CHAPITRE V
Poisaye et le cabinet anglais.^ <— OpposiUon des émigrés aux projets de Paisaye. — Hoche nommé général en obef de rarmée républicaine. — Ses proclimations et ses lettres. — Faux Chouans. — > Leurs crimes. — Reprise d*armes de Bois-Hardy. — Ses succès. — Premières tentatives
de pacification faite par les Conventionnels. — Attitude du bas Maine. — M. Jacques. ^ Ses commencements. — Son influence et sa mort. Exploits des Chouans. — Entrevue de Moncontour. ^Bancelin et de Scepeaux. — Suspension d*armes. — Cormatin et Humbert parcourent le bas Maine pour prêcher la paix. — Les faux Chouans dans le Morbihan.
A Londres, le comte de Puisaye était dans son élément: il avait des intrigues à nouer, des ennemis patents ou secrets à vaincre. Par la parole il pouvait discuter ses plans, et par la conviction qu'elle entraînait soumettre à ses idées Tespril si positif de Pitt et celui de ses collègues dans le ministère* Il avait des résistances à surmonter des inimitiés de plus d'une sorte à étoulTer : rien ne l'inLimida. Cette lutte même éLait pour son imagination quelque chose qui approchait du plaisir. Puisaye, en effet, avait une connaissance trop profonde du cœur humain pour ne pas savoir que la persévé* rance'la moins intelligente triomphe à la longue de tous les excès ou de tous les calculs de l'obstination : il se conduisit avec la modestie d'un homme qui s'apprécie. Il vit d'abord les membres du conseil des princes; les princes eux-mêmes ne résidaient plus à Londres. Le comte de Provence, régent du royaume , avait établi sa petite cour à Vérone , et le comte d'Artois était au quartier général de l'armée anglaise, è Arnlieim. Le chevalier de Tinténiac le présenta au premier ministre Pitt, et en face de cet Anglais si froid, si impas^le, qui ne rencontrait une certaine animation que dans sa haine pour la France , Puisaye développa ses projets.
Il fut d'abord écouté avec méfiance. Pitt avait prêté l'oreille à bien des aventuriers de dévouement qui^ pour flatter ses colères, lui oiïraient des plans de campagne et des combinaisons ^nf^i)Ubl§Sr L^ cbef politique de la gre**
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tagne, avec sa lucidité d'élocuiion , avec la rectitude de son jugement, faisant la part même des éventualités les moios probables, était m autre homjne. Pilt le jugea dès les premières ouvertures. Il seotit qu'il y avait quelque chose à faire avec un esprit si délîâ et qui entrait si bien dans les passions ou dans les intérêts de ceux dont l'appui était nécessaire à ses desseins; il lui laissa dérouler ses craintes et ses espérances. Puisaye ne demandait pas la coopération tacite des puissances pour rétablir le trône des Bourbons.
Les puissances, en traitant séparément avec la République, ont donné la portée de la confiance que les Royalistes doivent avoir en leur concours; mais l'Angleterre n'a pas adopté ce parti. Elle peut, par une alliance eiïective et hautement avouée, seconder avec fruit les efforts de la Vendée et de la Bretagne. Il fallrit donc que tout d'abord le gouvernement britannique reconnût officiellement pour roi de France l'héritier captif de Louis XVI, et qu'il assurât aux princes et aux émigrés un moyen à peu près infaillible de rentrer dans la patrie commune. Puisaye développa quel était ce moyen et quelle en serait Tefflcacité sur les populations. Il expliqua le but des soulèvements de TOuest; c'était la restauration de la monarchie française dans la personne du roi légitime et l'intégralité du territoire. Cette condition première était indispensable à bieo saisir : car, entre TAngleterre et les Royalistes, elle ne devait Jamais être mise en discussion. Pitt' avait écouté dans le recueillement de ses pensées cette exposition des projets et des vœux de la Bretiigne insurgée, et il découvrit en Puisaye un auxiliaire tel, que, dès la première entrevue, il met à sa disposition des armes, des secours de toute espèce. 11 donne immédiatement des ordres afin de faciliter et d'étendre les moyens de correspondance de Jersey dans Tintérieur des provinces in* surgées.
Ln mémoire fut demandé à Puisaye concernant la position politique et iinancière de la République. Ce mémoire, remis le 5 octobre 1 794 , jeuit une vive lumière sur les événements. Il appréciftit fivec sagacité les difficultés saos poxpl^re (jue la
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ConventioD allait rencontrer dans son système de réaction contre la Terreur; il indiquait très-claireinent le peu de
* forces militaires et de ressources financières qui restaient au service de la Révolution épuisée; il montrait la Bretagne et la Vendée brûlant de zèle et toutes disposées à faire ud grand et dernier effort, si ces provinces se voyaient soutenues par une puissance amie. Ce rapport que Puisaye a publié dans ses Mémoires, et dont la contexture a quelque chose de si politique, — la vérité y est parfois déguisée avec une adresse qui ne permet pas encore à l'œil impartial de la découvrir , — ce rapport était destiné à produire une vive impression sur le cabinet anglais. Puisaye concluait en demandant que dix mille hommes opérassent une descente à partir de la baie de Cancale jusqu'à Paimpol , et il déclarait qu'à l'instant même une insurrection générale des Royalistes ne laisserait rien à faire à leurs alliés. Puisaye désirait qu'on marcbàt de suite sur Rennes, r^;ardant la redr dition de cette capiude de la Bretagne comme un événement majeur. Il voulait que la prise de possession de la province fût faite au nom de Louis XVII, ot qu'on rassurât les intérêts mis en opposition par les lois révolutionnaires, intérêts des émigrés spoliés , intérêts des spoliateurs nationaux.
Ce plan n'était pas sans doute l'expression *de tous les insurgés : il y en avait beaucoup en Bretagne ainsi qu'en Vendée qui ne consentaient pas à se jeter aussi aveuglément dans les bras de TAngieterre. Ils avaient déjà fait l'expérience de sa bonne foi; ils n'étaient pas tentés de recommencer. D'autres, mus par un sentiment d'honneur national ou par des craintes que l'ambition britannique n'a pas toujours fendues vaines, auraient refusé d'ouvrir le territoire français à des alliés croyant avoir d'anciens droits à revendiquer sur la Bretagne. Les Blancs acceptaient bien des subsides et des armes, une intervention à la frontière ou sur rOcéàn; mais elle leur répugnait dans l'intérieur. Puisaye était assez clairvoyant pour apprécier ces disposilions. 11 avait fait plus; il les avait sondées, et des camps vendéens ou bretons comme des rassemblements de la rive droite et de la Mayenne les mêmes répugnances s'étaient
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manifestées. Ces répugnances, il espérait les voir s'évanouir devant le premier drapeau tleurdelisé que les Anglais planteraient sur le rivage. Il ne s'y arrêta donc point; il n'en fit même pas l'objet d'une réfutation.
Cet homme d'État, qui ne désespérait jamais d'une intrigue et qui la renouait au moment môme où la force la brisait entre ses mains, avait séduit Pitt, lord (iran ville et Dundas, les trois ministres influents du cabinet. Mais il fallait ajourner l'exécution de ses projets; car alors la meilleui^e partie de Tannée anglaise guerroyais sur le continent, et les vues de Pitt étaient dirigées du côté de la Hollande. Cet ajournement fut pour le général diplomate une vive conirariété. En politique prévoyant, il chercha à faire tourner cette contrariété au proût de ses idées. Il se mit à étudier les ressources que, dans la situation, il lui était posi^ible de tirer des émigrés. Pour le faire avec plus d'efficacité, il commença à semer la discorde parmi eux.
Cette tactique lui réussit. Les émigrés, que le mallieur aigrissait et qui ne trouvaient chez les iiois de i'£urope qa'une hospitalité souvent amère, avaient sur les choses et sur les hommes des idées qui aujourd'hui peuvent paraître étranges, mais qui, malgré cela, ne cessèrent jamais d'être honorables et consciencieuses. La désunion s'était introduite dans leur camp, comme elle s'introduit partout où il y a des partis vaincus qui, pour pallier leur défaite, ont bes^^in de rejeter sur quelques-uns les fautes ou les déceptions de la majorité. Des jalousies et des accusations sourdes fermentaient dans la plupart de ces cœurs ulcérés. Puisaye essaya de maîtriser tant de passions en jeu et de les amener à lui comme des coopérateurs. Ces passions, auxquelles la vie politique du général était antipathique, se révoltèrent à la pensée de voir un constitutionnel de l'Assemblée nationale, un chef d'état-major de l'armée girondine, disposer en maître de leur dévouement et de celui des Royalistes de l'Ouest. Ils ne crurent point à la possibilité d'une restauration faite par un homme qui n'avait pas tout sacrifié dès le principe aux exigences de la noblesse. Ils jugèrent Puisaye, nqn pas avec leur raison, mais avec leurs préventions d'honneur, car l'exil
Diyilizea
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n'a pas sdulement ses douleurs, il a aussi ses fascinations.
Puisaye fut condamné à ce tribunal de l'opinion monarchique, et une dépêche du comte de la Marche, évéque de Saint-Pol, au régent de France, ne laisse aucun doute sur la position de ce chef.
a Votre Altesse Royale, écrit le prélat à la date du 19 octobre 1794, sait sans doute déjà que le comte de Puisaye, investi de vos pleins pouvoirs et de ceux de Monsieur , est à Londres. H a vu plusieurs fois M. Piti; il l'a entretenu de ses vues sur les provinces de l'Ouest, et, si j'en crois M. de Puisaye lui-môme, il n'est pa^ sans espérance. Je sais. Monseigneur, que, dans de pareilles circonstances, la cir-
- conspeclion est un devoir; mais, puisque Votre AUesse m*a autorisé à lui exprimer ma façon de penser, je ne pense pas y faillir en vous révélant ce qui ^ passe à Londres. M. de Puisaye a, je le crois fermement, des intentions bonnes, et
^ assez de talent pour les mettre à exécution. J'ai lu le mémoire qu'il a adressé k M. Pitt, et dont Votre Altesse Royale, ainsi que Monsieur, a dû recevoir un exemplaire. M. de Puisaye nous semble trop s'appuyer sur les Anglais. Les Anglais, par le* voisinage de nos côtes, par nos dernières guerres maritimes, et surtout par nos anciens souvenirs de guerres bretonnes contre eux, sont en exécration à tous les gentilshommes et à tous lés paysans bretons ; il y a entre eux et
' nous des haines de famille que la Révolution n*a pas encore eu le temps de prendre à sa charge. S'ils melteiU le pied sur le littoral, je crains qu'ils ne rencontrent que des visages ennemis, et qu'alors, au lieu de servir la cause de Dieu et
, du Rpi, ils la compromettent encore davantage en réunissant dans le même vœu pour leur expulsion les Royalistes et les Révolutionnaires.
» M. le comte de Puisaye est un homme habile, j'en conviens; mais il ne connaît ni l'esprit ambitieux des Anglais ni celui des Bretons, mes compatriotes. Il ignore ce que c'est que de voir un drapeau étranger flotter sur ses rivages, et, tout entier à son enthousiasme anglican , il se laisse dominer par-une idée fausse. Votre Altesse Royale sait par M. le duc 4'iiarcourt que M. PitL ^ayaiile plutôt daQs les in^féts de
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son pays que dans ceax de l'Europe menacée d'une confla- ^tion révolutionnaire. Les hoinnies les plus clairvoyanls de l'émigration partagent complètement celte idée, et Votre Altesse Royale a trop de perspicacité dans l'esprit pour ne pas se Tôtre déjà plus d'une fois avoué. Les Anglais ne serviront la France qu'à leur point de vue. C'est leur intérêt de commerce et de nation. Je crois qu'ils y seront fidèles. Ils ont pour nous des égards; mnis ils ne rherrhoront pas ii aller au delà, ou alors ce sera au préjudice de la France, et par conséquent à celui du Roi, votre neveu, et des Royalistes.
• Si les Anglais sont sincèrement les amis de votre régence, qu'ils fassent passer des armes et de l'argent à MM. de Charette et Stolïlet, qui^ commandent en Vendée; que les mêmes envois soient adressés, et en plus grand nombre, à M. de Puisaye en Bretagne et aux autres corps qui ne dépendent pas de son commandement; mais il ne &ut pas qu'ils se montrent dans l'intérieur des terres : leur aspect changerait la reconnaissance en hostilité. Le bon* M. Windham comprend toutes ces choses; mais M. de Puisaye est dans les eaux de M. Pitt, et je redoute avec beaucoup de bons esprits qu'il n'y ait dans toutes ces manœuvres quelque chose comme une perfidie. »
Ces paroles, qui sont un pressentiment de Quiberon, étaient l'expression très-adoucie des craintes manifestées par la presque unanimité des émigrés. Puisaye, fort do l'appui du cabinet anglais, plus fort encore de l'absence 4^ Régent et du comte d'Artois, qui devaient de préférence croire à la sagacité d'un général stipulant au nom d'une province armée qu'à des insinuations plus ou moins malveillantes, tint tête à l'orage. Néanmoins, pour ne pas se laisser accuser par défaut, il adressa àMoNSiEua un rapide exposé des demandes par lui faites au gouvernement britannique ; il lui communiqua les espérances fondées qu'il était en droit de nourrir. Le comte d'Artois Ini accorda gain de cause ; il l'autorisa même, ce sont les propres expressions du l^irince, « h tout faire, à tout entreprendre pour hâter le moment où je pourrai, écrit-il, partager vos dangers ».
foisaye n'avait o)>tepu x[tt9 des promesses et 4'mcertaios
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envois de mooitions; mais ces promesses étaient à l'avantage
de TAnglelerre. Il ne pouvait donc douter de leur réalisation prochaine. Il regardait avec raison l'accueil qu'il avait reçu à Londres comme un hommage à sa politique ; et sans vouloir ici juger avec les passions de parti la conduite de ce général, si diversement interprétée, il faut pourtant bien énumérer les fautes dans lesquelles il tomba. Toutes ces fautes ne lurent-elles pas mortelles à l'insurrection ?
Puisaye, à son arrivée en Angleterre, jouit d'un véritable crédit auprès du ministère; il n'en profita pas pour alimenter sans interruption une révolte dont l'existence était progressive, et qui devenait susceptible d'aocroisseipent 11 ne sut pas apprécier de sm'te la nature des éléments sur lesquels il devait agir; il ne sentit pas assez que, contre des troupes arrivées au degré de discipline qu'avaient atteint celles de la République, les insurgés ne pouvaient, sans s'exposer à des défaites, assurées, recevoir l'impulsion de ces masses nouvelles qu'il introduisait parmi eux. C'est à ce défaut de prévoyance, si bien saisi par le général Hoche, que l'on doit attribuer les échecs éprouvés. Il fallait créer un fond d'armée capable d'efforts continus. L'organisation delà Rouerie, adoptée spontanément par les Bretons, favorisait très-bien le développement d'une pareille force.
Les réfiractaires ne trouvaient d'autre asile et d'autre espoir que dans tes bandes insurgées; les chefs de ces bandes exerçaient un empire absolu sur ces réfractaires. Par des règlements rigoureux on pouvait assujettir les jeunes gens à l'appel et à la présence sous le drapeau aussitôt et aussi longteoips qu'ils en serai^t requis. Puisaye devait obtenir ces résultats, dont Georges Cadoudal plus tard éprouva le salutaire effet dans le Morbihan. Ainsi, pendant plusieurs années, il interdit le mariage à ses soldats; on se soumit sans murmure à une pareille prohibition. Les évêques de Bretagne levèrent cette défense , qui, dans une autre contrée, aurait pu devenir fatale aux bonnes mœurs; mais les esprits étaient tellement exaltés que Ton préféra obéir à l'ordre du général qu'à celui des évéques. On craignit de passer pour lâche en s'engageant dans des liens qui
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* dispensaient d'un service actif et régulier; et en Bretagne on cite encore d'anciens ofliciers de paroisse qui n'ont jamais osé , même sous la Restauration, cuotracter mariage* sous prétexte que la cause mODarchiqoe aurait encore besoin de leurs bras. Si Puisaye eût apprécié de quels efforts étaient capables de pareils hommes , à coup sûr il ne se fût pas résigné à parlementer sans cesse avec l'Angleterre, il n'eût pas sans doute oublié pour une intrigue, quelquefois habilement ourdie* les fidélités dont il était si facile de tirer avantage.
L'effet moral de rinsurrection était manqué ; des causes
matérielles paralysèrent l'action des masses.
Il fallait faire parvenir des rivages de l'Angleterre jusqu'au milieu de ces bandes disséminées des armes et d^ munitions en asisez grande quantité pour le9 alimenter; mais des obstacles multipliés s'opposaient au passage des convois. Ici encore on ne marcha de l'expérience* vers la science qu'à force d'essais; les mesures adoptées paraissent tellement incompréhensibles qu'elles ont besoin d'une explication.
Ce fut par des émissaires, se jetant de nuit sur les côtes, qu'eurent lieu les premières communications des lies de Jersey et de Guemesey avec l'intérieur. A toutes les batteries garde-côtes, la ligne des douanes était protégée par des détachements. Ce cordon rendait les communications assez difiiciles ; mais on pouvait si aisément le tourner que dans l'histoire de ces débarquements nocturnes on signale très-peu d'accidents. Des hoounes isolés parvenaient donc à être mis à la côte et à s'enfoncer ensuite dans les terres. 11 n'en était pas ainsi pour les convois, qui, obli^^és de suivre celle marche, n'arrivaient jamais à destination. A l'origine de la guerre celte ressource avait suffi sans aucun doute; lorsque le parti^ eut acquis de la consistance, elle devint précaire et illusoire. Pourtant rien n'eût été plus facile que de balayer les postes militaires qui défendaient l'accès du littoral. Enlever de vive force et un plein jour les munitions débarquées, c'était offrir aux insurgés des combats fréquents et des succès faciles; c'était les aguerrir, tandis que la clandestinité des opérations sur les côtes affaissait le moral
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des Royalistes!. Il fallait détruire rimaltanément le cordon
des douaniers, impossible à reformer; alors les communications eussent été beaucoup plus iréquenles entre l'iotérieur et une escadre mouillée au rivage.
L'introduction des émigrés et des armes fut pôurtant livrée à ce service primitif que Puisaye appelait la corresk pondance. Elle était organisée pour les côtes de la Manche an moyen de petits l)àtiments de guerre stationnant à Jersey. Les variations de Tatmosplière, mille autres incidents imprévus, rendaient toujours incertaine l'arrivée-à heure ûxe de cette correspondance. Ce système était si faux que depuis le séjour de Puisaye à Londres jusqu'à l'expédition de Qui« beron il s'écoula près de neuf mois, et que dans cet espace de temps on ne put introduire qu'une Irès-petile quantité d'armes. Puisaye avait, selon nous, commis une faute c^rave en abandonnant au hasard la seule voie de communication avec le gouvernement dont il allait solliciter les secours. Il mettait trop à la discrétion de TAngleterre l'avenir de la Bretagne, et avec un pareil allié on ne peut jamais s'entourer d'assez de précautions. Maîtres de fournir ou de refuser des munitions, les Anglais tenaient entre leurs mains la vie ou la mort du parti royaliste. Ils pouvaient à leur gré le grandir on le tuer en détail ; nous verrons ce qu'ils en . firent, et quels furent les résultats de la mission que Puisaye s'était attribuée auprès de leur cabinet.
Avant son départ pour Londres , il avait engagé Cormatin et le conseil des quatre qui lui était adjoint à faire succéder une guerre sourde aux attaques inopinées et à l'enlèvement des postes ou des convois républicains. Il avait voulu ^ par cette apparente cessation d'hostilités, donner le change aux Bleus et persuader à la Convention qu'il entrait comme elle dans une ère de lassitude mf)rale. Charetie, après des elTorts surhumains, tenait en respect une partie des forces révolutionnaires. Entre deux victoires il laissait à ses soldats le temps de réparer leurs désastres. Puisaye n'avait pas , ainsi que le chef de la Vendée, de brillantes campagnes h opposer à l'affaiblissement des Patriotes; mais il apprit de Charette à éparpiller la guerre, à la porter tantôt ici, tantôt là, sur tous
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les points où les soldats ne pouvaient l'attendre. Il a fatigué jusqu'à leur infatigable activité, et enfin, en recommandant cette espèce de quiétude année qui doit précéder legrand coup dont il fait à Londres ies préparatifs, il désire tromper les Conventionnels sur ses intentions. Ces derniers tombèrent aisément dans le piège ; on a vu que déjà la pacification germait dans leurs idées. La Nation était condamnée à soutenir la guerre extérieure, et à envoyer sans cesse de nouvelles troupes en Vendée ou en Bretagne. Les gardes civiques se reconnaissaient insuffisantes; elles n'étaient Ixmnes qu'à couvrir les derrières de l'armée républicaine, car itfaut bien le dfre, après tous les généraux dont les rapports confidentiels ont été ou seront publiés dans cet ouvrage, les Patriotes des localités formaient la plus faible partie de la population, et, sans le concours des troupes qu'ils ne cessaient d'invoquer dans les moments de crise «
auraient été immédiatement écrasés.
Les Révolutionnaires de l'Ouest, à quelque nuance d'opinion qu'ils appartiennent, et sauf peut-être des exceptions bien rares, forment dans les provinces une espèce de colonie à part qui, ramassée dans tous les coins de la France, ne. procède que par des baines mal raisonnées ou par un enthousiasme factice. Cet enthousiasme n'a ime certaine consistance que lorsqu'il s'abrite sous les baïonnettes. Ils ne peuvent pardonner à la cause royaliste le mal qu'ils lui ont fait, et, sans cesse agités de remords ou tourmentés d'une crainte chimérique, ils croient rencontrer dans chaque gentilhomme ou dans chaque paysan un ennemi qui a tenu compte de leurs excès. Du reste, ignorants et se dégageant de tout principe comme d'un vieux préjugé, ils ont dans leur ardeur de liberté un penchant très-prononcé pour le despotisme. Ils prétendent fonder l'ordre et la stabilité sur leurs doctrines d'anarchie ; et il n'y a pas dans leurs coeurs une passion généreuse. On a demandé en vain à leurs lèvres une parole d'oubli , un souvenir d'union.
De pareils hommes ne devaient pas comprendre grand'chose à la politique de conciliation que les événements imposaient. Ils cherchèrent à pousser encore les soldats à des
soo HISTOIRE
crimes que ces mêmes soldats déploraient souvent; mais les ordres des chefs étaient positifs. Les troupes restèrent dans leurs cantonnements. Alors la plupart des Patriotes indigènes, que les habitants de l'Ouest surnommaient \espmiaudt^ voulurent se mettre en campagne. Quelques engagements, qui pour eux se changèrent bien vite en déroutes , les rendirent à leurs clubs, où chaque soir, dans des orgies populaires, ils triomphaient de l'armée des Brigands et de celle des Chouans. Néanmoins le système secrètement mis en vigueur par fioursault, Guezno« Guermeur, Bollet» Faure, Tréhouart et leurs collègues ne s'arrêta devant aucune impossibilité morale. Le général Hoche fut même envoyé en Bretagne pour accélérer cette pacification , dont personne ne sentait mieux le besoin que les Conventionnels eux-mêmes.
Hoche, en arrivant en Bretagne, s'imagina de procéder autrement que ses devanciers. Le fer et le feu n'avaient pas changé l'esprit de ce peuple; il tenta de le modifier par la douceur unie à la force. Hoche, comme Kchegru, Bonaparte et les illustres généraux nés de la Révolution , n'était qu'un républicain de transition. 11 voulait bien grandir par le peuple, sauf à saisir une occasion pour concentrer dans ses mains victorieuses un pouvoir déjà vacillant. Dans ses premières dépêches aux représentants il écrivait : a Victime moi-même du système de la Terreur, je ne provoquerai pas son retour. Je crois devoir vous déclarer cependant qu'une indulgence déplacée pourrait opérer la contre-révolution dans des départements où tous les cœurs sont endurcis ; j'en suis tous les jours le témoin. Les Brigands se jouent de notre créduUté, et il semblerait que la lecture des proclamations qu'on leur prodigue les enhardit au crime. » Puis, dans une • proclamation oflicielle aux habitants des campagnes, proclamation datée de son quartier général de Vire le 30 fructidor an H (16 septembre 1794), il disait :
<c Ah ! si je pouvais parler à ceux qui sont égarés, k ceux qu'un faux zèle anime contre nous, à ceux que la crainte des châtiments retient parmi nos ennemis, je leur dirais : Cessez, Français, cessez de croire que vos frères veulent votre perte; cessez de croire que la patrie, cette mère corn-
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miine, veut votre siini;. Elle veut par ses luis bienfaisantes et sages vous rendre heureux. Rentrez dans son sein, et jouissez-y de ses bienfaits : je le répète, elle u'ea veut point à vos jours.
» filais si ma voix ne peut aller jusqu'à ces malheureux
dont le sort m'a touché, c'est à vous, pères , mères, parents et amis, c'est à vous, magistrats, à être auprès d'eux mes interprètes. Dites-Jeur bien que leur sort est dans leurs mains. Je ne suis point envoyé pour anéantir la pop;ilation, mais pour faire respecter les lois. Qu'ils posent leurs armes ; que , rendus- à leurs occupations ordinaires, ils rentrent paisiblement chez eux ; qu'ils cessent, par leurs rassemblements, de troubler la République et qu'ils en suivent les lois; qu'ils ne voient plus en nous que des frères, des amis, des Français enfin.
» J'assure, de la part des représentants de la Nation entière , à ceux qui resteront tranquilles dans leurs foyers et maintiendront le repos public, paix , union, sûreté, liberté, . fraternité et garantie de leurs propriétés. Nous y mettrons toute la bonne foi possible. £t moi aussi, j'ai été malheureux ; je ne puis.ni ne veux tromper ceux qui le sont. Puissé-je, au contraire, verser dans leur sein toutes les consolations qu'exige leur état ! »
Tel était le langage de ce général qui, vainqueur des lignes deWissembourg, venait, après avoir eu la gloire de débloquer Landau, apporter à la Bretagne des promesses de paix et de conciliation. Il était entouré, d'officiers supérieurs dont la plupart avaient une véritable science de la guerre et tous une bravoure incontestée. Decaen, Canuel, Rey, Mermet, Humbert, Krieg, le Bley, Chabot et Valletaux se partagèrent les commandements de Brest et de Saint-Malo. Redon , Vannes, Laval, Segré, Ploërmel, Ghàteau-Gonthier et Meslin, village près de Lamballe, où était établi un camp de grenadiers, furent aussi soumis à leurs ordres. Hoche avait pris pour devise ces mots : Res, non verba. 11 agissait avec célérité; mais il ne remplissait pas aussi lidèlement la dernière proposition de sa devise; jamais peut-être général d'armée n'a écrit avec autant de prodigalité. Ses lettres cependant ne
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sont pas toutes dénuées de justice et d'intérêt, et afin de faire connaître un hoinme qui exercera sur les provinces de l'Ouest rinlluence la plus délerininanle, nous ne cruyons pouvoir mieux faire que d'emprunter des passages à sa correspondaace. 11 écrivait aux représentants en mission :
« L'on se plaint que les Chouans ne se soumettent pas ; mais quelle confiance peuventnls avoir en nous lorsqu'ils se voient prêts à rentrer sous la domination d'hommes de terreur, de sang et de pillacfe? Forcez les honunes , les propriétaires ioslpuits à entrer dans les administrations, et vous verrez la guerre finir. — Je vous le répète i citoyens i épurei les administrations, n'employez que des hommes dont la probité soit reconnue, et la patrie sera sauvée. Le respectable Krieg me dénonce vino^t de ces hommes de sang qui sont encore en place et qui disent hautement qu'il faut noyer et brûler pour terminer la guerre. L'agent national et un des administrateurs jde Rocbefort ont ridiculisé Krieg parce qu'il a parlé humanité. Eh I citoyens , quel bien peuvent faire les troupes lorsque les magistrats du peuple veulent faire le mal ? »
F,n s'adressantau conventionnel Bollet, le 30. octobre (9 brumaire an tu), Hoche était aussi explicite :
« Les troupes envoyées pour réprimer les premiers excès, au lieu de calmer les habitants, ont beaucoup contribué au mécontentement. Des réclamations ont été faites, et presque toujours les dépositaires de l'autorité n'en ont fait aucun casî on devrait considérer pourtant que l'injustice prolongée aigrit le cœur de l'homme le plus pacifique. »
Hoche rencontra dans trois ou quatre représentants m mission des idées qui s'accordaient avec les siennes. Bour» ?iault , son ami , et qui avait beaucoup contribué à le faire nonuner au commandement de l'armée des côtes de Cherbourg et des côtes de Brest, se lançait à son tour dans des révélations qui ne doivent pas être perdues pour l'histoire. Le 19 vendémiaire an m (10 octobre 179/i) il écrivait au Comité de salut public :
« On s'occupe de la réforme des états-majors. L'indiscipline de la troupe a fait autant d'enuemis à la République
que raristocralie et le fanatisme : la négligcace s'étend jusqu'aux bagnes, d'où s'échappent beaucoup de galériens et de gens bons à pendre. »
Dans ce peu de mots le Conventionnel rappelait au pouvoir exécutif tout un système de perfidies dont il faut enûnt donner la clef. Des crimes avaient été commis; d'autres seront encore commis en Bretagne et dans le Maine. Les Chouans usèrent larj^ement du droit naturel qui autorise chaque homme à se faire justice lorsque la société cesse de le protéger, ils ne se contentèrent pas , comme cela s'était pratiqué en Vendée , de tondre les Bleus; ils les jugèrent prévôtalement, ils les firent souvent exécuter. C'était une des nécessités de cette guerre , dans laquelle les Républicains, seuls maîtres des villes, avaient la faculté de garder les prisonniers faits sur le champ de bataille. L'on sait avec quelle sanglante sobriété ils en usèrent. Boursault, ûans la lettre du 10 octobre, n'a soulevé qu'un coin du voile; il dit bien au Comité de salut public que « la négligence s'étend jusqu'aux bagnes , d'où il s'échappe beaucoup de galériens » , mais il ne demande pas où se retirent ces forçats. Le Comité cependant aurait pu le lui apprendre. D'après les registres de correspondance tenus par Fain et par Saint-Gyr-Nugues» plus tard devenus barons et alors chefs de bureau de ce Comité de Terreur,^ il est constant que ce fut dans son sein que naquit l'idée d'une semblable organtsatioa révolutionnaire.
Jean-Bon Saint-André, Lequinio, Dubois-Crancé , Laignelot, Carrier et Bréard avaient tour à tour fait recrue des natures corrompues que fournit la plus vile populace. Quand ces recrues, destinées à égorger les Royalistes, eurent péri flons leurs balles, on chercha un moyen plus sûr de rendre odieux les insurgés, et l'on exhuma des bagnes toutes les impuretés et tous les forfaits. On les revêtit du costume breton; on leur attacha un chapelet au cou, un scapulaire sur la poitrine, une cocarde blanche au chapeau. On leur intima pour mot de ralliement : Vive la Religion et vive le Roi l puis on les lâcha dans les campagnes. A cette milice du crime, connue dans l'Ouest sous le nom de /aux Càouam,
' on n'imposa que robligaiion de piller, d'incendier et de massacrer an nom des Royalistes.
Celte combinaison était atroce; mais le Comité de salut public l'avait inventée : les représentants en mission l'ar.cueillirent. Ces faux Chouans répandirent dans les campagnes, et même à rapprocbe''des villes, la terreur et^a morl. On voyait des hommes habillés et armés comme les Bretons se livrer à des excès déplorables^ la prévention et
• la haine accusèrent les paysans de ces mêmes excès, et jusqu'à ce jour personne n'avait pu administrer les i)reuves de cet acte inouï dans les annales des guerres civiles. La lettre de Boursault nous a mis sur la voie; une dépêche du général Rossignol au Comité de salut public percera le nuage dont le représentant cherchait à s'envelopper.
« J'ai rencontré, écrit Rossignol à la date du 25 brumaire an m (15 novembre 179/j), quelques bandes de nos amis qui' font bien leur besogne; ils tuent tout ce vieux levain de . patriotes tièdes que la guillotine n'a pas retranchés du sein de la République; mais il faut y regarder à deux fois. Ces enragés-là ont été démasqués par les vrais Brigands , et ils disent qu'il n'y a plus de sécurité pour eux. Les Chouans les attaquent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux, qui n'ont pas encore pu pousser assez longuemenL Je pense qu'on pourrait les utiliser ailleurs; ils ont fait leur coup ici, ils ont fait abhorrer les Brigands. IJ^ous n'en demandions pas davantage; il y a fureur partout contre ces monstres. Les Patriotes s'enthousiasment au récit des horreurs qu'ils commettent; et quand la nouvelle de quelque crime bien horrible nous arrive, je lâche les gardes nationales, qui ne font pas de quartier.
Le général Hoche et les Conventionnels n'ignoraient pas sans doute Tordre secret pour armer les faux Chouans. Charles de Bois-Hardy, dans ses cantonnements des Cùtesdu-Nord, en saisit plusieurs qui, après avoir avoué leur métier, furent fusillés. Pour faire expier aux Bleus l'avilissement d'un patriotisme admettant à son service la çaioumie armée, Bois-Hardy se décide à rompre la trêve tacitement stipulée. 11 attaque les cantonnements disperses du général
Cbarlery. Le loyal chevalier de Ghantreau se joint aux Chouans* Bois^Uardy, dont les premiers mouvements étaient toujours soumis à la raison plus froide de l'officier vendéen ,
régularise ses succès; il va d'un poste à un autre, enlevant celui-ci, écrasant celui-là, et menaçant les points les plus éloignés de son quartier général de Brebao. L'alarme se répand à Snint-Brieuc.
De nouvelles colonnes sont envoyées contre les insurgés. Cbarlery se met à la téte de ces colonnes; il est vaincu dans ditTérenles rencontres, et, pour expliquer ses défaites au Comité de salut public, il écrivait le 30 novembre 1794 (10 frimaire an m) :
Cl On vous di^t qu'il n'y avait plus de* Chouans, c'était une effrayante erreur; ceux de mes environs sont encore en pleine insurrection, et je ne sais pourquoi ils se plaignent d'avoir de faux frères parmi eux. Bois-Hardy, le terrible chef qu'ils se sont donné, m'a écrit dans ce sens; il me dit qu'il sera plus impitoyable pour eux que pour les Républicains. Je n'y comprends rien et ne veux pas y croire; mais il a pris une singulière tactique, il fait parcourir les campagnes par des détachements de vingt-cinq a cinquante hommes qui harcèlent nos postes, et attaquent nos convois de la manière la plus fatale : il est devenu impossible de tenir contre un ennemi qui tombe sur vous comme la grêle « disparait avec la rapidité de la foudre » et se range en bataille où et quand cela lui convient. »
La reprise d'armes de Bois-Hardy, qui devait entraîner la province enliùre par le succès même dont elle était couronnée, inspira au général Hoche de justes appréhensions. * Avec trois bataillons d'infanterie légère et cent cinquante chasseurs à cheval du 16*, il forme une colonne mobile, recueille des indications sur les mouvements des bandes, recommande partout la plus sévère discipline et cherche ainsi à inspirer aux habitants une sécurité qu'ils n'avaient plus. 11 fallait tenir tête à la Vendée et à la Bretagne, qui vont peut-être agir simultanément, et la Convention n'a plus l'enthousiasme de ses beaux jours. Le désordre était partout , dans les idées ainsi que dans les administrations, le numé-