TOM. ^I. 4S
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raire enfoui, les assignats discrédités, I*année sans chaussures, sans vêtements et sans pain. Les hôpitaux regorgeaient de malades ; les bois où^ se tenaient les Chouans étaient couverts de déserteurs du drapeau tricolore. Au milieu de cette confusion , leurs généraux , accablés des ridicules dont ils s'étaient eux-mêmes frappés par leur fbrfao»terie mihtaire, s'irritaient de n'être que les instruments de l'ambition des tribuns de club. Les lois de la Convention perdaient leur prestige de terreur; on les avait appliquées avec une telle brutalité que le mal même n'était plus possible par elles. La guillotine de 93 était usée, comme tout s'use en France, et le Ça ira tombait dans le discrédit.
Hoche avait parfaitement saisi cette situation tout à la fois pénible et méprisable. Afin de la faire cesser il adressait à ses divisionnaires et à ses généraux de brigade des instructions sur les mesures à adopter pour ramener ses troupes à la discipline, a Assez longtemps, leur disait-il dans ses instructions, l'attention a été fatiguée par de viles flagorneries ou de plates rodomontades. Nous ne devons maintenant qu'agir. Les intentions du gouvernement sont suffisamment manifestées. Les nôtres doivent être d'obéir en soldatscitoyens, et non comme des plaideurs, des avocats, de faire des règlements et des proclamations. »
Comme si tant de considérations morales, tant de pénuries matérielles ne devaient point assez imprimer aux Républicains des remords et des craintes salutaires, on arrêtait sur la côte de Saint-Briac le chevalier de Busnel, expédié d'Angleterre par Puisaye; on massacrait d'Oleron, la Palme et d'Argentière, qui, à la suite de Ck>rmatin, étaient venus s'entendre avec Busnel. Les dépêches de Puisaye perdues sur le terrain ré\élaient les espérances de ce chef; la faiblesse de l'abbé Magnan, reclcur de la Alézières près de Rennes, avait amené cette surprise. Pour sauver ses jours il vendit les secrets dont il était à la fois le conûdent et le porteur; mais cette correspondance saisie ne roulait que sur des projets ultérieurs, elle initiait aux desseins de l'Angleterre. La Convention eut peur; elle résolut de suspendre les hostilités et d'amener par la douceur les popu-
latioûs à une paix dont le bosoia se faisait de jour eu jour plus viveinem sentir.
On avait confondu dans une même pensée d'amnistie les Girondins proscrits et les Royalistes. La liberté était offerte
en uiême temps à Lanjuinais, à Defermon, à l'évêque Lecoz, et à tous les hommes monarchiques qui soulTraient dans les cachots. Guezno et Guermeur, députés de Bretagne à la Convention , s'employaient avec activité à calmer les esprits et à ouvrir les prisons. La comtesse de Silz et sa ûlle sor-' tent de la maison d'anrèt de Vannes ; cinq membres de la famille de Georges Cadoudal enfermés à Brest sont mis en liberté. Dans la ville de Rennes, Guermeur et Guezno délivrent ûurocher, Labédoyère, Kersauson, la Bourdonnaye« et les parents de ceux qui , les armes à la main , se montraient les plus hostiles au mouvement révolutionnaire. On compte à Lorient trois cents malheureux destinés à la déportation. On les avait jugés en deux heures; pour reviser leur procès il fallut huit jours. La justice, même lorsqu'elle veut être indulgente, ne sait pas aller aussi vite que riniquité. A Lannion , à la Roche-Bernard , à Guingamp , le mélhe système s'élargit. Les Conventionnels étaient témoins de tant de douleurs que, par un louable sentiment, ils outrepassèrent les pouvoirs qui leur étaient délégués. Cent onze religieuses, que Lecarpentier avait fait jeter dans les fers, se virent libres le même jour, ^t Hoche écrivait à Guezno et à Guermeur : .
« C'est ainsi, leur disait-il dans le style boursouflé de l'époque, que la représentation nationale se fait bénir; c'est en professant les principes de la plus saine philosophie et de la sagesse que vous faites plus de partisans à la République que le système des égorgeurs ne lui a fait d'ennemis. Vous jouirez de vos travaux avant la (in de votre mission ; les âmes sensibles s'épancheront dans votre sein, et vous pourrez dire en retournant à la Convention : Nous sommes heureux parce que nous avons fait le hien. »
L'acte d'amnj,stie du 12 frimaire an nr (2 décembre 179/j), voté pour obtenir quelque trêve de la part des Chouans, était donc précédé dans la province de Bretagne de toutes
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les circonstances qui devaient le faire accueillir favorablement. Les ecclésiastiques n'étaient plus poursuivis, les arrêtés relatifs à l'abrogation du culte allaient être supprimés, et il était même « recommandé aux autorités civiles et militaires que nul ne fût plus longtemps troublé dans le libre et paisible exercice de son culte ». C'est ainsi que Guezno s'exprimait dans un de ses arrêtés pacificateurs. Ces avant-coureurs d'une humanité que conseillaient la politique et l'intérêt de la Révolution se montraient au grand jour; mais Ton n'avait pas encore sondé les intentions des chefs de la Chouannerie. Hoche visitait le pays depuis Vannes jusqu'à Segré ; il y était sans cesse barcelé, et il écrivait au Comité de salut public :
« J'ai parcouru tous les lieux indiqués. Nous avons trouvé les 'huttes et les cachettes, et personne dedans. Nous voyons dans chaque sortie que nous faisons leurs sentinelles. Marchons-nous dessus, tout disparaît et rentre en terre, et il ne reste aucun vestige. Tout les sert, les femmes, les enfants. On jurerait qu'ils ont des tél^aphes. »
En dépit du général Hoche , ils n'avaient qu'un coura^ie à toute épreuve contre la Révolution ; avec cela ne supplée-t-on pas à toutes les ressources de la stratégie? Les Chouans de Bretagne et ceux du bas Maine offraient chaque jour à la Nation un nouvel exemple de ce dévouement Depuis la mort de Jean Cottereau , ces derniers n'avaient point cherché à enlever des yilles on à combattre des corps d'armée. La nature de leur insurrection et la topographie de leur territoire s'opposaient à des rassemblements en mas.se : ils ne devaient faire qu'une guerre incessante de partisans. Nous avons dit avec quelle intelligence Jean Chouan la prépara. 'Coquereau, Jambe-d'Argent, Saint- Paul et M. Jacques Tétendirent à toutes les paroisses. Alors il y eut véritablement, ainsi que l'écrivait Kléber au Comité de salut public, une « trahiée de poudre qui commençait au dernier buisson de la Vendée et aboutissait à la ferme la plus retirée du bas Maine ».
Le nom de M. Jacques est encore vénéré parmi les vieux Chouans; ce nom si vulgaire, mais entouré de tout le
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prestige du mystère, avait pour eux quelque chose de
magique, savait calmer les craintes, nourrir l'espérance et réveiller les courages. M. Jacques s'était d'abord montré le plus intrépide et le plus infatigable. 11 avait risqué quelques conseils ; ces consdls avaient été couronnés de succès. Il avait appris aux Manteaux des chants de gloire à leur portée, et dans leurs longues marches les Manceaux répétaient avec joie les belliqueux refrains de M. Jacques. M. Jacques était un pieux chrétien pour les prêtres, qui louaient la sagesse de ses vues; dans les châteaux où résidaient encore de nobles familles du pays, M. Jacques avait su, par l'aisance de ses manières, par sa tournure distinguée et par les charmes de sa conversation, s'attirer l'affection* que devaient inspirer tant de qualités unies à un courage surnaturel.
Cette existence si en dehors de la leur, et s'en rapprochant pour partager des dangers communs, frappa vivement l'esprit des closiersdu Maine, toujours disposé au merveilleux. Aujourd'hui encore c'est pour eux un être supérieur que M. Jacques. Ils enveloppent ses commencements, ses victoires et sa lin d'une auréole de mysticité. Quand ils parlent de son air de prince, de sa science du commandement, de l'enthousiasme, du respect qu'il inspirait, on sent à leur récit la profonde influence qu'a dû exercer sur ces imaginations exaltées le beau jeune homme dont les soldats font un héros, dont les chrétiens font un ange.
M. Jacques n'était pourtant qu'un homme. Issu d'une ancienne famille de l'Anjou, il s'appelait Jacques de la Méro- .zières. Sa mère, devenue veuve, et ses deux soeurs habitaient un petit, manoir près de Brissarte, sur l'arrondissement de Châteauneuf (Maine-et-Loire). Avant la Révolution, il servait dans un régiment de cavalerie, et, comme la Rochejaquelein , il se fit admettre dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. Plus tard, sur les champs de la Vendée, il retrouva son jeune frère d'armes général de ^cent mille paysans. Il combattit avec lui jusque sous les murs du Mans. Lorsque les Vendéens eurent repassé la Loire, il se joignit aux rassemblements que formaient de
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Scepeaux et Sarrazin. Ce fut à cette époque que, pour éviter de compromettre sa fafnille , il se fit appeler M. Jacques.
Les événements le poussèrent dans le bas Maine. Quand il vit les Royalistes attacher une sorte de prestige à sa personne, il pensa avec les hommes les plus sages du parti qu'il De fallait pas les désabusér, dans l'intérêt même du parti. 11 fut, il est encore pour eux une espèce de divinité protectrice. •
Le jour de son arrivée dans la Mayenne» 3 août 179/|, était un jour de deuil : Coquereau avait eu à se venger des habitants du bourg de Saint-Laurent-des-Mortiers. Révolutionnaires implacables, ces villageois s'étaient formés en garde nationale ; ils poursuivaient sans relâche les Chouans isolés; ils pillaient, ils massacraient les Blancs. Coquereau fond à l'improviste sur le bourg de Saint-Laurent. C'était un dimanche; les Patriotes, réunis à la municipalilé, épelaient les journaux et les décrets de la ^Convention. Coquereau s'empare d'eux, et il les enti:alne hors du bourg pour les fusiller. L'exécution commence : mais alors des femmes royalistes se jettent entre les Chouans et les Patriotes. Elles font entendre des cris de grâce et de miséricorde; elles sont durement repoussées; Marie Châtelain même est blessée. Perrine Leroy n'en est que plus audacieuse ; elle s'élance à son tour et couvre de son corps un de ces Républicains dont le sang coulait déjà. Les prières des femmes ne purent cependant sauver que cinq ou six vieillards. Encore Coquereau répétait-il à chaque instant : «£a arrière les femmes! C'est la justice du bon Dieu qui passe; ils nous ont martyrisés, nous et .les nôtres, pendant deux ans. »
Ce fut quelques heures après ce massacre que M. Jacques parut au milieu des Manceaux. A dater de ce moment il n'y eut plus de trêve possible. M, Jacques connaît la stratégie ; il les dirige aveC' une .adresse qui évite les échecs ; il distribue des instructions aux chefs, des secours aux soldats ; et bientôt les Chouans, qui n'avaient fait .que se défendre, se mettent sur l'offensive. On les vit en même temps attaquer les
post^ 1^ Jjûieai r^tr^g^cbés, Igs enlever ou les inquiéter.
poursuivre les généraux jusqu'aux portes des. villes, et
changer complètement de Lactique.
Michel Menant, dit Francœur, Jambe-d' Argent, Ciaullier, Picot, Lechandelier, Trauche-Montagoe et \ù farouche Mousqueton, dont les Chouans ont si souvent déploré la férocité, omimaicèrent, sous les inspirations de M. Jacques, une guerre qui fut fatale aux Bleus. Francœur les bat dans le bois de la Heureuserie ; il les défait à Longucfuyo. Coquereau est mis en déroute à Cherré; M. Jacques accourt pour le venger : il est vainqueur. Le 28 octobre 1794 « Jambe^'Argent est averti que M. Jacques forme un rassemblement au château de la Jupellière ; il s'y rend. Les Bleus les cernent; mais le nombre et la science militaire durent encore une fois reculer devant la froide intrépidité des Blancs, qui couraient à l'ennemi comme à une fùte.
Des succès de tous les jours inspiraient aux Royalistes du bas Maine une conOance illimitée en M. Jacques, qui va enfin réaliser ses projets de fusion militaire entre toutes les bandes des Chouans agissant séparément, lorsqu'à Taltaque du bourg de Daumeray, le 11 décembre 1794, il est dangereusement blessé à l'épaule. Il mourut trois semaines après dans un souterrain , près de Juvardeil , à peu de distance de Thabitation de sa mère, dont à son agonie il n'osa pas recevoir les embrassements , de peur de la compromettre. Ce jeune homme n'avait pas encore vingt-six ans, et le comte de Puisaye, qui connaissait les ressources de son esprit et la grandeur de son courage, disait que M, Jacques était le seul homme capable de discipliner la valeur sans frein des .Manceaux. Ce fut une perte dont lui seul sentit Fimportance ; les Chouans ne la soupçonnèrent même pas. Pour eux la Mérozières était un être exceptionnel que les balles n'avaient pas le pouvoir d'atteindre. Après sa mort la guerre continua aussi pressante, aussi terrible, mais avec le décousu que ses efforts tendaient à faire disparaître. Ce ne fut pllis qu*une suite d'engagements sans résultat, où les deux partis luttaient et mouraient sans profit pour le triomphe de leur cause.
pans ^impossibilité où se voit i'biatoire 4d racon^f on
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même d'indiquer ces innombrables engagements, il ne nous reste pour en tracer une image qu'à dire ce qui se passa le 6 janvier 1795 dans le bois de la Chapele-du-Bourg-le- PrêUre. On célébrait le jour des Rois. Vingt-deux Chouans ' sont cernés par le 19"" de ligne dans ce bois destiné à être souvent le théâtre de sanglantes affaires. Ils ont à leur tête Bourdoiseau, dit le Petit-SanS'Peur, et Saint-Paul. Pendant toute la journée ils manœuvrent; ils dirigent leur feu avec tant d'babileté qu'ils tiennent en respect ces dix-huit cents hommes. Le soir les Bleus , fatigués d'un combat aussi acharné, refusent de le continuer, et ils se retiraient, lorsque le Petit-Sans-Peur s'écrîe : « C'est aujourd'hui la fête des Rois, célébrons-la en tuant des révolutionnaires. Encore en avant ! »
Louis Courtillé ne songe pas à rester en arrière. Ce ' n'était pas son habitude. Au cri de goerre du Petit-Sans- Peur il répond par le sien, que les Bleus ont souvent appris
à redouter : « En avant! et victoire au nom de Saint-Paul. » Les vingt-deux hommes partent à sa voix, ils sont sur la piste du 19* de ligne; ils le poussent avec tant de vigueur que le désordre se met dans ses rangs et que la retraite est pour lui ime honteuse déroute. Il fallut le lendemain la pallier : les officiers de ce régiment annoncèrent qu'ils s'étaient rencontrés avec la masse des insurgés. Une avantgarde d'élite les avait chargés, tandis que le gros de la troupe embusqué la soutenait par des feux de peloton qui les avaient décimés. Lear imagination effrayée créa cette masse d'insurgés qui n*existait pas, et, malgré les preuves mises sous leurs yeux, les Bleus ne voulurent jamais croire à un pareil trait d'audace. ;
Les exploits de M. Jacques et cette dernière rencontre avaient eu du retentissement jusque dans la Bretagne, qui, à cette même époque, essayait, elle aussi» de donner de l'ensemble à ses dévouements isolés. La Révolution devait s'opposer à cette agrégation de forces; les persécutions l'auraient développée. L'acte d'amnistie du 12 frimaire fut, dans les idées du Comité de salut public, rédigé pour l'empêcher; mais il fallut persuader aux Royalistes que la paix
était dans les vœux de la Révolution. La Révolution se décida à la démarche.
Bois^rdy était, en ce temps-là , le chef qui inquiétait le pins la Convention. Le représentant Bollet s*adres»a directement à lui, et le général Humbert, qui commandait à Moncontour, fut chargé de lui porter des paroles de conciliation. Humbert avait jadis été maquignon, et peut-être quelque chose de moins; mais, jeune et brave, il cachait sous une écorce vulgaire toutes les ruses de sa première profession. Il voit Bois-Hardy , il lui fait part des dispositions de la Convention, il lui communique le décret d*amnistie et les proclamations qui y sont jointes : il lui demande une entrevue officielle. Le 12 décembre cette entrevue a lieu sur la lande de Gausson, à trois lieues de Moncontour. Bois-Hardy s'y est rendu avec cinquante hommes. En apercevant Humbert , qui arrive seul et sans escorte , le Chouan s'élance vers lui , et lui serrant les mains avec effusion : a Ce témoignage d'estime, lui dit-il, me touche vivement, je vous en remercie. Je renvoie ma troupe, et suis prêt à vous suivre pour conférer de la paix. »
On en était là des pourparlers lorsque Gormatin, que la confiance subite de Piiisaye n'a fait ni plus clairvoyant ni moins imprudent, arrive à Moncontour, afin de diriger par lui-même les aflaires de Bretagne. Cormatin, esprit borné , qui essayait de cacher son aipbition sons une trivialité d'emprunt, se jette à la traverse de ces n^^ations préliminaires. Puisaye était absent, et GormaGn saisissait l occasion de se mettre en avant. Le grade qui lui avait été attribué, lorsque personne ne savait au juste d'où il venait et qui il était, l'autorisait à commander. Audacieux et habile en intrigues, il supplante Bois-Hardy, se met en communication tantôt avec Humbert, tantôt avec le représentant du peuple Bollet ; il se fait accompagner par le premier jusqu'à Rennes, où Hoche avait établi son quartier général. Après s'être arrangé un piédestal sur la pacification de la Bretagne, il regarde en arrière et s^'aperçoit de la précipitation de ses démarches. En effet, Bois-Hardy et Chantreau^ dans les Côtes-du-Nord , ne se pressaient pas d'accéder aux
vœox des ConveDtioimels, dont le Diest de Botidoiix , qui» en Bretagne , semble avoir pris le rôle de Bureau de la Batar-
derie en Vendée, se fait l'interprète. Le représentant Boursault écrit à plusieurs, Botidoux fait de même; et ces chefs de Chouans remelteat à Bois-Hardy, à Jouette et à SolUbac une dépêche pour Boursault, à la date du 26 frimaire an m (16 décembre). On y lit:
« Nous avons reçu la lettre de Botidoux et la vôtre. La menace qu'elle contient, les dangers qu'elle nous fait envisager ne nous onl point effrayés. Ce n'est point lorsqu'on a fait la guerre de la Vendée, lorsque depuis deux ans on travaille avec constance à rassembler les sujets de Louis XVII au milîeu de vos soldats , que la mort peut effrayer. Faitesnous envisager un gouvernement solide et fondé sur la justice, alors vous verrez ces prétendus brigands se déclarer en votre faveur, et vous faire un rempart impénétrable aux vrais factieux. — Mais quelle foi voulez- vous qu'on fasse sur vos promesses, lorsque» malgré votre amnistie, vous retenez dans vos prisons des nobles à qui l'on ne peut reprocher ,que leur poltronnerie, qui les empêche d'être d'aucun parti? De malheureuses femmes qui, depuis quatre ans, vivent dans les transes et les alarmes ? Des domestiques que vous rendez responsables de la conduite de leurs maîtres? — Vous nous reprochez des meurtres et des assassinats; mais lavezvous auparavant de toutes les atrocités qui ont continuellement souillé vos armes dans la Vendée. On vous faisait des prisonniers, vous brûliez indistinctement les chaumières du paysan , et assassiniez les femmes et les enfants. Vous souvient*il de l'amnistie qui fut publiée devant Ancenis par Prieur (de la Marne), après l'affaire du Mans? — Quel fut le sort de ceux qui voulurent en proûter7 Vous nous avez accusés d'être des assassins et des dévastateurs ; vous ignorez sans doute que vous nous devez la vie. Nous savions l'heure à laquelle vous deviez passer sur le grand chemin, nous connaissions la force de votre escorte, et nous avons retenu nos gens. » m
Le jour même où cette lettre parvenait îTBoursault, qui, monté dans la chaire de l'église paroissiale de Moncontour,
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haranguait le peuple afin de lui expliquer les bienfaits d'une pacification, Bois-Hardy prouvait à Cormatin que ses démarches étaient regardées comme nulles par les Royalistes. Il s'emparait des bourgs de Jugon et de Plédéliac* où les Bleus tenaient forte garnison ; il brûlait les papiers des districts, coupait les arbres de la liberté , ouvrait les caisses de l'État et en distribuait l'argent aux insurgés. Poursuivant ses succès, Bois-Hardy, avec Chantreau, conduisait à l'attaque de la ville de Guéméné quinze cents Royalistes parfaitement armés, et qui pour la plupart étaient revêtus d'uniformes nationaux. Au milieu de la nuit du 1* nivôse an ni (21 décembre 179/1) , il tombe sur les postes de la 17* demi-brigade de ligne, désarme les uns, égorge les autres, vide les caisses publiques et va tomber sur le bourg du Faouët, où ses armes sont aussi heureuses. Humbert était initié à la secrète pensée de la Convention , qui le jetait en enfant perda au milieu de ces pourparlers, que, le cas échéant, elle se réservait la faculté de nier. Cependant le [\ nivôse an ui, le Républicain écrivait encore au Royaliste pour solliciter une entrevue. Bois-Hardy répondit le lendemain :
« Ma cause et celle des miens est celle de la France entière. Nous ne pouvons accéder à aucune proposition , et nons attendrons pour nous décider à avoir le gouvernement que de vrais Français ont le droit d'attendre. »
Boursault et Bollet blâmèrent vivement le général Humbert. On le taxa bien haut de jeune homme inconsidéré et qui n'était'bon qu'à mener au feu une compagnie de grenadiers ; mais Humbert savait que ces reproches avaient pour but d'apaiser l'irritation des clubs, qui, sans entrer dans les motifs de la Convention, s'opposaient par un instinct de haine à toute idée de padlication*, 11 ne se rebuta pas. Il pressa Bois-Hardy, qui en ce moment avait plus de quinze mille hommes sons sa bannière; il conquit même son amitié par la franchise de ses manières, et le 14 nivôse an ni (3 janvier 1795) une suspension d'armes fut arrêtée entre ces chefs et ratifiée par Cormatin.
Cette suspension d'armes ne pouvait avoir qu'un efiet trèsrestreint, tant que les autres divisions n'y auraient pas accédé.
fiois-Uardy, Chantreau et Gurmatin s'engagealeot à ne plus combattre sans prévenir an moins huit jours d'avance les
généraux républicains; mais, sur le territoire breton, il y avait cinq oa six corps d'armée aussi nombreux que celui des Côtes-du-Nord. Le Morbihan faisait des conditions que la Répubiique.regardait comme inadmissibles. De Scepeaux, Turpin et Dieusie, sur la rive droite de la Loire, tenaient ferme devant les menaces et les prières tour à tour employées par Bancelin.
Bancelin, président du district de Segré et ami particulier du général Ûoche, s'était passionné pour la paix lorsqu'il avait entendu sonner Theure dès représailles. Il prêchait l'oubli du passé aux victimes qu'avaient enfin fatiguées les cruautés révolutionnaires, et qui, le fusil à la main, osaient en demander compte. De longs entretiens avaient eu lieu ; ils n'aboutissaient à rien.
De Scepeaux, Dieusie, de Terves et Turpin, à la téle d'une division complètement organisée, ne se résignaient pas à perdre le fruit de leurs soins et l'avantage de leur position. La paix leur semblait, ainsi qu'aux autres chefs, un bien désirable; mais ils doutaient de la bonne foi des Républicains; ils exigeaient des garanties et non pas de vaines promesses. £n outre, ils étaient dominés eux-mêmes par l'irritation des paysans que vingt mois de tortures avaient exaspérés. Cependant Bancelin a cette pacification à cœur.
11 se décide à se présenter seul devant Turpin. A huit heures du soir, par une nuit de janvier, il se met en roule. A onze heures il arrive sous la tente du Chouan, qui, à l'aspect de cet homme roidi par le froid et couvert de pluie, saute de son lit, l'offre au Patriote et le force à s'y réchauffer. C'est dans une lettre de Bancelin lui-même que nous lisons ces détails d'une hospitalité digne des temps chevaleresques: « L'enlrelicii est doux et familier, » constate le président du district de Segf'é. Bancelin porte plainte contre deux paysans nommés Jallot, qt^i se sont livrés à des actes de pillage. Turpin en acquiert la conviction : ces deux hommes sont fusillés sur-le-champ. Au moment où la détonation se fait entendre, Turpin se tourne vers le Patriote ei lui dit: « Mon-
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sieur Bancelin, que la Convention punisse tous les égorgeurs qu'elle a formés; qu'elle imite ina sévérité» et les honnêtes gens s'entendront bien vite. )>
La Révolution ne comprenait pas ainsi la justice.
Cependant Turpin et Dieusîe se chargèrent de parcourir . les cantons soumis à leur pouvoir et de recueillir Tassentiment de leurs soldats pour la paix, dont les conditions devaient être les mêmes que celles alors disculées par Charette. On a vu quels étaient les motifs qui avaient porté le chef vendéen h accepter les propositions faites par la République. La situation du Bocage était affreuse , mais en Bretagne et sur la rive droite de la Loire les excès révolutionnaires ne s'étendirent pas sur une aussi vaste échelle. On n'avait à peu près fait du massacre qu'en détail, et cette parcimonie dans les attentats tenait autant à la diffusion des • forces républicaines qu'à ta nature même de l'insurrection. Il devenait donc plus diiliciie d'amener les Bretons à un état de paix. * .
Cormatin sentait la fausseté de sa position : il s'était engagé. 11 ambitionnait de traiter d'égal à égal avec les généraux et les représentants de la République. Pendant l'absence de Puisaye, il aimait à se créer nn rôle dans le drame qu'on jouait. Le 31 décembre 1794, il écrivit à son général sous les yeux mêmes d'Uumbort :
« Arrivez au plus vite. Nous sommes dans la position la plus extraordinaire. Nous avons eu, Charles de'Bois-Hardy et moi, une entrevue avec le général Humbert, qui nous a proposé toutes sortes d'avantages pour amener notre reddition. Peut-être touchons-nous au moment où le calme et l'ordre vont renaître; mais songez que le fardeau est trop pesant pour moi. Une pareille entrevue a lieu entre Ganclaux et Charette. J'irai, afin de régler nos conditions sur celles de la Vendée. »
Et il glissait furtivement quatre lignes en chiffres pour rassurer Puisaye et le retenir auprès du cabinet de Saint- James. Dans ces quatre lignes il disait :
tt Jamais nous ne traiterons. Nous allons amuser, et, malgré les obstacles réitérés qui m'entourent , je vais porter la
lift HISTOIRE
lettre à Canclaux el lier correspondance avec Cbaretie. »
Les Morbibannais se défiaient de Gormatin et des propositions de«paix qu'il acceptait avec tant de légèreté. D'Allègre
de Saint-Tronc et Cadoudal surlouL lui étaient hostiles. Cormatin annonce qu'il a les pleins pouvoirs de Puisaye ; il les montre avec assurance. Ces pleins pouvoirs sont faux : Cormatin y a lui-même apposé la signature du générai. D'Allègre en a conçu le soupçon. Il est chargé par les Blancs de se rendre en Angleterre avec la Bourdonnaye. Il parvint seul à s*enïbarquer et la Bourdonnaye resta dans le Morbihan. Alors Cormatin, qui, à tout prix, désirait servir d'intermédiaire entre la Chouannerie et la République , prend une résolution définitive. Le 2 janvier 17^5 (13 nivôse an m) il adresse aux Royalistes des cantons de Vitré , de Laval et de Fougères une proclamation où il annonce ses vues pacifiques. Il y relate les pouvoirs qu'il prétend lui avoir été envoyés par Puisaye, et, aiin de se rendre à Nantes, il se dirige
. vers le bas Maine, accompagné d'Humbert, son surveillant, et de Solilhac, chargé par le' comité royaliste de s'opposer à ce que Cormatin outre-passe le but secret de son voyage. Ce but était la remise d'une lettre de Puisaye à Gandaux , dont il sera bientôt question.
Le major général de l'armée catholique vit pour la première fois ces hommes simples et intrépides qui soutenaient dans leurs bois une lutte dont l'héroïsme est h peu près condamné à l'oubli. Il leur parla de paix et de bonheur domestique, à eux qui avaient perdu leurs familles et vu brûler leurs closeries* Ses paroles ne trouvèrent que des incrédules. Le bon sens des successeurs de Jean Chouan ne se prétait pas à la subite métamorphose vantée par Humbert et par Cormatin. Mal accueilli parce qu'il n'avait encore jamais paru sur un champ de bataille et qu'il prêchait la paix, tenu en défiance parce qu'il avait servi les différents partis, Cormatin renonce à convertir à ses idées les insurgés
* du bas Haine; mais, toujours persuadé que les deux camps seront sa dupe , il essaye vainement d'ouvrir des communications avec de Scepeaux, Turpin, Dieusie el Terves. Ces officiers lui ferment l'accès des arrondissements de Candé , .
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d'Angrieet de S^gré ; néanmoins il arrive à Nantes et remet
à Canclaux la lettre de Puisaye.
Avant la Révolution, ces deux chefs avaient servi ensemble dans le régiment de Ck)pti-cavalene; ils étaient amis, et Puisaye se flattait que de gentilhomme à gentilhomme il y aurait moyen de s'entendre. Les événements les avaient placés l'un à la tête de l'armée royale , l'autre au commandement des troupes républicaines. Par l'entremise de Cormatin, le général des Chouans proposait à Canclaux une transaction que celui-ci repoussa. Cette lettre société était connue, à Rennes , des Conventionnels fioursauit et fioUet , avant môme qu'elle eût été remise entre les mains de Canclaux. Ils en prévinrent leurs collègues, le général Hoche et Canclaux lui-même. Cormatin a été accusé de cette trahison; il en est innocent. Puisaye avait adressé sa lettre en double. L'un de ces doubles , avec d'autres papiers saisis de la correspondance de Jersey , fut décach^ par Boursault et par BoUet , dès le mois de novembre 1794. Cormatin savait que son intervention dans une affaire déjà jugée était inutile; mais il se garda bien de révéler ces détails au Comité royaliste. 11 voulait traiter de la paix. 11 était eniîn à iNantes. La première chose qui fut oubliée par lui et par les représentants fut cette même dépèche , objet de son voyage.
Cormatin signa le traité de la lauoais. Âu nom de la Bretagne il en accepta les clauses, et il fut décidé que le 25 mars il réunirait à Rennes ou aux environs les principaux chefs de son parti pour la ratiiication du traité. . La soumissioii de Cormatin aurait évoqué peu d'imitateurs dans le Maine et sur la rive droite de la Loire ; mais Charette et ses oliiciers avaient cru devoir accepter les conditions offertes avec insislance par la République. Il n'y avait donc pas déshonneur à faire ce que la Vendée accomplissait dans un sentiment de patriotisme. La Bretagne, du reste, savait déjà pertinemment sous quelles réserves Charette avait traité, et les clauses secrètes de la Jaunais n'étaient pas pour les chefs un mystère. On en voit même plus d'une trace dans leur correspondance.
Le Conventionnel Bésard et Bancelin posèrent ainsi la
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question aax Chouans de la Mayenne et de l'Anjou. La vicomtesse de Turpin , femme d'un dévouement antique et
d'une charité admirable , fut sollicitée par le général Hoche de s'instituer médiatrice entre les deux partis. Hoche avait un vif désir d'attacher son nom à la pacification de l'Oufrst. 11 s'y employait avec activité ; mais il ne remarquait point parmi les royalistes de la rive droite de la Loire le même empressement. Turpin , Terves et Dieusie avaient dénoncé aux Bleus la rupture de l'armistice. Ils s'étaient remis en campagne tandis que Charette parlementait avec les Conventionnels. Ils battirent les Républicains. A cette nouvelle. Hoche écrivit, le 50 pluviôse an lu (18 février 1795), aux administrateurs du district de Segré :
« J'ai dû juger par Tinsolente lettre de Turpin que ce misérable chef de voleurs a perdu le sens et les sentiments humains. Que les coquins qui lui ressemblent rentrent, s'ils le jugent à propos; je vous déclare que désormais je ne me ' prêterai à aucune amnistie. Les brigands nepeuvent ignorer que Charette doit rentrer ; c'est à eux h' profiter de la clémence de la Convention nationale, ou à se préparer à mon- > ter sur l'échafaud. Je vous prie de rendre ma lettre publique; je m'en rapporte pour le surplus à votre prudence et h votre patriotisme. »
Peu de jours après la réception de cette lettre, que les' Patriotes se gardèrent bien de publier, Hoche priait la vicomtesse de Turpin d'excuser un mouvement de colère. Bonne et indulgente, madame de Turpin agréa cette prière : elle avait été insultée dans un de ses plus proches parents, dans l'honneur d'un homme dont elle estimait le caractère ; madame de Turpin se crut obligée à une intervention encore plus active. Elle exerça une telle influence sur la décision, que lorsque de Scepeaux, Gourlet, de Dieusie, Ginguéné, Coqnereau, de Maulne, Plouzin et les autres chefs de la rive droite furent réunis à la Ghanfournaie près de Segré , Scepeaux dit publiquement : « C'est madame de Turpin qui décide de la paix. Charette a fait les conditions; il ne nous reste qu'à signer. »
Le 10 ventôse an m (28 février 1795), ils adhérèrent au
DE LA VENDÉE MIUTAIRE. Ml
traité de Charette ; les Chouans de Laval, de Vitré, de la Gravelle, de Sablé et de la Guerche suivirent cet exemple; le Morbihan seul résista. Oo connaissait d'avance sa résolution , et on le traitait en conséquence.
Le 16 pluviôse an m (h février), le général Évrard obtenait un léger succès près de la chapelle du Trescoët-, et les Bleus arrêtaient avec une pompe toute militaire Salomon Calan, qui, pour échapper à l'activité des poursuites, s'était caché dans le château de Kerdréau, au-dessus d'un ciel de lit Salomon Calan est un jeune homme de Pluméliau : d'abord valet de ferme , il était bientAt devenu par son au* dace un partisan redoutable. Ses exploits l'avaient popularisé, mais ce n'est pas seulement par sa bravoure qu'il fut cher aux Royalistes. Salomon plus d'une fois leur pro-. phétisa la victoire , et il ne s'est jamais trompé dans ses prédictions. L'imagination superstitieuse des Bretons attacha un prestige de divination à ce qui, dans le principe, n'était qu'un moyen d'encouragement Calan est un prophète pour les Bretons ; mais aux yeux des Républicains ce fut un énergumène dont à tout prii la Mation devait se défaire. On lui imputa des crimes; après sa prise on supposa même un interrogatoire dans lequel on lui faisait avouer qu'au moment de sa victoire de Pontscorfî il avait saisi un enfant de dix ans et lui avait mis les pieds dans le sang d'une femme tuée d'un coup de fusil» eu disant qu'il fallait s'habituer de bonne heure au sang.
Salomon était donc prisonnier des Bleus. On devait le conduire à Vannes, afin de le faire juger par le tribunal révolutionnaire; le représentant Brue l'accompagnait dans ce trajet avec trois cents hommes. Le 25 pluviôse, les insurgés du Blavet et des paroisses voisines se réunissent pour enlever leur prophète ; Favant-garde royaliste joint les Révolutionnaires non loin de Landevant. Ces derniers allaient être mis en déroute, lorsque Brue fait fusiller Calan, prend la fuite avec son escorte, et écrit lui-même le soir à ses collègues de la Convention une lettre dans laquelle il cherche à atténuer sa défaite et à expliquer la mort de Calan :
« Le iàmeux prophète Salomon n'est plus de ce monde.
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J'ai exécuté ce dont nous étions convenus, et ce qui est une règle générale en pareil cas. La leçon a été bonne, et j*espère qu'elle fera impression. Les Brigands ont eu vingt hommes tués; cinq ont été pris couverts du sang de nos camarades , et ils ont été fusillés sur-le-champ. Nous ne pouviens pas les garder sans risques. D'ailleurs nous avions eu quatre grenadiers blessés; et toute la troupe demandait à grands cris cette juste vengeance, l-e lieu où nous avons été attaqués est célèbre par les assassinats que ces Brigands y ont commis depuis le commencement de la Chouannerie. Là, , ,trois canonnlers ont été tués, des prêtres réfractaires ont été enlevés au détachement qui les conduisait; un chasseurs ' d'ordonnance y a eu son cheval tué; moi, j'y ai reçu, le 18 frimaire, onze coup de fusil ; Calan y a été vu à la tête de deux cents rebelles : un exemple y était donc nécessaire. »
Cet assassinat fut blftmé par les €k>nventionnels et par les généraux républicains; c'était trop se mettre à découvert, et ils avaient des moyens plus sûrs de compromettre les Royalistes. Les bandes de faux Chouans, dont Boursault et Rossignol nous ont appris l'origine, ne faisaient plus besoin depuis deux mois dans les départements pacifiés; on les avait dirigées sur les cantons qui n'accédaient pas au vœu de la République. Jusqu'alors le Morbihan et le Maine s'étaient battus avec une probité miséricordieuse; un les avait persécutés pendant deux ans, ils ne répondaient à tant de tortures que par des coups de fusil et par des engagements avec les troupes achamiâes à leur poursuite. A'partir de ce refus, les crimes les plus atroces sont commis; le représentant Brue écrit, le k pluviôse an ni, à ses collègues Guermeur et Guezno :
« Ne voyons-nous pas en effet que la générosité nationale , que l'amnistie et les actes de douceur et de clémence n'ont fait qu'augmenter l'audace des rebelles, leur donner le temps
de s'organiser, de se fortifier? Les malheurs se succèdent depuis quelques jours avec nnc funeste rapidité, et l'alarme que vous avez remarquée dans le district d'ilennebon est en ' ce moment générale. Des lettres des districts du Faouêt, de Pontivy, de Ploërmel, de Roche-des-Troië, de Rocbe-Sau-
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veur, d'Auray, m'annoncent également des attentats multipliés de la part des Brigands « et réclament tontes de prompts secours. »
Les procès-verbaux des autorités de ces cantons signalent en effet de graves attentats. Dans le district du Faouët, Louis- Wicolas» un des notables de la paroisse de Garadec, est assassiné par les Chouans le 17 nivôse. Les Chouans ont tondu, pillé et laissé pour mort Louis-Simon , un vieillard de soixantedouze ans; tes Chouans ont égorgé trois Républicains dans la commune de Lignol; les Chouans ont tué le maire de Priziac pendant son sommeil. Id les Chouans dévastent les magasins de la République et en égorgent les fournisseurs; là ils étranglent et jettent ensuite à l'eau les Patriotes. Les Chouans, commandés par un chef qui porte à son chapeau un panache blanc, ont pénétré la nuit à Pontscorff, ils ont pillé les maisons et égorgé les femmes. Le 18 nivôse, les administrateurs de Ploërmel écrivent : « Encore trois assassinats commis la nuit dernière au bourg de Loyat. » Le 2ff , les Chouans sont à Cuillers; ils pillent d'abord la perception et la mairie, puis ils tuent le percepteur et le commandant de la garde nationale. Les Chouans, dans le district de Merriadec, massacrent sans pitié. « Les Chouans, disent les administrateurs des Gôtes-du-Nord, par un procès- verbal daté du 23 nivôse, se sont portés, dans la nuit du 16 au 17 nivôse, dans la commune de Cohiniac^ Ils y ont abattu Tarbre de la liberté, enlevé les armes de plusieurs citoyens et volé 7 à 8,000 livres, tant en numéraire qu'en assignats. — Dans la nuit du 18 au 19, ils se sont portés dans la commune dé Lanfains, ont enlevé les armes et brûlé les registres . et les papiers de la municipalité. Dans la nuit du 19 au 20 , une troupe de ces mêmes hommes, dont on ignore le nombre, a fait des désarmements et des vols dans la commune de Trégueux; et, dans la même nuit, une autre de cent cin-* quante hommes s'est dirigée sur la commune de fiocoho , oh elle a abattu l'arbre de la liberté, brûlé les papiers de la municipalité et enlevé trente et quelques fusils. »
Barbedienne, agent national du district de Saint-Brieuc, constate d'autres crimes toujours à la charge de^ Chouans.
« Partout où ils passent, depuis la cession d*ànnes convenue, écrit-il le 2k nivAse , ils n'ont cessé de commettre des vols ,
des pillages, des assassinats ; ils sont venus à bout de désorga- • niser les justices de paix et les municipalités; ils ont interrompu la circulation des subsistances et fait des enrôlements très-nombreux, (jusqu'aux vieillards de soixante ans) ; ils parcourent les communes, en plein jour, par détachements de douze à vingt hommes, oppriment les Patriotes, qui sont obligés de se cacher ou de se réfugier dans les villes. Personne n'ose déployer la moindre énergie. Un découragement universel se manifeste, et, depuis un mois, l'esprit public a perdu de la manière 1% plus alarmante , parce que les Chouans ont gagné de la manière la plus inconcevable, n
Les Chouans apparaissent dans plusieurs cantons, et à Elven, dit le rapport des officiers municipaux, « on s'étonne de tous les crimes qu'ils comuiirent : ils pillèrent, ils massacrèrent, ils violèrent jusqu'à des Chouans et Chouannes comme eux. Pour ne pas être reconnus, ils étaient masqués à moitié et ils s'étaient coupé les cheveux ; ce qui fait qu'il a été impossible d'en reconnaître. » Les Chouans à Locoal, à Plumergat et dans vingt autres lieux, — les procès-verbaux des Révolutionnaires en font foi, « saisissent les Patriotes, les suspendant au-dessus du feu et leur brûlent les pieds jusqu'à ce qu'ils aient déclaré l'endroit où sont cachés leurs armes et leur petit pécule. » Les Chouans sont des Chauffeurs, après s'être lassés d'être des assassins vulgaires. « Les Chouans qui ont dit appartenir aux bandes d'Aimé du Boisguy se livrent, dit le rapport des administrateurs du district, au barbare plaisir de couper des têtes : celle d'un officier municipal de la commune de Ferré a été clouée à un arbre. » Les Chouans encore coupent les oreilles aux femmes ; les Chouans, avec une fleur de lis brûlante, marquent au front ou à la joue les hommes les plus modérés; enfin les Chouans ont répandu le deuil et l'effroi dans l'intérieur et sur les limites du Morbihan. »
Nous n'affaiblissons pas le tableau : il est pris sur place , copié d'après le texte même des récits faits et signés par les autorités. Nous ne voulons ni accuser. ni justifier; mais
à ces pièces que la Révolution n'a pas encore réunies comme nous dans un 'cadre aussi terrible, nous n'ajoutons qu'une lettre. Elle est du général Krieg au représentant BoUet. ^ « Ne t'étonne pas , lui dit ce vieux soldat républicain , Tami et le conseiller du général Hoche, de tous les crimes dont nous sommes inondés. Les Patriotes du pays crient beaucoup pour peu de chose. Ils ont tellement peur qu'il faudrait une garnison pour garder chaque maison. Le fait est que, sauf le cas de guerre, après la paix que l'on a faite contre mon gré et dont les rebelles du Morbihan ne se soucient guère plus que moi, il n'y a pas de leur part tous les crimes qu'on leur attribue. Ce sont de bons soldats et de braves gens, un peu trop pris de fanatisme peut-être ; mais chacun a le sien dans ce bas-monde. Ils ont celui de la ci-devant reUgion ; nous, celui de la liberté. Ce qui fait le mal dans ces contrées, c'est le galérien qui y fourmille et dont on a fait de véritables Chouans de contrebande. Hoche , pour son honneur, nous en débarrassera , j'espère ; mais il est temps d'arrêter ces brigandages dont les rebelles ne sont pas plus dupes que les administrateurs. On les appelle les fiatx Chmem. An langage et à la tenue ils sont si reconnaissantes qu'il n'y a pas moyen de se tromper. Dis donc à Hoche et à Chérin de faire sabrer toute cette canaille. »
Le vœu du général Krieg ne devait pas s'accompUr par . les Républicains. Mais Uédouville ne se montra pas aussi . timide. En avril 1795, une cômpagnie de {aux Chouans, cocarde blanche en tête et vêtus du costume breton, sort du Loroux pendant la nuit, arrive à Parigné et pénètre chez un paysan nommé Férant. Ce paysan est égorgé avec sa famille. La maison est mise au pillage, et les coupables se retirent avec une somme de douze cents francs. Hédouville a connaissance du fait. Treize hommes de cette bande sont arrêtés et Uvrés aux tribunaux de Rennes. Plusieurs furent exécutés.
Cet unique exemple de justice effraya les Révolutionnaires. Alors les {àux Chouans portèrent leurs attentats jusqu'au fond du Maine. lii ils eurent plus beau jeu que dans les
landes de la Bretagne. L'organisation des Royalistes, mor-
ce)ëe et indépendante de tout chef direct, laissait plus de latitude à raocusation. Dan3 le Maine et en basse Normandie on enrégimenta sous le nom de Chouans des galériens ayant
déjà fait leurs preuves en Bretagne. On leur adjoignit comme auxiliaires dos voleurs de profession et les perversités de bas étage que la Révolution put recruter; on leur dit de se faire Royalistes, d'endosser des surnoms de Chouans et de massacrer au nom de Dieu et du Roi.
Les crimes se multiplièrent; les ennemis de la Monarchie mirent à profit l'obscurité qui enveloppait les auteurs de tant de forfaits pour en charger les insurgés. Plusieurs chefs du Maine et de Normandie découvrirent cette tactique. Ordre Alt intimé de fusiller sans pitié les criminels chargés d'un semblable rôle ; cet ordre est exécuté. Ainsi , pour n'en citer qu'un exemple, k Buais , petite paroisse de la basse Norman-* die, vivait dans une honnête aisance un cultivateur nommé Herbert. Ce vieillard inolfensif , désirant finir ses jours loin du bruit des armes, avait pris le parti de se retirer dans une ville voisine ; les Royalistes lui promettent aide et protection s'il consent à ne pas abandonner son village. Herbert se prête au vœu des chefs de l'insurrection. La mois était à peine écoulé depuis cette promesse, que le vieillard, attaqué sur la route, expirait sous une balle de pistolet; son ûls, qui l'accompagnait, était couvert de bles- . sures et laissé pour mort. '
A peu de jours de là, les flancs arrivent chez la veuve Herbert : elle est tout en larmes; elle leur reproche l'assassinat de son mari et celui de son fils, qui survit pourtant, a Les Chouans, s'écrie Joseph Lelasseux, uu de leurs ofiiciers, «ne sont pas coupables, et je vous jure que bientôt la mort de votre mari sera vengée, i Lelasseux dirige les recherches; on découvre que c'est un garçon meunier, un voleur que Herbert a fait condamner à quelques années de prison, qui a commis le crime. Ce «voleur s'est enrôlé sous les drapeaux des faux Chouans. Il a pris le nom de Sans- Quartier, et il exploite le pays pour le compte de la Révolution. Lelasseux le poursuit et l'atteint au hameau du Désert, près de r«dibaye dç i>4vigny-le-Vieux , au mom^iit m^m où
il allait se livrer à de nouveaux massacres. Sans-Quartier était jugé d^avance; on le force à se mettre à genoux, et il
meurt sous des balles véritablement royalistes.
De semblables faits se renouvelaient chaque jour : chaque jour les Chouans sévissaient contre les hommes qui usurpaient leur cocarde et leur nom pour les déshonorer; mais cela h'empéchait pas les Républicains d'imputer aux Royalistes les crimes que la République osait inspirer. C'était ainsi qu'elle espérait dénaturer cette guerre, la rendre odieuse aux contemporains et à l'histoire, et par ces excès bàler la paciûcation dont elle avait besoin.