner les bois qui leur servaient de retraite entre la Gravelle et Vitré, il fallait surmonter encore de plus sérieuses difficultés. Elles n'effrayent pas les Bretons; mais à mesure qu'ils avançaient sur le territoire d'Ille-et-Vilaine, on les voyait se disperser dans leurs familles. Trente heures après, il ne restai plus à P-uisaye que sept ou huit cents hommes.
Au bourg de Liffré, entre Rennes et Fougères, les Royalistes , qui ont échappé à toutes les chaînes de postes militaires essayant de les cerner, se voient en face d'une colonne républicaine; ils savent qu'ils en ont d'autres sur leurs derrières ainsi que sur leur flanc , et que pour éviter la mort il n'y a qu'un moyen. 11 faut qu'ils s'ouvrent un passage à travers les bataillons ennemis. Puisaye accepte cette dernière chance. Au jour naissant, le 5 juin M9h, les olliciers vendéens, avec les Chouans Tes plus déterminés, se précipitent sur l'avant-garde républicaine. Elle est cnlbulée; elle se retire au centre de sa colonne, qui, soutenue par plusieurs pièces d'artillerie, s'ébranle et porte le désordre dans les rang3 royalistes. Tuffin d'Ussy , Poncet et Troroux , vieux chevalier de Saint-Louis, sont percés de coups au plus fort de la mêlée; Fabre, jeune Poitevin, est blessé à mort auprès de Puisaye. (( Je meurs pour mon Dieu et pour mon . Roi, » lui dit-il en expirant Le massacre pouvait devenir a£freux , car dans ce moment chacun ne songeait qu'à son salut individuel. Puisaye, abandonné des siens, saute à bas de son cheval ; il franchit les fossés et les haies. Mais Forestier et Jarry ne se tenaient pas encore pour battus. Avec quelques Bretons , ils résistent aux masses qu'on leur oppose ; ils reculent en se défendant» et, après avoir manœuvré avec une prudence pleine de bravoure, ils gagnent les bois. Le lendemain , réunis à Puisaye , dont cet échec n'avait point ébranlé la fermeté, ils licenciaient les insurgés, et leur dictaient des instructions aiin de se rassembler lorsque les
TOM. IIU 40
Oigitized
troupes qui OGCopaieut le pays seraient dispersées pour les besoins du service. Forestier et Dupérat s'étsieot lassés de ces luttes nocturnes, et Puisaye ne leur inspirait plus
confiance. Ils se séparùrentidonc de lui pour tâcher de rentrer dans le Bocat^e. Forestier erra longtemps sans pouvoir réussir dans son projet; Dupérat se dirigea sur le bas Maine, où il combattit encore la République,
11 régnait dans les provinces de TOuest une telle horreur pour le système révolutionnaire , que les défaites mêmes de la première Vendée ne pouvaient comprimer Télan des populations. On avait souffert; on voyait souffrir, et de tous les côtés on se levait pour résister. Cbarette en Poitou et StofHet en Anjou luttaient avec succès contre les forces de la Convention. La Bretagne, avec ses chefs particuliers et ses mœurs exceptionnelles, s*annait, elle aussi; le bas Maine guerroyait sans cesse, et, comme si ces protestations hostiles n'eussent pas encore suffi pour manifester les répugnances de tout un peuple contre l'arbitraire de la Révolution, une nouvelle année se créa sur la rive droite de la Loire. *
Le vicomte Alexandre de Scepeaux, né le 19 septembre 1769 et boaii-lrère du marquis de Bonchamps, le chevalier de Turpin- Crissé et le. comte de Dieusie, oûiciers généraux de Tarmée vendéenne , furent les promoteurs de cette insurrection , qui s'étendit bientôt d'Ancenis jusqu'aux principales villes de la Mayenne. Ainsi on reprenait en sousœuvre le projet de Bonchamps et on liait aux mouvements de Charette dans le bas Poitou les tentatives isolées qui éclataient depuis Nantes jusqu'à Caen. De Scepeaux, gentilhomme que ses vertus, que son courage avaient popularisé sur la rive droite de la Loire, organisa rapidement le pays qui SL'paie Bécon et Candé de la ville d'Angers. Turpin et Dieusie s'emparèrent d'un autre point , et ils n'eurent pas do peine à se faire un parti dans les campagnes depuis Qandé jusqu'à la Flèche. Le comte de Sarrazin, un des honunes les plus hardis et les plus chevaleresques de la guerre civile, fut le chef nominal de ce mouvement, qui n'avait aucune connexion avec les Bretons, et qui surtout ne voulait pas
Digitizea by Cj(.j(..wtL
admettre rautorité de Puisaytv Lo comte de Tristan, compatriole et ami de ce dernier^ ralliait les mécontents du haut Maine. Lechandelier de Pierreville et Picot, officiers dans le bataillon de la Montagne, que Jean Chouan refusait d'atta^ quer parce qu'il était composé de soldats miséricordieux, secondaient activement les etlorts de Tristan. Lechandelier et Picot n'avaient pu rester longtemps témoins des cruautés dont la République faisait une loi à ses agents : ils avaient élevé la voix en faveur de rhumanité. On les menaça; on les contraignit même b devenir les exécuteurs des ordres les plus barbares. Ils désertèrent, et bientôt Lechandelier, dont la frêle santé n'alTaiblissait ni le courage ni racliviLé, forma avec Picot un parti puissant dans les environs de Laval.
Non loin de là , Jambe-d' Argent tenait en échec les can« tonnements qu'il lui paraissair utile d'occuper, et le terrible Coquereau s'était à son tour, comme Jean -Louis Treton , entouré d'insurgés dont le nombre groîisissait selon les besoins du moment.
Joseph Coquereau, qui rendit aux Démagogues une bonne part du mal qu'ils faisaient aux honnêtes gens, était né en 1768 à Daon , bourg sur les bords de la Mayenne, patrie de l'abbé Bernier. Lorsque, après la campagne d'outre-Loire, dont il avait élé l'un des soldats les plus intrépides et peutêtre le seul crueU — Coquereau noyait souvent dans le vin son enthousiasme monarchique, — il parut au milieu des campagnes du Maine, il se plaça sous le drapeau des frères Chouan et de Jambe-d'Argent, et il dit : « J'apporte guerre à mort aux Républicains. Point de grâce, point de pitié pour eux. » Ces paroles furent entendues, et il se trouva en p^u de temps à la tête d'une troupe que son audace et son bonheur électrisèrent. Ainsi , en anéantissant la grande armée , les Révolutionnaires n'avaient fait que donner aux Royalistes une force plus étendue. Ils avaient détruit le centre de l'action; mais l'action n'en était que plus dangereuse par sa diffusion môme. Elle occupait plus de troupes; elle contraignait à plus d'excès les Bleus, qui ne savaient pas les refuser à leur patriotisme exclusif. Cette guerre insaisissable créait partout des résistances.
Aa nombre des capitaines de paroisse obéissant à Coquereau , il en est un qui se faisait remarquer entre tous par son courage et par sa vertu. C'était Logerais « que les Chouans sumomtnaieDt Piemousie. Piemousse avait a défendu sous peine de mort de prendre eu vain le nom de Dieu, de s'enivrer, de fàire violence ou injure à fille ou femme ». Sa compagnie observait ponctuellement ce'" code militaire des temps dè la chevalerie, chacun savait qu'il était homme à .le faire exécuter. Au milieu de ses rares qualités, se développant sur un trop petit théâtre, Piemousse, superstitieux par nature ou par calcul , avait des inspirations et le don de ^seconde vue. Aux jours néfastes d'avance désignés par lui, rien n'aurait pu forcer sa troupe à marcher au combat; mais quand le capitaine avait dit : « Demain nous verrons les Bleus et nous en triompherons, » le Ciel lui-même n'aurait point arraché de Tesprit des paysans la conviction qu'il serait vainqueur. Ils avaient foi en cet homme, dont la perspicacité sauva souvent Coquereau et les insurgés de plus d'une défaite.
Sarrazin dirigea les rassemblements de la forêt de Combré; Desloges, ceux de Bain , de Marans et de Genêt; Coquereau eut le commandement de Château-Gonthier et de Sablé; les chevaliers de Bédée et de la Haie s'étendirent dans les environs de Segré. Les Chouans de Jean Cottereau obéirent à Delièro; Jambe-d'Argent resta dans ses cantonnements de Craon , et le chevalier de Caqueray avec Amédée de Béjarry se posta du côté de Rennes. De Scepeaux exerçait une espèce de protectorat sur ces rassemblements , qui ont tous une histoire à part, mais une histoire sanglante, tantôt par les tortures que la Nation leur faisait endurer, tantôt par les représailles qu'ils commettaient, car les passions politiques sont condamnées à ne jamais se modérer, ici nous devons en toute franchise exprimer notre pensée.
Pour l'homme qui réfléchit sans se laisser entraîner au torrent des métaphores de journal ou au flot des préjugés mis en circulation par les Révolutionnaires, la guerre civile est la seule guerre morale, la seule raisonnable qui puisse exister. Ce n'est pas en effet pour une frivole délimitation de frontières qu'elle arme des citoyens les uns contre les autres ;
DE LA VENDÉE MlUTAIRE. 17S
c'est pour une cause toujours nationale , tantôt celle de Dieu, tantôt celle du Roi, les deux ensemble souvent; c'est pour la liberté du foyer domestique « aussi sacré au moins cpie Fintégrité d'un ou de deux villages du territoire; c'est pour
votre vie menacée par des assassins se ruant sur vous et vous égorgeant au nom de la fraternité. En théorie, cette guerre se conçoit, s'explique; tandis que la plupart des - * autres, soumises aux intrigues des cabinets, à des rivalités royales, à des impostures ^ouvertes d'un faux vernis de gloire, ne sauraient jamais soutenir un examen approfondi, jamais apprendre au laboureur de l'Alsace ou au p5tre des Pyrénées pourquoi il va comme une machine frapper de mort un paysan d'Allemagne ou un Cosaque de FUkraine, dont il ne connaîtra jamais les mœurs, les traits et le langage. Nous ne sommes donc pas de l'avis de l'empereur Jean Cantacuzène, qui, au témoignage de ISicéphore Grégoras*, établissait la différence suivante entre les guerres civiles et les guerres étrangères : « Les dernières , disait ce prince , ressemblent aux chaleurs extérieures de Tété , toujours tolérables et souvent utiles ; mais les autres ne peuvent se comparer qu'à une fièvre mortelle dont Tardeur consume et détruit les principes de la vie. »
Aux yeux du philosophe spéculatif, la guerre civile sera une calamité; aux yeux de rhistorien, elle n'est, elle ne doit être qu'un mal relatif, lorsque ceux qui l'entreprennent tendit à faire échec à une usurpation heureuse que le temps n'a pas consacrée, ou à étouffer l'anarchie. C'est une protestation vivante de la société contre les principes du désordre; c'est le citoyen paisible osant, pour défendre sa fortune, sa liberté et sa vie, se révolter contre une fraction . d'ambitieux ou de fanatiques qui, après avoir brisé un trône et détruit le culte de tous, remplacent ces objets de la vénération publique par des doctrines athées ou par le pillage, transformés en lois. La résistance à une semblable anarchie est toujours de droit naturel ; mais cette résistance que les proscriptions font naître doit-elle proscrire à son tour? peutr
1 NicéphoreGrégms, liv. xii, c. 44.
elle s'armer du glaive pour frapper ceux qui ont déjà frappé? Ainsi les Chouans ont-ils agi dans les limites de la nature et de rhumanité en n'accordant aucun pardon aut Patriotes qui leur faisaient une guerre h mort, et qui, même avant toute pensée de soulèvement, torturaient les consciences et égorgeaient les individus?
Ceux qui n'ont pas voulu se laisser piller ou massacrer sans vengeance , ceux qui coururent aux armes pour écarter de leurs châteaux ou de leurs chaumières les attentats que la Révolution y commettait « ceux^à agirent comme doivent ' agir en pareil cas les hommes honnêtes et les citoyens indépendants. Ils repoussèrent de leur sol la tyrannie qui s'y implantait sous le nom de Tégalité et de la fraternité; et^ils firent laen. On les forçait à reuoncer à leur foi^ on incen-* diait leurs demeures ; on tuait leurs pères ; on égorgeait leurs mères ; on violait leurs épouses, leurs filles ou leurs sœurs; et, par une dérision féroce, on osait à la même heure les contraindre à se dire libres et satisfaits. Ils eurent des élans de vengeance. En exposant leur vie, ils tuèrent an coin d'un bois ceux qui les tuaient sans danger au coin d'une place publique , dans les noyades et sur les échafauds. Leur insurrection fut un droit, le droit le plus sacré de tous. L'histoire qui a le courage de la vérité le proclamera pour réhabiliter les générations qui ne sont plus et pour offrir à celles qui leur succèdent sur la terre un exemple qui est un devoir. Le sang doit toujours appeler le sang. Honte et malheur à ceux qui les premiers le font répandre !
• Les Chouans, sous un certain aspect, peuvent mériter les calomnies dont la Révolution les a honorés. Cepen-
■ dant, pour tout ce qui n'est pas anarchiste, les Bretons et les Manoeaux, dans leur ignorance quelquefois grossière, mais avec la simplicité dé leur foi , avec la candeur de leurs vertus natives, ne doivent pas être confondus parmi ces misérables pour qui le vol et l'assassinat sont un besoin. Les Chouans pillèrent ceux par qui ils avaient été pillés ; ils tuèrent ceux qui descendaient dans leurs bois afin de les égoi^r. Ils ont, sur quelques points et dans de rares occasions, déirmusé In Migences, c'est-k-dire ils se sont, à uiaiu
afrmée, emparés des fonds que la République levait sur les provinces. En guerre réglée, cela a toujours été autorisé. Est-ce que par hasard la guerre civile ne permeitrait pas de . , ressaisir par la violence ce que la violence vous arracha ? Les Chouans eurent parfaitement raison de ne point se créer d'insignifiants scrupules; mais, il faut le dire, ce n'est pas à eux que revient l'honneur de l'initiative. Le 11 janvier 1793, dans une lettre déjà cilée, Sotin et Morel, administrateurs de la Loire-Inférieure, écrivaient à leurs collègues : u Coa« lisez-vous avec vos voisins « arrêtes les caisses publiques. » Deux ans après, les Royalistes mettaient en pratique ce mot d'ordre de la démocratie.
Si tout cela constitue des crimes, à la charge de qui faut-il les enregistrer? La Révolution fut audacieuse dans ses attaques et dans .ses répressions : elle n'épargna ni le sang ni la calomnie. Les Vendéens la traitèrent en ennemie •loyale : elle jeta S la Vendée les noms de brigands et d'assassins. Les Chouans, qui avaient sous les yeux un pareil exemi^le d'iniquité, ne consentirent à se voir infliger ces titres qu'après les avoir mérités.
Ceci poséi nous entrerons avec plus d'assurance dans le • récit des faits « et noua serons plus à mtre aise pour raconter des événements que les historiens de chaque parti ont toujours cherché à dénaturer.
Grâce à son activité, grâce surtout aux services qu'il avait rendus à la cause monarchique, Puisaye, promettant sans» cesse que l'Angleterre allait faire passer des subsides des munitions, vit pdu à peu s'affaiblir les répugnances qu'ui^ général étranger devait naturdlement idspiren On avait besoin d'armes, et chaque jour il était en communication officielle avec lord Balcaras, commandant de l'île de Jersey. On ne demandait pas mieux que d'obéir aux princes, et Puisaye se disait autorisé par eux à prendre la .direction des affaires. On espérait que F Angleterre serait une alliée fidèle, qu'elle n'enchaînerait plus à son rivage les émigrés brûlant de partager en Bretagne les dangers qu'affrontaient les Chouans, etPuisaye insinuait que, du moment où il y aurait une organisation déûnitive, le cabinet de ISaiul-James ne
176 HISTOUte
s*opposerait plus à ce vœu. Le Morbihan ne balança pas à se soumettre à ses ordres.
. Aimé du Boisguy, qui, s'isolant dans rarrondissement de Fougères, guerroyait en partisan, et Bois-Hardy, qui, dans les Gôtes-du-Nord , suivait les mêmes errements, ne tardèrent pas à le reconnaître pour leur général en chef. Ce furent Chantreau et Bellevue, deux ofliciers vendéens, qui amenèrent ces résultats si ardemment désirés. Alors le nouvel élu put mettre en vigueur son organisation militaire. Il partagea cette armée disséminée en plusieurs divisions commandées par un maréchal de camp ayant sous lui des chefs divisionnaires avec rang de colonel. Il forma sur le papier des régiments et des comités de paroisses. Quand il eut soumis la guerre civile à ses idées de concentration de pouvoirs, il publia une proclamation qui n'admettait que des amis ou des ennemis : la voici.
Prœlamaiion des généraux et chefs de t armée catholique €t royale de Bretagne aux Français.
« Le moment de secouer vos fers est arrivé , Français !
Osez vouloir être libres, et vous le serez. N'est-ce pas avec votre propre puissance que vos tyrans vous ont opprimés? ressaisissez vos droits qu'ils ont méconnus, vos pouvoirs dont ils ont si indignement abusé; relevez vos autels, rappelez vos pasteurs, serrez-vous autour du trône sur lequel vous aurez placé le jeune prince que la Providence éternelle a destiné à régner sur vous; que vos églises trop longtemps - désertes se remplissent; que les vœux des fidèles réunis invoquent la protection du Ciel sur une si sainte entreprise : alors la vengeance divine, qui a dû punir Tinsoudance avec laquelle vous avez été spectateurs tranquilles des forfaits inouïs dont une plus longue indifférence vous rendrait les complices, s'étendra sur vos lâches ennemis; alors Dieu, qui veille sur cet empire, secondera vds desseins, et vous verrez reluire encore sur vos familles désolées les purs de ^votre antique gloire et de votre première prospérité. » Les généraux et chefs de l'armée catholique et royale
m LA TEIfOÉE MILITAIRE. 177
de Bretagne, tant en leur nom qu'aux noms des fidèles sujets du Roi qui les ont honorés de leur confiance , déclarent :
» Art. l*'. Qu'ils sont armés pour le rétablissement de la religion catholique , apostolique et romaine ; pour le maintien de la monarchie, pour la libération et le soulap^ement des peuples, pour le retour de la paix, de Tordre et de la tranquillité publique; qu'ils ne poseront les armes qu'après avoir réduit les factieux et puni les rebelles qu'un pardon «dncère n'aura pu faire rentrer dans le devoir.
» Art. 2. Ils font un appel général et solennel à tous les Français; et particulièrement à tous les Bretons et habitants des provinces voisines, afin qu'ils aient à se réunir sous les drapeaux de la Religion et du Roi, à peine d'être réputés rebelles et traités comme tels.
» Art. 3. Seront aussi réputés rebelles et traités comme
tels :
)) 1® Le petit nombre de nobles qui, oubliant ce qu'ils sont, ne rougiraient pas de sacrifier à un vil intérêt, à la conservation de quelques propriétés, ou à leur sûreté personnelle, les devoirs que la religion, Tbonneur et leur naissance leur imposent;
» 2° Tous ceux qui, flottant entre deux partis, oseraient espérer de garder une infâme neutralité, ou qui, par leurs propos pusillanimes, tendraient à détourner les fidèles sujets du Roi de rejoindre l'armée ; .
» 3* Ceux qui , exen^nt des fonctions à eux confiées par les usurpateurs, refuseraient d'en cesser l'exercice à la première sommation qui leur en serait faite, ou les reprendraient après les avoir quittées ;
» 4"* Ceux qui auraient la lâcheté de se refuser aux fonctions qui leur seraient confiées au nom du Roi ;
» 5*» Tous ceux des sujets du Roi en état de porter les armes qui ne marcheront pas au premier ordre qui leur sera intimé par les oiTiciers chargés de commission des généraux et chefs de l'armée catholique et royale ;
» 6* Ceux qui ne prêteront pas les secours de tout genrè qui seront en leur pouvoir lorsqu'ils en seront requis ;
)) 7° Ceux qui continueront de porter les couleurs natio-
nales, qui seront convaincus d'avoir prêté leur ministère pour replanter les arbres sif^ae de la rébellion, ou pour enlever les couleurs royales des lieux où elles auront été placées ;
n f Toute ville , bourg et village dont les habitants , à
rapproche de l'armée, quitteraient leurs foyers, cacheraient leurs vivres, ou marcheraient contre elle, sans coo^idéralion des principes qu'ils auraient professés, des services qu'ils auraient rendus ou même de la violence qu'on aurait employée pour les y contraindre ;
0* Toute personne convaincue d'avoir exercé des dé* nonciations, de mauvais traitements ou des voies de fait envers les fidèles sujets du Roi.
» Art. 4. La peine de la rébellion est la peine de mort et la confiscation au profit du Roi de toutes lés propriétés mobilières et immobilières.
» Art» 6« Tous ceux qui désirent secouer le joug de la tyrannie et qui auront Iç courage de le manifester trouveront auprès de l'armée catholique et royale sûreté, amitié et protection.
}) Art. 6. Toute personne qui, n'étant pas en état de porter les armes, en aura une ou plusieurs en sa possession, sera tenue de les remettre « ainsi que les mtmitîoni de tous
genres qu'elle pourrait avoir, ès mains des officiers commissaires, lesquels délivreront des bons de la valeur convenue à Tamiable, signés d'eux, qui seront acquittés dans le plus court délai.
» AsT« 7. Lesdits commissaires sont autorisés à ouvrir des emprunts pour J'armement, équipement et subsistance
des hommes qui se réuniront à eux. — Tous les fidèles sujets du Roi sont invités à contribuer suivant leurs moyens pour remplir ces emprunts. Il leur sera pareillement délivré des bons qui seront acquittés incessamment,* avec rintérét s'ils Teiigent.
» Art. 8. Tous les receveurs et payeurs des soi^lisant
municipalités, districts, départements, et autres détenteurs de deniers publics sous quelque dénoiiiinaLion que ce soit, sont tenus de continuer leurs fonctions jusqu'à nouvel ordre.
D£ LA V£NDÉE MiUTAlRË. 17D
— Il lear est défeodo, à peine de rébellion, de se detsaisir
des sommes qui sont entre leurs mains, et de les verser en d'autres qu'en celles des trésoriers et commissaires de l'armée, dûment autorisés, lesquels leur donneront des récépissés qui leur seront passés en compte.
» Fait et arrêté en conseil» le 26 juillet 170&. »
Suivent les signatures du comte de Puisaye et de quarantetrois autres principaux officiers de l'armée catholique et royale.
Faire ainsi la guerre civile à armes égales et enseignes déployées n'avait rien que d'honorable; mais Puisaye ne s'en tint pas 1^, n a assez vécu dans les partis pour savoir avec quelle facilité la plupart des hommes qui les exploitent laissent à leurs consciences le soin de capituler lorsqu'on sait les enguirlander par la corruption. Cette expérience qu'il acquit à l'Assemblée constituante et dans les tentatives d'insurrection faites en Normandie par les Girondins avait son côté vrai. En eflet, c'est toujours par les chefs que la parole ou que la plume leur ont donnt s que meurent on se décomposent les partis ; mais afin d'entraîner des tribuns influents ou des militaires, afin d'arriver seulement à taire vibrer la séduction à leurs oreilles, il faut plus que des promesses. L*or est nécessaire, et Puisaye était dépourvu de ressources. Son plan de corruption était donc d'avance condamné; ses proclamations aux soldats ne firent pas de transfuges. Alors il tourna les yeux vers TAni^Heterre , qui, jusqu'à ce moment, ne lui avait adressé que des messages sans résultat; il désirà s'assurer par lui-même si, en réalité, il pouvait compter sur des secours effectifs. En se rapprochant de la côte, il réunit autour de lui, dans les cantonnements du chevalier de Chanlreau, les principaux olliciers bretons, et il régla avec eux ce que, dans l'intérêt général, il fallait faire pendant son absence. Au milieu de ces conférences, Prigent, l'infatigable émissaire des Anglais, débarquait encore, apportant de nouvelles dépêches du cabinet de Saint-James. Trois émigrés l'accompagnaient : c'étaient Desoteux, baron de Cormatin, Solilhac et de Jouette, ne soupçonnant pas ses perfidies.
Diyilizea by
Gormatin, né en Bourgogne, était fils d'un chirurgien de viUage. Protégé par le général de Vioménil , il fit avec lui eo Amérique la guerre de Tindépendance ; il s'attacha à la
Fayette et aux deux Lameth. Comme eux il embrassa avec exallalion les principes constitutionnels ; mais ayant obtenu ua emploi doflicier dans l'état-major du marquis de Bouillé, ses opinions se modifièrent^ et on le rencontre au voyage de Varennes, faisant ses efforts pour assurer la fuite du Roi. Après les fatalités de cette journée, il émigra, revint en France , émigra de nouveau , cherchant partout un cadre ^ ' afin d'y déployer ses talents pour l'intrigue et la surabon- ' dânce d'activité qui le dévorait. A Londres, il avait gagné les membres du conseil des princes ; çe fut sous de tels auspices qu'il se présenta à Puisaye. Ce dernier, que Prigent avait mission d'attirer en Angleterre, ne demandait pas mieux que de traverser le détroit. Avec ses projets d'organisation et de soulèvement en niasse , il se flattait d'éblouir les Bourbons exilés et d'entrer de gré ou de force dans les secrets du gouvernement britannique ; mais il fallait résigner son pouvoir naissant entre des mains qui n'en feraient qu'un usage restreint.
Un homme étranger au pays et tenant de sa confiance à lui toute l'autorité devait être moins suspect aux ambitieuses espérances de Puisaye que les généraux bretons dont il avait eu l'art de s'entourer. Après avoir étudié peudant sept ou boit jours le caractère de Gormatin , il se persuada que cet homme ne ferait aucun ombrage à ses plans, et il le proposa au conseil militaire en qualité de major général des armées catholiques et royales.
£n Vendée, on n'aurait pas accepté ainsi un chef n'offrant pour garantie que la banale recommandation du conseil dès princes. En Bretagne, où les susceptibilités sont aussi prononcées , on . ne crut pas devoir refuser à Puisaye cette marque de déférence. Tous les officiers se soumirent à un étranger qui , en touchant pour la première fois le sol royaliste, se voyait élevé au commandement général; et Gormatin, nommé chef d'état-major le 26 août 1794, n'eut rien de plus pressé que de bâter le départ de Puisaye. Mais
DE Lk Y£NDÉË MILITAIRE. 181
les volontaires ne se prêtèi^nt pas avec autant de sôumis-
sion à cette autorité, qui, à leurs yeux, était un affront pour les généraux qu'ils s'étaient choisis. Il y eut des plaintes énergiques. Quatre corps même de Chouans déclarèrent qu'ils n'obéiraient pas à un inconnu qui ne savait rien de leur façon de faire la guerre « et qui peut-être n'était pas fidèle. Puisaye apprécia la justesse de ces réclamations. Un conseil particulier, sans le visa duquel Cormatin ne devait rien tenter, fut formé de Charles de Bois-Hardy, de' Ghantréau, de Jarry et de Boutidoux; ce dernier était un ancien membre de l'Assemblée constituante qui, après la défaite des Girondins en Normandie, était venu avec Puisaye chercher un asile dans les forêts de la Rretagne. Une mesure aussi sage calma un peu le mécontentement que la nomination de Cormatin avait excité, et lorsque tout fut réglé pour le départ de Puisaye, lorsqu'il eut partout établi des centres d'action et de correspondance avec les divisions des départements insurgés, il prit, trois jours avant sori départ, le grave arrêté dont nous rétablissons le texte si souvent altéré par les historiens :
« Le conseil militaire de l'armée catholique et royale de Bretagne, autorisé par Monseigneur comte d'Artois, lieutenant général du royaume, en vertu des pouvoirs à lui confiés par Monsuor , r^nt de France ; pénétré de la nécessité de pourvoir d'une manière efficace et invariable aux frais immenses qu'exigent l'équipement, armement, habillement, subsistances, solde, etc. , des hommes qui se réunissent en foule sous les drapeaux de la Religion et du Roi , et voulant de plus assurer, tant à ceux qui feront triompher une aussi belle cause, qu'aux' pères, mères, femmes et enfants de ceux qu'une Aiort glorieuse ou des infirmités prématurées empêcheraient de subvenir à leurs besoins, des moyens de subsister, indépendants de tous les événements qui pourraient survenir ;
» Considérant que la création d'un papier-monnaie légitimement émis, et dont le rèmboursement soit assuré , est le plus sûr moyen d'y parvenir;
» Qu'au souverain légitime seul appartient de mettre une Ton. III. 44
Oigitized by
182 UlSï01fi£
telle monnaie en circulation ; qaé« durant la minorité du Roi, l'exercice de la souveraineté est entre les mains des princes
français qui en ont reçu l'autorisation; •
» OtiP, néanmoins, dans la crise terrible qui agite la France, la confiance des peuples étant trompée ou forpée, un papier^monnaie qui ne porterait pas tous les signes ap« parents d*une ressemblance parfaite avec celui que les rebelles répandent avec tant de profusion pour soudoyer des cntnes, envahir les propriétés et prolonger la durée de leur usurpation, n'atteindrait pas le but qu'il se propose, et (exposerait les iidèies sujets du Roi qui s'empresseraient de le recevoir à de nouvelles vexations et de nouveaux topplices, arrête :
» Art. Il sera établi une manufacture d'assignats , en tout semblables à ceux qui ont été émis, ou qui le seront . par la suite, par la soi-disant Convention des rebelles. Ces assignats porteront un caractère secret de reconnaissance, pour que le remboursement en soit fait à bureau ouvert aussitôt que les circonstances le permettront;
)) Tous les fidèles sujets du Roi, porteurs du papier-monnaie des rebelles, seront admis à en faire l'échange contre ces assignats, en affirmant que les sommes qu'ils porteront en échange leur appartiennent véritablement* . » Art. 2. La manufacture autorisée par Leurs Altesses Royales Monsieur et monseigneur le comte d'Artois sera, de ce jour et désormais, exclusivement employée au service de l'armée catholique et royale. Les assignats qui y seront fabriqués seront au fur et à mesure, et sans aucune réserve, versés entre les mains des commissaires du conseil militaire, et déposés par eux au trésor de Varmée.
» Art. 3. La quantité d'assignats que produira cette fabri« cation devant excéder la proportion des besoins journaliers de l'armée , le surplus formera une caisse particulière , destinée à venir au secours des parents de ceux des Royalistes qui auront péri dans le cours de la guerre, et k conserver les capitaux au profit de ceux qu| serviront
» Art. 4. N'importe quelle ait été Tissue de la guerre, ces capitaux seront répartis entre tous les membres de Tar-
mée catholique et royale , ou leurs héritiers , dans la proportion qui sera réglée par le conseil.
» Fait et arrêté le 20 septembre 179/|» l'an n du n-c^nc de Louis XVII. Signé, le comle Joseph de Puisaye, lieutenant général des armées dS Roi', général en chef; le chevalier de TniT^NiAG , maréchal de camp ; le baronr de GoaMATtfi , major général , maréchal de camp ; le chevalier de Chantrkau , lieutenant-colonel, aide-major général; le Roy, colonel, aide-major général.
» Par le conseil ,
Signé Pebschais/»
Sans contredit, de la part de Pnisaye cet arrête fut un acte de haute politique et de sage prévoyance. La Vendée avait, dans les affaires d'argent, agi avec une timidité qui faisait honneur à la probité de ses généraux ; mais cette probité chevaleresque était un obstacle k tout. Puisaye le leva sans scrupule. Bientôt la manufacture des faux assignats, à la tête de laquelle étaient placés l'abbé de Galonné et Saint- Morys, ancien conseiller au parlement de Paris, en répandit une telle quantité sur le territoire breton , qu'elle réduisit à une valeur factice le taux de ceux émis par la République. Mais des dissentiments religieux s'élevèrent dans le camp des Royalistes sur la nature de cette opération. De Hercé , évêque de Dol et vicaire apostolique du Saint-Siège, avait applaudi à une mesure qui ouvrait un crédit illimité aux Chouans, en affaiblissant celui de leurs ennemis. L'évèque de Saint-Pol, le comte.de la Marche, qui avait si intrépidement résisté aux empiétements révolutionnaires, ne put s'empêcher de regarder la fabrication de taux assignats € comme immorale et subversive de toute loi sociale n. Entre ces deux autorités Puisaye ne balança pas ; il avait sous les yeux l'exemple de la Convention se faisant un jeu de la pro[)riété particulière et de la fortune publique. Il ne crut pas possible de guerroyer avec fruit en n'employant que des moyens approuvés par les consciences timorées. C'eût été perdre la bataille avant même de s*étre mis en ligne. La fobricatioû des asi^gnats continua , et le 23 septembre 179ft ,
184 HISIOIRB
après avoir été harcelé par les patrouilles républicaines et
avoir tué de sa main deux <)0]dats qui le poursuivaient, il parvint à Saint-Briac, où il s'embarqua pour l'Angleterre, accompagné de Prigent.
Les mesures adoptées par Puisaye avaient donné plus d'ensemble aux opérations de la Chouannerie. Le comte de Botherel, qui était souvent remplacé par la Prévalais, présidait à Hennés une commission intermédiaire correspondant avec des conseils institués dans les divers cantons. Des correspondances actives servaient de levier à cette organisation, qui décèle un vaste génie et qui pourtant ne put jainais réussir. Le Finistère d'abord ne s'insurgea point. Au commencement de ce volume on a vu avec quelle audace les paysans s'étaient levés contre les troupes révolutionnaires, et les moyens que Ganciaux proposa pour les amener à la neutralité. Le Comité de salut public ne se montra pas si âpre dans ses réactions au milieu des campagnes de la Cornouailles que dans le reste de la Bretagne. La Nation avait sa flotte à garder dans le port de Brest, les Patriotes à punir de leur modération, el, pour tuer ces derniers sans être inquiétée, elle couiia à des persécuteurs ignorés le soin de poursuivre de temps à autre les Royalistes. Le baron d'Amphemé, qui habitait à Melvin,.près de Quimper, tenta à plusieurs reprises de rattacher cette partie de la Bretagne à la coalition dont Puisaye était l'àme. Il échoua toujours. Les Kerbalanec, après une épopée de persécutions et de poursuites, erraient dans les bois sans pouvoir approcher d'un village. C*est ce qui explique Tindifférence apparente du Finistère. Sur la rive droite de la Loire , les oflSciers qui s'étaient mis à la tête du soulèvement penchaient plutôt j)our une réunion avec la Vendée que pour une fusion avec les Chouans, dont cependant on leur avait prêté le nom.
Peu de jours avant ces règlements intérieurs et ces proclamations, la mort de Sarrazin restitua aux insurgés du bas Anjou les généraux qui leur avaient mis les armes à la main. Le 5 septembre, Sarrazin, pour affranchir ses cantons, marchait à l'attaque de la garnison de Combré. Après une vigoureuse résistance ce poste fut enlevé ; mais Sarrazin
DE LA VEEIDÉB MIUTAIAE. • 185
périt dans la mêlée, et ses partisans, irrités de la mort de leur chef, massacrèrent sur place trente-trois Républicains qui n'avaient pas voulu se rendre. Au village de Saint-Michel, près de Segré , les chevaliers de la Haie el de Bédée atUiquaient deux bataillons que commandait l'adjudant général Decaen. La Haie et ïiédée ont avec eux à peu près six cents hommes. Le choc fut rude; mais comme tous les oniciers vendéens, ceux-ci, au risque des dangers qu'ils couraient, voulurent électriser leurs troupes, et ils furent tués presque au même instaint. Cette triple mort était une perte pour les Royalistes.
De Scepeaux, Dieusie et Turpin-Crissé , dont les affections de famille avaient jusqu'à ce jour retenu l'élan, jugèrent que des hommes de parti ne poavaient pas s'arrêter devant la crainte de voir leurs parents servir d'otages contre leurs succès, ainsi que les Républicains d'Angers les en mena- • çaient. Ils déclarèrent ouVértement leur résolution de se mettre à la tête des Chouans de la rive droite de la Loire. Cette résolution ranima les esprits que le trépas de Sarrazin laissait sans direction; puis ils ouvrirent cette campagne de six ans, qai n'accordai jamais un instant de trêve à ses tenants, et qui, tantôt avec eux, tantôt avec Bourmont, il'Andigné et Ghàtillon , épuisa les forces républicaines.
La guerre était donc en pleine activité dans les provinces de l'Ouest. Il y avait dans chaque canton une insurrection, et pour se faire une idée de l'esprit public qui dominait alors, il faut emprunter à la correspondance des Conventionnels une lettre qui né peut manquer de jeter un jour éclatant sur ces événements.
La dictature de Robespierre , de Couthon et de Saint-Just venait de se terminer sur l'échafaud. La Nation appelait à grands cris un régime moins cruel, et les représentants Boursault, fiollet, Faure et Tréhouard parlaient pour la Bretagne afin de fermer quelques-unes des plaies dont Prieur (de la Marne) , Bréard , Laignelot et Jean-Bon Saint-André l'avaient couverte. Le 29 septembre 1794 (8 vendémiaire an m), la Convention recevait de Faure et de BoUet la lettre suivante , datée de Lavai :
Oigitized by
« Nous avons parcouru les départements de la ci-devant Bretagne ; nous avons attentivement examiné les dispositions du peuple ; Boursault et Tréliouard ont fait comme nous , et nous croyons qu'il sera difficile, même avec des voies de douceur paternelle , de calmer les fureurs que le régime de la guerre et des proscriptions a fait nattre. Il n'y a pas une lieue sur cent où il ne se trouve des Chouans armés et prêts à tout risquer pour tuer un Patriote. Ce n'est pas ici une guerre en règle comme, de l'autre côté de la Loire, on la faisait l'année dernière: c'est une suite d'e^rmouches et d'embûches qui consomment plus de soldats en un jour qu'une bataille dans toutes les règles. Les généraux sont aux abois, les troupes épuisées, et personne ne prévoit quand cette agitation cessera. Nous avons eu dos entretiens avec quelques Chouans qui étaient prisonniers. Ces fanatiques ne respirent que vengeance ; ils parlent de leurs malheurs et de toutes les pertes qu'ils ont souffertes; ils accusent tout le monde, et ils disent qu'ils aiment mieux mourir que de vivre soùs un gouvernement qui n'a pas de Dieu , qui persécute les prêtres et qui Lue les femmes et les enfants.
» Ces plaintes sont sans doute exagérées; cependant nous devons dire que nous avons recueilli sur les lieux de bien tristes détails sur la conduite de quelques généraux et de certains délégués de la Convention. Le zèle les a poussés trop loin; maintenant les ennemis de la patrie se servent de ces armes pour exciter contre la Révolution des populations . qui ne sont pas méchantes par instinct, mais qui le deviennent par entraînement On cite des faits horribles d'atrocité; on nous apporte des jugements d'un ridicule à faire peur. Ainsi, à Brest, des juges du tribunal révolutionnaire ont eu , la bassesse de violer les cadavres des jolies suppliciées, et cela à la face du peuple, dans un amphithéâtre de dissection. Le citoyen vengeur du peuple s'est amusé à laisser, tomber le couperet de la guillotine à diverses reprises sur la même téte afin de prolonger une agonie. A Rennes , à Vannes , partout enfin on raconte de pareils scandales. Dans les campagnes, dont il aurait fallu ménager les entêtements populaires, on n'a rien respecté. Ici, dans cette ville environnée
DE LA VBRDÉB MILITAIBE. It7
de toQS côtés par des populations hostiles h la liberté et à la nation , de grands coupables se sont institués en tribunal , et ils ont prostitué la justice. Notre collègue Boursault s'est chargé de réunir une infinité de pièces qui démontreront que ceux qui agissaient ainsi étaient des ennemis de lallévolution. Qii^lQiies semaines avant notre arrivée , on a arrêté dans le ci-devant village de Saint-Georges-le-Fléchard un ex-noble nommé de la Raiterie. C'était un tout jeune homme qui n'avait pas encore seize ans; il avait servi parmi les Brigands , il chouannait et même s'était , dit^on , lûittu bravement. Il était couvert de blessures, et, au lieu de l'achever sur le lien, on a en la rniaiité de le conduire à Laval, où son sang marquait toutes les rues. Pour le faire mourir sur la guillotine, on a attendu les quelques jours qui lui manquaient, et le jour de ses seize ans on Ta jugé et condamné.
> Tout cela envenimé par la passion a dfi retentir jusque dans le fond des forêts : car il faut vous dire que les Chouans ont unç connaissance approfondie de tous nos actes; ils ont partout des espions, les femmes surtout, et il n'est pas difficile de comprendfe quelle rage doivent leur donner des actes que nous condamnons nous-mêmes. Nous avons pris des mesures pour faire cesser ces impoliliqnes atrocités, qui ont enlevé à la patrie tant de défenseurs ; mais qui prévoira où cela peut conduire ? Le ci-devant Puisaye a profité de cela • pour ameuter un parti qui devient formidable; il a des ' moyens d'action par le» prêtres et par les gentilshommes cachés; il en a d'autres par le cabinet du scélérat Pitt; les ex-princes lui ont donné carte blanche. Puisaye s'est fait nommer général de ces l>andes, qu'il espère réunir en armée , et on assure qu'il est passé à Londres pour s'en* tendre avec les Anglais. Il s'agit d'une descente que ces messieurs veulent tenter sur nos côtes; nous les recevrons bien à coups de canon; mais ce sera encore éloigner la pacification, et, avant d'aller plus loin, nous pensons que c'est par là qu'il faut commencer. Mettre du calme et de la oonflanlse dans l'esprit des insoumis, leur apprendre à savourer les bienfaits de la République , voilà notre mission. Boursault, qui est plus à portée que nous de vous parler des
IftS UiSXOlRE
intrigues de Tex-noble Paisaye , doit vous écrire en détail
sur ce sujet : il a gagné un des agents secrets du parti , et par son intermédiaire il connaît tout ce qui se traoïe ; son rapport vous parviendra sous peu de jours ; mais croyez à ' notre sincérité : il faut donner quelque répit à ces populations , afin d'atténuer leurs forces contre nous ; fermez les yeux sur quelques vengeances isolées; n'écoutez pas les haines qui vous demandent d'appliquer indéliiiiment le système de terreur ; ne cherchez pas à être strictement justes . avec ces hommes exaspérés : c'est le seul moyen de les gagner. »
Faure etBoUet avaient raison ; maisl'action révolutionnaire qui se détendait à Paris ne doit pas encore s'affaiblir dans .
l'Ouest, Il y a des passions coupables qui ne se sont pas assez gorgées de sang, des cupidités dont la fortune iVest pas encore faite , des exaltations que la lassitude dans le mal ne peut calmer. Tandis que ces Conventionnels expliquaient avec tant de franchise la position des partis et qu'ils réclamaient une espèce de comité de clémence, un autre représentant du peuple, Pinetaîné (de la Dordogne), apparaissait dans l'Ouest. La Révolution affichait des velléités de justice- Elle parlait d'accorder enûn un peu de liberté ou de tolérance aux idées religieuses et à ceux qui les professaient les armes à la main. Gomme si tout devait être confusion dans • cette époque, Pinet par sa seule présence réveillait les passions. Ce régicide arrivait du déparlement des Landes, où il avait rempli une mission sanglante. Alin d'offrir à ses frèru e$ amis un avant-goût de ses principes ainsi que de ses actes , il se faisait précéder d'un discours qu'il avait eu M ridicule audace de prononcer au club de Mont-de-Harsan. et que les frères et amis distribuaient partout.
« Nous les tenons enfin, mes amis, s'écriait Pinet, nous les tenons dans des maisons de réclusion , ces monstres qui, de concert avec les prêtres, nous ont constamment asservis pendant dix-huit siècles. N'attendons pas qu'une loi bienfaisante de la Convention nationale vomisse loin de nous ces êtres infectés. Non , mes amis, ne l'attendons pas : prenons un poignard, courons le plonger dans leur sein, nous bai-
bigitized by Gopgle
DE LA YEMDÉC: MILITAIRE. i%9
gner dans leur «mg; jurons qu'il ne s'en échappera pas on
seul. Jurons-le , mes amis.
» Ce que je viens de vous dire doit vous prouver la dignité du nom de citoyen français. Pour moi , je suis si glorieux de ce titre, que si Dieu même me disait : a. Prends ma place , régis l'univers et gouverne en mon nom , » je lui dirais : « Garde ta dignité suprême : je veux être Français. »
Ce civisme, poussé jusqu'aux dernières limites de l'absurde , ces phrases imprégnées de patriotisme et de cruauté , étaient encore à Tordre du jour de la Convention et de son peuple de Sans-Culottes. Pinet ne fit que passer en Bretagne et dans le Maine ; mais son attitude apprit aux Royalistes que la Terreur n'était point encore exécrée et llétrie. La , réaction thermidorienne se faisait bien sentira Paris; dans la Vendée* militaire, son influence était subordonnée à des calculs d'acquéreurs nationaux et à des haines presque de famille « haines qui ne s'effacent pas toujours, même avec le temps.
Le second Comité de salut public, institué le 11 juillet 1793, et qui, à force de crimes d'un côté, d'audace patriotique de l'autre , a mérité le surnom de Grand Comité que les Révolutionnaires lui imposent, avait perdu son prestige. Il était mort avec Robespierre. Un troisième était créé au mois de septembre 1794. Comme ses deux devanciers, il se renouvelait mensuellement, ou la Convention lui continuait ses pouvoirs. Les vainqueurs du jour y entrèrent en majorité. Il y avait du sang sur les mains de la plupart de ses membres; à ce sang, ils ajoutèrent quelque bonté de • plus. On les vit chercher k établir leur règne par la corruption et par l'astuce. Puisaye avait bien jugé la position; il l'expliquait alors au conseil des princes et au gouvernement anglais, n'ayant encore eu que des notions inûdèles sur les insurrections de la Vendée et de la Bretagne.