‹ Histoire de la Vendʹee militaireChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Boisgay. — Ses commeneementi. ^ L'arrondîueDient de Fougères. — Sa manière de oooibattre, «— Débarquement des émigrés. — Conférences de la Mabilais. » Lettres des ConTentionnels. — Traité de pahc. Les chefe les phis importants reftisent de la slsner. Résultats sanglants de eette paix. — Assassinats de Tristan, de Geslin, de Caqueray et de BoiS' Hardy par les Bleus. — Combats de Grand-Champ. — Mort du comte de Silz. — Victoire de Cadoudal à Florange. — Louis de Frotté en Normandie. — Premières révoltes de cette province. — Rqirise des hostilités^

Entraîné par la rapidité des événements, nous n'avons pu

qu'indiquer l'imporlance du rôle que Boisguy et les cantons de Fougères et de Vitré ont joué dans cette guerre; il faut en peu de mots expliquer la position exceptionnelle que ce chef avait prise. Cette explication fera connaître la manière de combattre et les mœurs des Chouans.

Aimé PiqweL du Boisguy, né à Fougères en mars 1776, était le troisième (ils de du Boisguy, greQler en chef du parlement de Rennes. Quand la liberté de 1793 força les provinces royalistes à s'insurger contre elle, ^mé n'avait encore que dix-sept ans ; mais, ftme ardente et cœur dévoué , il avait vécu dans l'intimité de la Rouërie , ami de sa famille. Malgré sa jeunesse, la Rouërie l'associa à ses projets; et, comme la maturité vient vite en révolution, Boisguy put de ))oqDe heure remplir ses devoirs de genUlbofnipe. Gai, franc.

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toujours sûr de sa discrétion ainsi que de son courage, chef de partisans avant d'avoir pu achever ses études, il a le grand art de n'hésiter jamais et de savoir toujours adopter les meiUeures dispositions, soit pour attaquer, soit pour opérer des retraites, soit pour surprendre Tennemi. C'était la vivante image du célèbre amiral Toussaint-Guillaume de la Mothe-Piquet, son oncle, qui, pendant quarante-six années de service et durant vingt-huit campagnes de mer, sut faire boDorer par les Anglais eux-mêmes son imperturbable sangfroid, sa loyauté, ses talents et sa bravoure.

Lorsque, le 19 mars 1793, quatre mille paysans se réunissaient à Fleurigné près de Fougères, aûn de protester contre les actes de la Convention, Âimé du Boisguy fut rencontré par une troupe de jeune» gens de Parigné .qui couraient au rassemblement. Aussitôt qu'ils l'aperçurent : «Voilà, s'écrièrent-ils, notre petit seigneur! il sera notré chef. » Aimé accepte ce titre, que lui décernent les acclamations de tous, et il marche sans savoir où la Providence le mènera. Deux cents gardes nationaux sortis de Fougères avec deux pièces de canon veulent s'opposer à la réunion de Fleurigné. Les Patriotes sont forcés de mettre bas les armes; mais, le 22 mars, un corps de troupes régulières a dispersé celte multitude; et, le 24, Aimé rentre au château du Boi^uy, oii sa mère et sa sœur l'attendaient dans une profonde anxiété. Louis du Boisguy et Aimé sont accusés d'être les moteurs de la prise d'armes, ainsi que Villette, de la Tuolais, Louvières et Brossard, maire de Laadéan. Ils échappent aux visites domiciliaires faites dans le château. On les condamne à mort. Madame du Boisguy et sa ûile« coupables aux yeux de la Nation de n'avoir pas déclaré l'asile où se cachent leurs fils et leurs frères, sont comme les autres jugées par contumace.

Les Bretons n'avaient fait aucun mal aux gardes nationaux qui venaient de mettre bas les armes devant eux , la République n'usa pas d'autant de clémence. Elle avait fait quatorze prisonniers, ils périrent tous sur Téchafaud au mois d'avril. Madame du Boisguy et sa fille erraient malades et dans le dénumeot le plus absolu. Le maire et les munici-

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paux de Parigné, quoique républicains, sont^émus par les souffrances qu'endurent ces femmes, lis ne trouvent pas de

meilleur asile à leur offrir que le château même da Boisguy, . ^ placé sous le séquestre national. Une colonne mobile' passe devant le manoir. Le commandant veut en briser les scellés. Le maire s'y oppose : une lutte s'engage : force reste à la la loi. Les oflSciers municipaux de Parigné sont aussitôt dénoncés à Fougères comme aristocrates. Neuf sont exécutés par arrêt du tribunal révolutionnaire, et le château est dévolu au pillage. La famille du Boisguy et les Royalistes qui s'y étaient cachés avec elle, sous T^ide de ces généreux» municipaux, étaient parvenus à mettre leurs jours en sûreté* Ce fut le 20 octobre 1793 que les Boisguy apprirent la nouvelle du passage de la Loire par Tannée vendéenne. Leur vie jusqu'à ce jour avait été celle de tous les proscrits. L'occasion leur était offerte d'échanger contre des périls glorieux

' cette existence de douleurs et de privations à laquelle ils se voyaient exposés, ils la saisissent; ils font un appel aux Blancs qui souffrent comme eux. Hubert est averti de leur marche. Hubert et le chevalier de la Hardonnière partent de Vitré; ils se réunissent à eux sur la paroisse de Saint- M'hervé, et ils se dirigent tous vers le bourg de la Gravelle. Ils étaient au nombre de six cents parfaitement armés. Avec les du Boisguy, on remarquait parmi les volontaires des gentilshommes et des paysans, la Tuolais, de Croix, Louis de Pontavice , Boissy , les Saussé-Duval , Boueston , Pierre Maupilé, Louvières, Collin de la Contrie, la Noël, le Loutre, Montambault, Dupas, les Boismartel, Jourdan, Bindel, Augeard, Gervi, et un grand nombre de jeunes gens.

Trois cents hommes tiennent garnison à la Gravelle. Le , 24 octobre , à deux heures du matin , les Bretons y pénètrent; mais, la veille au soir, seize cents Républicains de la division Marceau étaient arrivés dans ce bourg après la prise de Laval par la Rochejaquelein. Le général Lespinasse les

' commandaiL Les Bleus, harassés de fatigue# dormaient au moment où les Chouans , après avoir franchi les retranchements et désarmé la garde, entraient dans la Gravelle. Lespinasse, réveillé en sursaut, croit avoir sur les bras la grande

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année tout entière. Ses soldats sont démoraKsés comme lui. lis se rendent sans mêtne songer à faire résistance. Les insurgés avaient le droit d'être cruels. Au point du jour, Boisguy annonce à Lespinasse qu'il peut se retirer à Vitré. On ne demande à lui et à son détachement que la promesse de ne plus guerroyer contre les Royalistes.

Le lendemain, Boisguy, général h dix-sept ans, rejoignait l'armée, de la Vendée à Laval avec un convoi d'armes et de munitions, et il allait se battre. 11 fut l'un des héros de cette campagne de cinquante jours dans laquelle on déploya ^ans les deux partis tant de courage et d'intelligence militaire; puis le 16 décembre , après le désastre du Mans, la colonne de Bretons formée par Boisguy se sépara des Vendéens pour rentrer à Fougères. Elle ne comptait plus que quati:e-vingts insurgés dans ses rangs. Les autres étaient morts pour Dieu, pour le Roi et pour la liberté.

Des engagements sans résultats, des assassinats juridiques, des misères de toutes les heures endurées avec résignation, succédèrent à ces combat^. La Bretagne ne pouvait pas s'agglomérer. Afin d'échapper aux poursuites dont ils étaient l'objet, les Blancs de Fougèiies et de Vitré se firent des retraites souterraines d'où ils ne sortaient que la nuit pour se procurer un peu de pain. Hubert et ses Chouans en creusèrent une qui contenait quatre-vingts hommes. On n'y pouvait entrer qu'en faisant plus de cent pas dans un ruisseau; il était donc impossible de suivre leur trace. Boisguy avait été contraint de chercher un refuge au fond de ces terriers; mais bientôt cette existence si monotone fatigua Timagination et le dévouement dé ce jeune homme. Il voulut à tout prix en changer; et apprenant que les Patriotes de Saint- Brice, de Mellé et de Saint-Georges, appuyés par les garnisons voisines, se livraient contre les paysans à des excès de tout genre, il saisit cette occasion pour former un rassemblement. Le 15 février i79ii, à six heures du matin, il investit le botnrg de Mellé, en chasse la garnison, puis, le 17, à cinq heures du matin, il attaque et force le bourg de Saint-Brice , oti campaient deux cents Républicains. Le bruit 4e ses succès se répand. Les Blei{s caatom^és k Foudres

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• DE LA YmOÈE MILITAIRE. 3S1

s'avancent contre les Blancs , Boisguy va attendre Tennemi

aux buttes de la Houlette, à une demi-lieue de la ville. Les Patriotes marchent avec précaution ; mais lorsqu'ils sont à treale pas des Bretons embusqués sur la roule, Boisguy ordonne de faire feu. Malgré leur surprise, les soldats se • mettent en défense. L'afibire menaçait de s'éterniser, et Boisguy pouvait craindre que le bruît de la fusillade n^amenàt des renforts à l'ennemi. A la tête de cinquante Chouans, son frère Louis et lui se précipitent au milieu du bataillon en poussant de grands cris. Sous cette brusque attaque, les Bleus rompus et en désarroi se replient.

Après ces exploits, Boisguy, dont la troupe s'est considérablement accrue, sent qu'il ne peut rien tenter à moins d'avoir une organisation militaire. Il décide que chaque paroisse qui aura fourni vingt hommes nommera un capitaine, et il charge ce capitaine de la formation de sa compagnie. Ceux qui avaient 'servi sous la Rocbejaquelein à la Grande-Armée, et qui par conséquent étaient les plus braves elles plus expérimentés, composèrent son état-major, car Cil Bretagne ainsi que dans le Maine les Royalistes tenaient à honneur d'avoir fait leurs premières armes avec les Vendéens. Louis du Boisguy, qui n'ambitionnait aucune dignité; quatre Royalistes du nom de Pontavice, là Tuolais, Saussé- Daval , Thomas Renou , surnommé AUxmire ; le chevalier Bailloche, Louvières, Boueston, Danguet Fleur-de-Hose , Tuflin de la Rouerie, Hay de Bonteville, Courci de Montmorin, Ruben de la Glimaudière, Saint-Germain du Houlm, Busnel, le marquis de Saint-GiUas, les deux frères Pinçon duBrai, furent ses principaux officiers. Les capitaines nommés par les paroisses étaient les deux frères Boismartel, Augustin Boueston, MontambauU, Pillet, Danguet Cœur-dé- Roi, Maupilé, Augeard, Mézerai, Louis Oger, Pierre Colin, les frères Oavy de la Croix , Joseph Bucbeion et David.

A ces volontaires ne demandant pas mieux que d'écraser la Révolution , il manquait des armes et des munitions. L'Angleterre n'avait pas encore songé à en vendre, et elle n'en distribuait pas, ainsi que l'a si souvent prétendu la QoQvoatioOt Pour ^'^u pfocur^r, Içs )3)ancs se voyaient,

m HISTOIRE

comme Cadoudal, obligés de faire le coup de feu. Chaque jour les insurgé» s'exposaient donc à mille périls, tantôt pour en acheter dans les villes, tantôt pour en arracher aux soldats, ou pour les recevoir de la main des femmes qui . dérobaient des cartouches dans les gibernes des Bleus. Vers le mois d'avril 1794, l'arrondissement de Fougères était tellement couvert de troupes républicaines que Boisguy enjoignit à ses capitaines de paroisse de disséminer leurs gars et de faire Khe guerre de partisans. Voici de quelle manière ils procédaient.

Les Blancs se raetLiient par détachements de vingt à trente hommes. Ils suivaient les Bleus à distance, et ils chargeaient les traînards ou la queue des colonnes. C'était la nuit qu'ils devaient choisir pour ces attaques, afin d'inquiéter sans cesse et de tenir en alarmes. Les Bretons s'embusquaient dans les genêts , dans les broussailles. Là , ils épiaient la marche des révolutionnaires et fondaient à l'iinproviste sur ceux qui s'écartaient de leur rang. Une mort inévitable les attendait* ici, au passage d'un gué, là, sur un pont, souvent dans les lieux escarpés. Lorsqu'un officier républicain s'était signalé par quelque crime , les Chouans le suivaient, et les plus habiles tireurs avaient mission de faire feu sur lui. Quand une colonne de mille à douze cents hommes était en • marche t une balle presque invisible sifflait au milieu des rangs. Les Bleus ne voyaient ni armes ni ennemis. Seulement leur chef tombait frappé au cœur ou à la tête, et il devenait impossible de savoir d'où le coup partait. Fatigués d'une longue course, arrivaient-ils au cantonnement, il leur était interdit de goûter en paix une heure de repos. Les. Chouans étaient sur leurs traces et menaçaient. Les Chouans, plus endurcis aux privations et se relayant , pour ainsi dire , épuisaient à la longue les ardeurs républicaines. Avec une rare habileté le jeune Boisguy savait mettre à profit le découragement qu'il faisait naître, et alors il s'élançait en rase campagne sur les Patriotes. Pour eux , un choc était toujours une défaite. Hubert, dans l'arrondissement de Vitré; de Silz, Lambilly et Dubois de Coësbouc, dans leurs cantons, secondèrent ses efforts, et bientôt les insurgés de Fou-

. D£ LA VENDÉE MlUTAlil£. 23S

gères devinrent redoutables. Leurs incessantes attaques furent une des principales causes de ce besoin de pais qui

se fit si violemment sentir dans l'armée de Hoche.

La République n'avait montré tant d'empressement pour la paix qu'aûn de s'accorder un peu de répit et de voir de quelle manière elle pourrait déjouer les préparatifs qu'enfin Puisaye obtenait du gouvernement anglais. Elle connaissait par des trahisons , par des défections ou par la làchelé en face de la mort tout ce qui se passait à Londres et dans l'intérieur des bandes. Prigent, ancien marchand de fruits en détail à Saint^Malo, improvisé par une activité surnaturelle rémissaire des émigrés et du cabinet anglais, était acheté par Boursault, et à cette époque il lui adressait les détails qui suivent :

« Qn lève des légions dans lesquelles on enrôle tout ce qui se présente. 11 est indubitable qu'il se fera une descente. On a plusieurs points de débarquement en vue : Cherbourg et Saint-Malo offrent de grandes difficultés. II est probable

qu'on se dirigera sur Noirmoutier. Douze à quinze mille hommes sont destinés à cette expédition. Moira doit commander; le lieu du rassemblement est près de Southampton. La garnison de Jersey se compose de quatre mille hommes de milice et, d'environ deux mille hommes de troupes de ligne. Une petite flotte de quatre canonnières, quatre lougres . et un bâtiment de transport, est a^x ordres du prince de Bouillon , surnommé Godefroy. »

Du Reste est surpris dans les environs de Josselin par le général Canuel, qui faisait une battue à la tête de sa division. Du Reste est un officier royaliste; mais, amené devant le conventionnel Hrue, il entend sortir de la bouche de ce dernier le mot de grâce s'il se décide à faire des révélations. Du Reste se laisse persuader ; il avoue au Conventionnel que Ton éparpille les bandes pour les tenir en haleine;- mais qu'au printemps elles doivent, de concert avec les émigrés,

jouer le grand coup, '

Ces révélations, arrivant de tous les côtés à la fois, font deviner aux Bleus le secret des opérations royalistes. A part le besoin de repos dont la Convention était tourmentée , il y

tu BISTOIRB

avait donc profit à implorer une paix à loiit prix. Cette paix devait diviser les insurgés, elle rendait les cultivateurs à leurs travaux si longtemps abandonnés et qu'on espérait ne plus leur voir laisser. Uo armistice fut signé; mais, tandis qu'on en posait les bases, un événement bien grave par les conséquences qu'il entraîna se passait à la côte.

Puisaye avait su par d'Allègre dans quelle position l'aventureux Cormatin [)longeait la Bretagne. D'Allègre pressait le retour du général afin qu'il vit par lui-même ce qu'il fallait résoudre, de la paix ou de la guerre ; pourtant il ne lui cachait pas qu'une partie de la province et le Morbihan étalent opposés au traité. D'Allègre s'expliqua devant les ministres Pitt, le comte de Speiicer, Dundas, lord Granviile, le marquis de Gornwallis et Wiudham. Dans cette conférence l'envoyé breton exposa avec tant de lucidité les chances favorables pour les hostilités, que Pitt ne balança plus à mettre à la disposition de Puisaye les arsenaux anglais et différents corps d'émigrés soldés par le gouvernement britannique. Mais il fallait rompre la trêve offerte -par les Républicains et acceptée par les Royalistes. Puisaye se décide à faire passer en Bretagne une centaine d'émigrés choisis parmi les officiers organisés militairement à Jersey. Tinténiac, Louis de Frotté, d'Andigné, de la VieuvHlo, qui avait été capitaine dans les Gardes-Françaises, dont Hoche était l'un des sergents, Boi^-Berthellot, Bellefonds, de Pange, la Rosière, Vasselot, Bois-Baudron, la Boëssière, Philippe, Victor et Auguste de la Béraudiëre, Cibon, de la Haye et plusieurs autres dont les noms sont moins notoires, firent partie de cette expédition, divisée par petits détachements afin de ne pas attirer la surveillance.

Ce fut l'intrépide Tinténiac qui, avec dix-huit gentilshommes, s'embarqua le pr^ier pour préparer les voies. Le 26 février 1795 il arrivait heureusement au camp de Boisllardy et de Jouette. Louis de Frotté et la Rosière eurent le même bonheur, ils se dirigèrent vers la Normandie; mais Vasselot, Bois-Baudron et de Pange, en débarquant avec six autres émigrés sous la batterie d'Ërqui, dont un brouillard épais leur dérobe la vue , s'enfoncent dans les terres et sont

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poursuivis par les Bleus. Ces neuf RoyrUisies se défendent longtemps. Bois-Baudron a la cuisse cassée, de Pange est blessé à la main ; ils sont faits prïsoimiera et transférés dans les prisons de Rennes avec Vasselot. Cependant Tinténiac annonce à Jouette le convoi de munitions qui est en mer, et qui ne peut être introduit sans l'appui d'un rassemblement. De Jouette se porte à la côte avec neuf cents hommes de ia division de Bois-Hardy« Les Républicains, avertis par leurs espions, rassemblent des troupes; ils attaquent les premiers. Le combat fut sanglant et opinifttre, mais il fallut céder au nombre. Le chevalier de Jouette était dangereusement blessé» Tinténiac ne perd pas courage; il repousse Tennemi et enlève du champ de bataille, que les Bleus sont forcés de lui abandonner, les mourants, au nombre desquels on comptait le marquis de Bellefonds et le chevalier de Cibon. Le lendemain l'escadre de sir Robert Slracham était en vue des côtes avec plus de cent volontaires nobles que la Vieuville conduisait. Sir Robert Stracham avait aussi à son bord les armes et les munitions destinées à ravitailler les Chouans. On attendait la nuit pour opérer le débaiiquement ; niais bientôt le canon d'alarme retentit. Dépuis Erqui jusqu'à Brehatle rivage fut couvert de troupes, etlecommo-dore donna le signal de gagner le large. C'en était fait de ce convoi; mais les lioyalistes qui avaient entrevu les rives de France ne voulurent pas se retirer avec lui. La Vieuville, d'Andigné, Mourain, Philippe, Viçtor.et Auguste de la Bé-* raudière mirent pied à terre sous le feu de trois chaloupes canonnièresT, et ils arrivèrent en Bretagne avec les dix-huit geniilshoinmes qui, à leur exemple, avaient pris le parti d'y pénétrer par petits détachements.

' Hoche regarda bien comme une infraction à la trêve cet appui accoi^é aux émigrés qui n'étaient pas englobés dans l'armistice; mais des papiers imporianis avaient été saisis sur deux ou trois blessés; mais les Bleus avaient les premiers attaqué le chevalier de Jouelte, qui, malgré la trêve, était en droit de faire venir des munitions , ce que Hoche lui-môme se permettait ostensiblement; mais surtout les Républicains désiraient la paix. Le général Humbert fut

. m HISTOIRE

chargé d'exprimer aux Chouans la « douleur que causait aux représentants et aux chefs de l'armée ce triste malentendu». Puis Hoche, qui ne s'abuse point sur les intentions des Royalistes et sur les desseins de rAngieterre, écrivit au Comité de salut public :

« Nos ressources vont être épuisées : ainsi que l'armée de terre, l'ariiiée navale manque de tout; et les Anglais . nous menacent d'une descente prochaine. Hàtez-vous de me faire passer dix mille hommes, et surtout plus d'incertitude sur la paciûcation ; terminez avec les Chouans, fût-ce même par la guerre. »

La position de Tarrnée républicaine était en effet bien compromise. Le découragement s'y faisait partout sentir. Elle n'avait plus de vivres que pour une décade, c'est-à-dire pour dix jours. L'ordonnateur général Daru venait d'y arriver, et, d'après le résumé de situation qu'il adressa aux Représentants, on voit à quelle pénurie les solcats étaient réduits. Il y avait alors en Bretagne, sous les drapeaux de la Révolution, 52,668 hommes, 1,788 chevaux et 6,000 en garnison à Nantes. 6,781 malades encombraient les hôpitaux.

L'administration était au pillage, la comptabilité n'existait même pas. Les paysans refusaient d'approvisionner l'armée, et pour acheter quelques boisseaux de grain il fallait parcourir les campagnes et s'enfoncer au milieu même des insurgés. La tâche était diflicile. Les administrateurs la ûrent tourner à lei\r profit et au détriment de la République. « 11 n'est plus possible, dit Daru dans son exposé de situation , de compter avec un préposé des vivres. Il demande des millions d'avance , les convertit en numéraire, achète des grains avec cet argent, et établit ensuite son compte à un prix fictif en assignats. De sorte qu'ayant fait deux marchés ténébreux, l'un pour échanger ses assignats, l'autre pour acheter son blé en numéraire, il peut établir les résultats au gré de sa friponnerie ou de sa probité. » Par les chiffres de Daru , on voit très-facilement que ce n'était pas la probité qui faisait la balance des comptes.

Au milieu des récriminations des deux partis se plaignant de voir mille crimes comuais, ici par les Républicains, là

par les Chouans, qui eux n'avaient jamais déguisé des galériens sous un costume de Patriote, le terme fixé pour la

raliûcation du traité de la Jaunais approchait. Lne première enlrevue eut lieu le 20 mars 1795, dans la ville de Moncontour, entre Bois-Hardy, Ghantreau, Cormatin, d'une part, Hoche et Danican de Tautre. Le général Hoche s'empressa d'en instruire en ces termes . te Comité de salut public H lui écrivit : '

« Plusieurs lettres des généraux Rey et Valletaux m'ayant donné beaucoup de défiance sur les intentions des chefs de Chouans et môme sur la fidélité du général Uumbert, je résolus, quoique malade, de vérifier les faits ; et à cet effet je me transportai avec le général Danican à Moncontour, où je savais être rassemblés tous les chefs : j'eus hier deux très-longues conférences avec les principaux chefs, pendant lesquelles je m'efforçai à découvrir ce que je voulais savoir. La majorité parait vouloir la paix aux conditions accordées à Charette ; quelques jeunes tètes, très-bouillantes et sortant des bois, paraissent avoir des prétentions très -exagérées. Enfin , après les explications nécessaires de leur part et de la mienne, conformément aux arrêtés de vos collègues, nous signàoies la pièce dont je joins ici un. exemplaire.

» Dire que ces hommes rompent avec l'Angleterre et qu'ils sont absolument de bonne foi , serait avancer beau* coup : pour assurer le contraire il faudrait des preuves. Nous devons donc attendre le résultat de'la grande conférence de Rennes, où doivent se trouver les Représentants du peuple BoUet, Ruelle et Delaunay.

» Ce que j*ai pu découvrir des projets qu'ils avaient est • assez conséquent pour affliger un Républicain de bonne foi. Affamer les villes pour les faire soulever; intercepter toutes les comn)unications ; assassiner les Patriotes et les administrateurs; tirer d'Angleterre des annes, de faux assignats et de For; acheter nos soldats, nos matelots, et le secret de nos opiérations; s'emparer de nos arsenaux; organiser une armée considérable ; faire chouanner sur toute la surface de la République ; commander partout la terreur : voilà le résumé de leurs projets atroces! quel abime de mauxl.:. Leur

nombre est considérable; tous leurs chefs soût des nobles, pages de Capet, officiers de marine et de terre. Ils ont, diseot-ils, cent mille hommes à leur disposition et Topinion

générale ; la vérité est qu'ils peuvent avoir trente-cinq mille hommes armés, depuis Brest jusqu'à Avranches, Alençon et Saumur, et que ce pays est en véritable contrerévolution; qu'il n'y a dans toute la Bretagne que deux partis : les Chouans, qui veulent tout envahir, et les terroristes, qui veulent tout brûler. Ils ne s'accordent que sur la relip^ion, mais tous la veulent. Voici les dangers, voyons les remèdes ; hâter le moment de la pacification avec les chefs des Chouans, les traiter avec douceur et fermeté, leur inspirer la confiance qu'ils paraissent ne point avoir, agir avec eux de bonne foi. Quant aux avantages qui leur sont accor- . dés : mettre en liberté les prêtres réfractaires , leur laisser dire des messes et complies ; les acheter, s'en servir contre l'ambition des chefs de parti ; diviser ces derniers en ache- tant les uns, flatter Tamour-propre des autres; coniier à ceux-ci une partie de la police intérieure du pays qu'ils pourraient faire garder par les gardes territoriales que l'on veut créer, et en les faisant surveiller par des Républicains de bonne trempe; placer ceux-là dans des corps aux frontières; répandre habilement de l'argent parmi la classe indigente; faire circuler des écrits sagement rédigés, calmants, religieux et patriotiques; entretenir dans' ce pays un corps de vingt-cinq mille hommes campés sur différents points; environner nos côtes de Bielagne et de Normandie de chaloupes canonnières qui changeront de poste tous les dix jours; conserver de rinfanterie sur nos côtes pour s'op^ poser aux petits débarquements; faire rentrer les muniticma et les porter dans une place forte ;'tirer peu du pays , parce qu'il n'y a presque rien; s'emparer de Jersey, Guernesey et Aurigny ; établir une Chouannerie en Angleterre (nous ne pouvons en indiquer les moyens que verbalement) ; réorganiser d'une manière conforme aux principes de justice les administrations, et enfin imposer publiquement le silence aux malveillants qui attaquent la réputation et détruisent la confiance que le peuple doit avoir en dos hommes républi-

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cains qui jouraellemeat se dévouent à la mort pour servir leur patrie, o

Les intentions, les erreurs, les suppositions et les espérances de Hoche sont dévoilées; mais ki Révolution ne (lisait son secrel qu'à ses enfants les plus purs. Pour amener la majorité des chefs royalistes à signer le traité, elle se mettait en campagne avec des parolés 4e fraternité sur les lèvres. Gormatin, de son côté, attachait une extrême, importance à la réunion projetée. Bancelin parcourt de nouveau les cantons de Château-Gonthier et de Craon. 11 voit le Comte, Blin et Âmar qui chouannaient sous Coquereau et Moquereau. Le général républicain le filey fraternise avec eux. Le général Duhesme, qui coomiande à Laval» est empressé et obséquieux auprès de ces insurgés. En Normandie, Frotté est l'objet de pareilles avances. Le Conventionnel Brue et l'adjudant général Mériage s'abouchent avec Briand et Pério, chefs de bandes sur la limite du Morbihan. Ga-' doudal, Berlhelot et Mercier rendent aux Représentants qui leur parlent de paix quinze prisonniers faits dans une escarmouche à Bignan. Tous promettent de se trouver au château de la Prévalais, qui leur a été assigné comme quartier général pendant les conférences. Tous s'y présentent ea effet le 10 germinal an m (30 mars 1795).

Le général Hoche avait reçu dans Tintervalle des pouvoirs du Comité de salut public qui lui accordaient toute latitude pour mettre fin aux troubles de l'Ouest : mais il refusa d'assister aux conférences. Les représentants Bollet, Lanjuinais, Guermeur, Jary, Grenot, Corbel, Defermon, Guezno et GhaiUou le pressent de se joindre à eux en cette occasion solennelle. Hoche persiste dans son refus, et n'en donne officiellement aucune raison plausible. Le Conventionnel Boursault, qui était sur les lieux, mais qui ne prit aucune part à ces transactions, aflirme dans ses notes que le général répugnait à sanctionner les clauses secrètes auxquelles avaient ^ adhéré à la Jaunais les commissaires de la Convention.

Cependant, le 11 germinal, les Chouans sont en face des Conventionnels au château de. la Mabilais, maison située à \m égale distance de Rennes et de la Prévalais. C'étaient le

comte de Silz, de Scepeaux , le chevalier de nnténiac, Ca-

doudal, de Busnel, Louis de Frotté, de Dieusie, Guillemot, de Bellevue, Cormatin, de Chantreau, de Bois-Hardy, de Solilhac« Terrien Cœur-de-Lion, d'Ândigoé de MayDeuf, cet homme d*tm courage si froid et d'un jugement si sain ; de Lantivy, de Geslin, Gourlet, Guinard et de la Nourais. Les chevaliers de la Vieuville et d'Andigné assistèrent à ces conférences, qui furent très-orageuses, et où les intrigues de Cormatin éclatèrent dans tout leur jour. Le général de Beauvais inéine y parut pendant quelques jours comme chargé des pleins pouvoirs de Stofilet et de l'armée d'Anjou.

il y avait scission entre les chefs royalistes. Gorroatin d'un côté, de Silz, de Tinténiac, Cadoudal, Guillemot, Louis de Frotté de l'autre, ne pouvaient s'entendre sur les conditions à exiger et même sur l'urgence du traité. En parlant des dissensions intestines de son temps, Cicéron disait : a Je préfère la paix la plus désavantageuse à la guerre la plus juste» — iniquissimam paeem jusîisrimo hello antefero, » et Gicéron avait raison. Les troubles civils de Home ne mettaient en question ni la Religion, ni les lois, ni les mœurs de la République. Là question se débattait entre quelques familles patriciennes ou des plébéiens rendus puissants par la victoire comme Marins. Il n'en était pas ainsi dè la Révolution française. Elle se déclarait ennemie implacable de tout ce qui s'était fait, de tout ce qui avait été respecté avant elle. Elle brisait les choses de la foi comme les droits de la propriété. La plus désavantageuse des pacifications ne devenait donc pas alors un bienfait.

Nombre de p;énéraux bretons demandaient que la portion faite aux provinces de l'Ouest fût bien déterminée, et qu'il n'existât aucune équivoque dans lo sens ou dans le texte des articles. Cette prudence n'allait pas aux négociateurs révolutionnaires, ils discutaient avec les Chouans; ils tâchaient de les gagner ou de les convaincre séparément. Ils ne purent jamais triompher des défiances instinctives de la majorité; mais Gormatin, qm a trompé un certain nombre d'officiers et qui se dit autorisé par Puisaye, dont le silence est inexplicable, Gormatin se laissa entraîner au flot des flatteries

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démocratiques. 11 acceptait ou rejetait les propositions selon rintérêt de ses vues personnelles, et, sans connaître le pays, sans être connu de lui , ii s'offrait pour garant de la fidéUté des Bretons à tenir la foi qu'ils n'auraient pas jurée.

Dans une de ces réunions, Gonnatin même s'avance davanlage. Il argumentait sur les principales clauses proposées; il les pesait dans sa balance, afin de les faire agréer par le? Chouans, et, pour se bien faire venir des Conventionnels, il avait eu la maladresse de glisser dans son discours de ces mots à double entente qui , en flattant Tamour-propre des Révolutionnaires, devaient singulièrement blesser la foi et l'honneur des Bretons.

Les uns écoutaient avec impatience, les autres souffraient d'entendre sortir de telles paroles de la bouche de l'homme qui se prétendait leur chargé d'affaires. Cadoudal était là, lui aussi ; sa màle figure trahissait de pénibles émotions. Son large cou nu, sa poitrine découverte comme dans un jour de bataille, se gonflaient de colère; pourtant Cormalin ne tenait aucun compte de ces irritations, il persistait dans lalecture de sa harangue, lorsque tout à coup Cadoudal se lève, et d'un geste plein d*autorité arrêtant l'orateur : c Ce que vous dites là, monsieur, est révolutionnairov Au nom de tous les Royalistes de Bretagne et de Vendée, je vous défends de poursuivre. )> Le major général se tut; mais Georges et ses amis se le tinrent pour dit : ils ne. parurent plus aux conférences.

Les Représentants chargés de la pacification rencontraient

encore d'autres dillicuUés, et, le 19 germinal an ni, ils adressaient en commun an Comité de salut public une lettre où la vérité n'est pas trop altérée :

« Vous concevez combien notre position est embarrassante : reprochons-nous des excès aux chefs des Chouans, ils les imputent à des brigands, ils en allèguent d'autres de la part des Républicains; voulons-nous sonder les vues politiques de ceux avec lesquels nous traitons, les chefs, obstinés royalistes, nous semblent vouloir la paciûcation, mais avec le désir et- l'intention d'en profiter pour multiplier leurs partisans , et au moins pour parvenir par la force de Topi- TOM. ni. 44

241 HISTOIBE

nioQ au but qu'ils ne pourraient atteindre maintenant par la

force des armes. Les villes se composent de Républicains la plupart attiédis ou mécontents, de Terroristes plus mé- CQntents encore et d'ennemis de la Révolution. Les campagnes, bornUemeot maltraitées sous la tyrannie au ix>m de la République, ne voient encore pour la plupart dans le gouvernement républicain que ce qui leur en a fait jusqu'à présent haïr le nom. Elles sont entretenues dans cette opinion par les chefs insurgés et leurs partisans, et la nécessité où nous sommes d'en tirer des siibsistances par réquisition achève de les aliéner. Le discrédit presque absolu des assignats dans ces contrées met le comble à nos embarras. S nous prenons des mesures de rigueur, nous commençons une guerre civile qui ferait de ce pays une nouvelle Vendée. Si nous pacifions, ce sera au gouvernement à prévenir par sa loyauté et sa bienfaisance les desseins ultérieurs que nous croyons entrevoir. »

Le 21 germinal ils écrivai^t à Brue , leur collègue : « La conférence du 49 a eu pour objet l'application au pays de la Chouannerie des arrêtés sur la Vendée et de l'admission des Chouans dans les armées de la RépubUque, propositions non susceptibles de difficultés. Mais la suivante a été relative à la formationr d'un corps armé dans chaque canton pour le maintien de la police intérieure. Cette proposition a subi des débats, en ce que les Chouans ont prétendu qu'à l'instar de la Vendée ce corps ne devait être composé que de Chouans; prétention dangei^euse et à laquelle résistent invinciblement toutes les raisons de localité et de dissemblance (jfu'il y a entre la Vendée, toute peuplée de Vendéens insurgés ou de gens attachés à leur parti, et les cantons de la cidevant Bretagne, qui ne sont pas tous chouannés, et où même, dans les cantons qui le sont davantage, on compte beaucoup de citoyens qui ne sont pas de ce parti. Cet argument est sensible; cependant on s'en entretiendra encore aujourd'hui. »

Le 26 germinal, les Royalistes remettent leur ultimatum. Ce jour même, les représentants appellent sans délai à Rennes Delaunay et Ruelle, u Vous ne pouvez douter, leur

DE Là YERDÉB MUTAIRE. Ut

écrivent-ils, qu'il devient chaque jour plus instant d'arriver au terme que nous aous sommes [)roposé : les excès se multiplient, le mal va croissant, les embarras augmentent, les esprits sont fatigués de l'attente ; nous devons profiter da premier moment de la nouvelle de la paix avec la Prusse, et terminer enlin avec des ennemis qui ne peuvent se comparer à celte puissance. )>

Enfin, le 30 germinal (19 avril 1795), ces conférences, qoi avaient duré dix-neof jours, se terminèrent par l'aeceptalion d*un traité dont les articles , à quelques modifications locales près, sont conformes à celui de la Jaunais. Mais cent vingt-cinq ofïiciers généraux de Bretagne, du Maine et de la rive droite de la Loire avaient pris part aux conférences de la Mabilais. Vingt-deux seulement signèrent la paix et l'obligation de reconnaître la République. Gadoudal et les chefs du Morbihan, Frotté an nom des insurgés de Normandie, et Coquereau , le délégué des premiers Chouans , refusèrent leur .adliésion. Charles de Cintré, du Bouais, Sévère de la Bi)urdonnaye, Mont lue, Closmadeuc, la Trébonnière, les du Boisguy, àùnt-Hégent, de Concoret, le Bouteliier, Legris-Duval, Duplessis-Jubiot, Lantivy de Kerveno, Leisoègues, et les principaux chefs des divisions bretonnes, suivirent Texemple de ceux dont les noms viennent d'être cités. Cette majorité . contre la paix, qui fit dire à Hoche : « La Convention vient de traiter avec quelques individus et non avec les chefs du parti ; » celte majorité n'effraya ni les agents de la République ni Gormatin. Les premiers écrivirent an Comité de salut public :

(( Nous vous annonçons, citoyens collègues, l'heureuse issue de nos conférences : la pacification a été signée ce soir à six heure» par les chefs des Chouans , qui ont souscrit leur déclaration solennelle de se soumettre aux lois de la République une et indivisible, et de ne jamais porter les armes contre elle. Nous sommes rentrés de la Mabilais à Rennes avec tous ces chefs, qui ont arboré la cocarde et le panache tricolores. La garnison était sous les armes, la musique nous • précédait, les décharges d'artillerie annonçaient au loin la réunion de tons les Français de ces départements, et par-

tout sur notre passage on , criait : Vm la KépubUque! vwe b

paix ! vive r union! »

Le second , après avoir exigé la mise en liberté de Vasselot, de Boisbeaudron, de Pange et de Prïgent, se laissa décerner une ovation populaire « véritable parodie de celle de Cbarette. Le général vendéen regarda comme une sorte de supplice les manifestations de joie et d'enthousiasme qui accueillirent son entrée à Nantes. Il avait glorieusement combattu pendant deux ans la République qu'il forçait à demander la paix. Pour Cormatin, au contraire, cette fête fut un beau jour, et, posé en héros pacificateur, il chercha à faire oublier ses intrigues dans Tivresse d'un triomphe auquel son sang n'avait jamais contribué.

C'est à cette époque que se place dans l'histoire de la Cliouannerie im drame sanglant et que nous allons raconter d'après des récits contemporains, sans pourtant garantir l'authenticité des accusations. Le comte de fioulainvilliers- Cro! avait eu pendant longtemps un commandement en Bretagne. Il venait même d'obtenir des princes un brevet de généralissime des Morbihannais; mais, infidèle h son nom et à sa patrie, il avait trahi ses devoirs pour se taire l'espion secret des Révolutionnaires et le promoteur de la dissension parmi les Chouans. On l'accusait en outre de vols et de concussions. L'armée du Morbihan crut avoir assez de preuves du crime. Il fallait donner un exemple. Les Blancs ne reculèrent pas devant cette nécessité, légitimée à leurs yeux par le salut de tous.

BoulainvilUers, néanmoins, aurait pu se dérober au sort qui menaçait sa tête; il disparut même pendant deux ou trois mois ; enfin, rassuré par la paix signée, il rentra dans le pays et se montra aux environs de liignan. C'était vers le 5 tloréal an ui (24 avril 1795). Dans la situation où se trouvait la Bretagne, la présence de Boulainvilliers était in-quiétanle et même dangereuse. Le conseil le condamna à l'unanimité, et enjoignit de le tuer partout où il serait ren* contré. Les Chouans de Guillemot ne furent arrêtés ni par sa naissance ni par ses titres. Ils cernèrent le village dans lequel il passait la nuit; ils le surprirent à Timproviste, et

DE LA V£ND^ii;MIUTAlRli;. Uf

aa point du jour ils le couduisireot sur la prairie de Kemicol en Saint-Jean-Brévelay. Son procès était instruit d'avance.

« iNous savons tous, lui dit le chef des Royalistes, qui l'attendait au pied d'un chêne , que tu es porteur d'une com- . mission de général ; mais ce que nous savons encore mieux, c'est que tu es un traître. Le conseil t'a condamné* Tu vas subir la mort que tu as méritée. Nous t'accordons une demi'heure pour t'y préparer. »

Boulainvilliers veut recevoir et donner des explications. Elles ne devaient convaincre personne , et le Thiès, abbé de KéraufEret, s'avança pour oûrir au désespoir du comte* les secours de la religion. 11 se résigna alors, et en face de ses juges il déposa dans le sein du prêtre les fautes de sa vie. L'abbé de Kéraullret lui adminislraiL la dernière absolution, lorsque le condamné demanda à ne pas mourir sur les terres de Kernicol. On lui lit Iranchir quelques échaliers; on lui annonça que le moment d'expier des délations qu'il ne niait plus était arrivé. Une seconde après il expirait de la mort des traîtres, frappé dans le dos de plusieurs balles.

Cette exécution, mise à Tordre de l'armée, produisît une sensation extraordinaire. Les uns blâmèrent les Chouans d'avoir agi avec trop de sévérité , les autres louèrent le courage moral qui avait été nécessaire pour consommer ce coup d'état; mais personne n'appela d'une aussi terrible justice. Chacun comprit qu'en guerre civile on devait être sans pitié pour ceux qui osaient se faire les espions de l'ennemi. Plus tard, lorsque de tristes événements amenèrent d'autres délateurs sur le sol breton , tous les Royalistes se firent un devoir de punir ainsi le petit nombre de gentilshommes ou de bourgeois qui mettaient aux gages de la Révolution leur honneur et la vie des hommes confiés à la garde de leur probité.

La paix était enfin signée; mais cette paix, obtenue, de Cormatin à force de flatteries qui devaient si profondément humilier l'orgueil républicain, n'était pas même un armistice. Hoche avait refusé d'y adhérer. Sous la dépendance des Conventionnels, il n'avait pas d'abord cherché à priver son armée des avantages qu'il lui était permis d'en retirer. On se sentait dans une situation forcée dont tout le monde

avait désiré sortir» et one lettre des délégués padficateurs

de la Convention au général ne laisse aucun doute sur leurs

intentions.

« La paix que nous avons tant souhaitée pour l'avantage de la République, écrivent-ils à Hoche le ^ floréal aa m (27 avril ' 1795), serait une déception si nous n'avions pas espéré brouiller les cartes chouannesqnes, et nous adjuger les profits dt; la position. Nous avons enivré Cormatin d'orgueil. Cet homme va faire des folies, et elles serviront admirablement vos projets. Il a porté son espèce de quartier générai au cidevant château de Cicé, où il r^;ne comme m ci-devant tyran* Il se croit rhopme nécessaire; il agit en protecteur des Chouans et en alKé de la République. Des plaisirs de toute nature occupent ses journées : il faut le laisser se perdre dans l'esprit- même de ses associés, et alors nous abandonnerons à son destin cet homme dont la vanité et ia suffisance nous auront été si utiles. Cormatin n'est donc pas plus inquiétant que la pajhc ; mais ce qui doit vivement atti-* / rer votre attention de chef d'armée , ce sont tous ces Chouans qui n'ont pas voulu suivre l'exemple de Cormatin; nous les avons pris par tous leurs côtés faibles , et rien n'a pu les décider à signer; ils sont hors du traité : vous avez donc 'ordre d'agir contre eux au gré de votre sagesse républicaine. Il serait bon pourtant de ne pas mettre tous les torts de notre côté. Nous savons que de grands rassemblements existent toujours dans les forêts ou^ans les campagnes; il faut surveiller les paysans et tâcher d'attirer les chefs dans quelque piège. Nous avons mille moyens pour cela : le général Humbert a la confiance de quelques-uns ; notre collègue Bollet est au mieux avec Cormatin ; il ne sortira de Rennes ou du ci-devant Cicé que par notre permission ; il est enlacé dans des fêtes révolutionnaires; les femmes l'ont sédiuitt ce n'est donc pas son influence qui est à craindre. 11 BOUS reste maintenant à agir sous main et à capturer tous ceux qui pourraient s'opposer à nos desseins. Le Comité de salut public nous annonce qu'Aubert-Dubayet va être pourvu du commandement de l'armée des Côtes-du-Nord; ce sera un fort bon choix. Âubert a ^ naissance à s^ faire pardon-

DE LA VfillD£B MILITAIRE. 947

UCT; il sera violent Votre conduite, à vous, est tracée d'avance : ce n'est pas la guerre aux paysans fanatiques qu'il faut faire; c'est sur les chefs que nous devons la porter. Des instructioDS vous seront envoyées dans ce sens. »

Ce que lès Conventionnels disaient de Gormatin se vëriûait chaque jour. Homme de factanee el d'imprudents conseils, il semblait, à son quartier général deCicéou à Rennes, tenir entre ses mains les destinées du parti royaliste et celles de la République. Il se laissait tromper par des avances calculées, ei il essayait lui-môme de tromper par des ruses grossières Cependant le traité de la Ifabîlais n*éuit point exécuté , la plupart des Chouans n'y avaient pas souscirit; et, toujours en armes, ils protestaient contre les engagements jurés en leur nom par Gormatin , à qui ils ne reconnaissaient aucun drdt. Uumbert allait rendre visite à Boisguy dans ses cantonnements. Il le pressait de souscrire* il lui parlait des articles secrets pour le persuader ou pour l'entraîner ; mais Boisguy restait impassible, et à tontes les raisons alléguées il répondait : « Je vois bien les signatures des ('onventionnels au bas de cet acte , mais pourquoi celle de Hoche n'y est-elle pas? Ëst-ce que des militaires, royalistes ou républicains « ne doivent pas traiter ensemble au lieu de s'en rapporter à la parole des avocats? »

Chez les bas Manceaux mênîe, les cantons d*Ernée, de Mayenne et de Sainte-Susanne n'avaient jamais voulu entendre parler de pacification. Le Chandelier et Jambe-d' Argent avaient ^ispendu leurs attaques ; mais ils ne permettaient pas aux Bleus de s'approvisionner dans les campagnes. Cette résolution inébranlable amena souvent des combats : ainsi, le vendredi saint, 3 avril 1795, Jambe-d' Argent détruisait un détachement au bourg de Houssaye. La veille les Républicains étaient venus de Chàteau-Gonthier prier Louis Treton de consentir à Tenlèvement d'un convoi de grains. Sur son refus, les Républicains avaient dît : « Demain cinq cents Bleus viendront vous le demander, » et Jambe-d'Argent avait répondu ; « Cinq cents Chouans vous attendront. » Les Chouans les attendaient en effet. Après une lutte de <)uatr9

|iei)r^ 9 ila viimt les Ré|>ubUcains fuir d^van^ mu*

Cette situation n'avait rien de particulier au canton soumis

à Jambe-d* Argent, il en était partout ainsi; et le 19 avril, le jour môme où la paix de la Mabilais se signait , la Chouannerie s'organisait dans de plus vastes proportions. Par l'élection, elle se nommait des chefs, elle réglait leurs pouvoirs, elle traçait les limites des engagements contractés avec le parti ; elle établissait une hiérarchie et une régularité dont la pièce suivante fournira la preuve :

« Les Royalistes formant la force actuelle du canton de Rochefort, assemblés spontanément au lieu et bourg de Saint-Jacut, canton de Rochefort, après avoir mûrement délibéré sur l'état actuel et douloureux de leur existence, ont résolu unanimement de se former en compagnie pour se procurer des chefs indispensablement nécessaires dans la situation critique du canton, et ont unanimement élu , et par - acclamation, vu son mérite distingué, messire Louis de Sol dé Grisolles pour chef du canton, lequel, après son acceptation , ayant représenté aux Royalistes que l'étendue du canton ne permettait pas à im seul individu de le diriger dans ses détails, ont unanimement proposé la formation d'un conseil composé de six membres (non compris le chef du canton), et ont .procédé de suite à l'élection des membres dudit conseil.

» Ont été élus :

» MM. Panheleux, prêtre, président; Perio, Guiho, Jean, P. Car et le Nué.

» Ënsuite ont été proposés et acceptés les articles ci-après, qui fixent leurs opérations.

» Les fonctions du président du conseil seront de recevoir particulièrement les paquets qui seraient adressés au conseil, d*en faire part au conseil assemblé, qui en délibérera; d'opiner le premier, de recueillir les voix et de départir à chacun des membres les fonctions particulières dont il sera chargé. Le conseil sera seul chargé de tout ce qui regarde les finances et l'administration des vivres.

» Il sera également chargé de ce qui concerne les vêtements des troupes. Les membres ne pourront rien délivrer que sur une demande du capitaine de chaque compagnie.

D£ LA Y£NJ>E£ MILITAIRE. 249

visée par le chef du canton , ou , en son absence , par celui qu'il aurait nommé pour le suppléer.

» 11 demeurera également chargé de rapprovisionneinent militaire du cantou, et ne pourra, sous aucun prétexte, en délivrer que sur le visa du cbef du canton.

^» Sa demeure sera toujours le quartier ^général. Lorsque le cbef du canton en sera absent, il y laissera toujours le nom du lieu où Ton pourra le trouver; et ledit conseil lui fera tenir de suite et très-scrupuleusement les paquets el avis qui lui seraient adressés.

» Il sera également chargé de faire parvenir dans toutes les parties du canton les ordres que le chef aurait à y donner.

» Gomme la partie de la finance, le soin de se procurer des fonds et de les conserver scrupuleusement est sa principale charge, il pourra faire vendre et se défaire, au profit de la caisse, de tous les grains et effets confisqués à la République qui ne seraient pas jugés nécessaires à l'approvisionnement du canton. II pourra également faire au nom du Roi des emprunts volontaires au profit de la caisse, et jnême employer la force, si le cas le requérait, pour obliger les Patriotes riches qui n'auraient pas souffert de la Révolution, ou même qui y ont gagné, à y souscrire. *

» Les fonds de ladite caisse seront connus de tout le Comité et du chef du canton ; et , sous aucun prétexte , aucun membre de ce conseil n'y pourra porter la main.

» Aucuns fonds ne pourront être tirés de la caisse que sur arrêté du conseil, sur la demande du chef, du canton, lequel sera conservé et inscrit au rostre comme décharge.

» Le conseil sera encore chargé de prendre des informations sur les délits commis dans le canton , et d'y appliquer la décision sur la peine; lesquels jugements et informations seront soumis à la décision du capitaine et des oiliciers de Tarmée, si c'est une peine capitale.

» Les délits purement militaires ne seront nullement de sa compétence.

)) Fait et arrêté en l'assemblée générale du canton, le .19 avril 1795, Tan m du règne de Louis XVII.

» Ët ont signé, au nombre de 50 à 60, le chef du canton.

Digitizea

160 HinoiHB

les membres élus du conseil et tous les chefs et bas officiers formant la force du canton. »

Les chefs révolutionnaires eurent vent de ces mesures « qui n'avaient rien de trà9-pacifique. ns se plaignirent à Cormatin. Impuissant à calmer des irritations dont il ne saisissait pas la grandeur, il n'osa pas s'adresser aux Bretons , et crut pouvoir exercer plus d'influence sur les Manceaux. 11 les réunit donc à Bazouges. Ce fut le 7 mai 1795 que cette ^assemblée eut lieu. Cormatin parla longuement; Jambed'Argent termina la discussion par cés paroles : « Qu'on nous rende notre Religioki et notre Roi, et nous rendrons nos armes, n

Une déclaration aussi explicite bouleversait les plans de Cormatin; il tourna la difliculté, et rédigea un règlement dans le sens le moins agressif pour l'opinion bien arrêtée des Chouans. Ils n'étaient astreints ni à porter la cocarde tricolore ni à servir la République. Jambe-d'Ârgent , le Chandelier, Dupérat, Picot et les autres chefs signèrent de guerre lasse ce règlement, qui fut approuvé par Hoche et par les représentants* Immédiatement après, Cormatin, enhardi par le succès obtenu, propose aux Manceaux d'arborer la cocarde tricolore pour faire honneur aux envoyés républicains qui ont invité les Chouans à un banquet fraternel. A cette insulte les Chouans menacent Cormatin et son escorte de Patriotes. Le Chandelier, qui exerçait de l'influence sur ces insurgés, calme peu à peu leur colère, et Cormatin, tout honteux, se retire avec le général Humbert.

Le U floréal an ni (3 mai 1795), le Conventionnel Brue, toujours aux aguets des Royalistes, donnait ainsi l'éveil à ses collègues de Paris sur les dispositions hostiles du Morbihan et des territoires voisins :

« Je suis instruit qu'il se forme dans plusieurs cantons du Morbihan des rassemblements d'hommes armés qui commettent journellement de nouveaux excès. La guerre civile qui désole ces contrées, bien loin de toucher à sa lin, prend tous les jours un caractère plus sérieux. Quarante et quelques habitants de Vannes, dont la majeure partie jeunes gens, sont allés -les rejoindre l'un de ces jours derniers. Ils

ont emporté avec eux les fusils ei les munitions qui leur avaient été confiés pour la défenseite leur patrie. L'un d'eux,

capitaine d'une compagnie, élail dépositaire de deux mille carlouches, il en a enlevé treize cents. Je ne puis vous dissimuler que notre position est des plus alarmanteSt et qu'il ^ ne reste plus d'autre parti à prendre que de marcher contre les rebelles. »

Cet état d'incertitude ne pouvait plaire à Hoche; le 17 floréal an ni, il écrivait aux Représentants pour se plaindre que les Blancs n'exécutaient pas les conditions du traité :

a Comme auparavant, leur disait-il, l'on désarme, Ton tond , et les Chouans ont encore ajouté aux désordres qu'ils commettaient en parcourant les campagnes pour défendre, sous peine de mort, de' rien vendre pour des assignats, de rien livrer à la République, en achetant tout, en formant pour leur propre compte des magasins immenses. »

Aubert-Dubayet, à son quartier générai d'Alençon* formulait chaque jour les mômes plaintes.

€ Je viens, écrit-il au Comité de salut public, de prendre quelques mesures que j'ai crues salutaires. J'ai ordonné à tous mes cantonnements d'arrêter tous les Chouans qui ne voudraient pas mettre bas leurs signes de ralliement, comme cocardes blanches, scapulaires» etc. ; il faut que Tunité règne dans la République, et si les Chouans ne veulent pas se soumettre il n*y a qu'à tomber sur leurs chefs dispersés. Ce n*est pas une paix que les représentants ont signée avec eux; c*est un pardon, une grâce qu'on leur accorde, et ils doivent s'en montrer dignes : je sais bien qu'ils crieront à la violation des traités, mais le salut de la patrie avant tout. »

Quand il s'agit de guet-apens ou de mort, les menaces de la Révcjlution ne sont jamais faites en vain. Les deux pre- * mières victimes de cette nouvelle politique furent les comtes de Tristan et de Geslin. ils s'étaient vivement opposés à tout traité de paix; ils y avaient enfin adhéré, et, cachés dans les environs de Laval, ils ne cherchaient plus qu'à mettre leurs jours en sûreté. La garde nationale de cétte ville, renforcée de plusieurs détachements de troupes de ligne, procède, le 11 floréal (30 avril 1795), à l'arrestation

7h2 HISÏOIRË

de ces deux gentilshommes. Dans rimpossibililé de les charger de quelque acte notoire , la Révolution- les accuse de trahison et d'embauchage; on les traîne à Laval. Des soldats et des Républicains, avides de sang royaliste, les massacrent avant jugement sur la route même du Mans, i^ès de Loovigné. L'ordre du jour d'Aubert-Dubayet« daté du 13 floréal an m, en fait foi.

« Nous", général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg, profondément indigné de l'atroce assassinat commis contre le droit des gens et la foi jurée en la personne des citoyens Geslin et TUermite, rentrés sous l'obéissance de la République, ordonnons au chef de bataillon Gaillard, sous sa responsabilité personnelle, de faire arrêter tous fauteurs et instigateurs de ce crime, et de les faire transférer au Mans sous sûre escorte. »

On n'arrêta personne, et cet ordre du jour fut le seul .acte républicain qui punit l'attentat Gormatin veut réclamer auprès des généraux Hoche et Dubayet, ses réclamations sont dédaignées. Hoche, d'un côté, et Dubayet, de l'autre, le menacent lui-même. Gormatin était déjà peureux un obstacle. Il n'avait pu gagner à ses idées de paix les chefs les plus influents, et la République sentait bien que , pour étoufifer la guerre civile, ce n'était plus par Gormatin qu'il fallait agir.

A la nouvelle de ce double assassinat, une légitime irritation se manifeste dans les esprits. Les ofiiciers signataires du traité de la Mabilais atUcbent des inquiétude^. Les paysans s'agitent; ils confondent dans une même malédiction Gormatin avec les Révolutionnaires. De tous les côtés des rassemblements apparaissent. Pour les intimider Hoche annonce dans ses proclamations que de nombreux renforts sont mis à sa disposition par le Comité de salut public. Ces précautions sont un nouveau stimulant pour les Royalistes. Maîtres des campagnes, ils voyaient chaque jour grossir le nombre de leurs partisans; et dans les villes une réaction d'humanité s'opérait contre les Terroristes. Les jeunes gens s'étaient organisés en compagnies. Ils se déclaraient en état de guerre contre la République : ils faisaient eux-mêmes, à Vannes , à Rennes , à Lorieut et dans beaucoup d'autres cités,

DE LA VENDÉE HaiTAIRE. Sftt

la police municipale. Dans un autre sens, ils appliquaient le droit que Victor Moreau et les étudiants de Keoaes usuq;)èreot au début de la Révolution.

* Les autorités locales s'effrayèreat de ces démonslratioiis dont, le royalisme n'avait rien d'équivoque! On chercha à pénétrer la mystérieuse trame qui donnait à ces complots une espèce d'uniformité. On crut que Cormatin en était l'âme; on épia ses démarches, on arrêta ses courriers, et entre autres Ballé , qui , le 25 mai 1 795 , allait de Ploërmel à Grand- Champ, où Cadoudal avait établi son quartier. Bientôt on sut les secrets du parti, auxquels l'intempérance et les colères vantardes de Cormatin les avaient déjà initiées. Il n'était question de paix que dans les actes officiels. De la part des Républicains ainsi que de celle des Royalistes, la paix était r^;ardée comme rompue au moment même de la signai ture du traité ; mais les Chouans qui y avaient adhéré ne se prêtaient pas aux machinations de Cormatin. Après avoir une à une perdu ses illusions, il tentait de briser son œuvre de paciûcation, et s'adressait surtout à ceux qui alors lui avaient refusé leur codcours. Le Morbihan était son point d'appui. 11 en appelait au comte de Silz d'un acte que le comte de Silz n'avait pas daigné ratifier. Les représentants du peuple Grenot et Bollet interceptent la correspondance de Cormatin. Elle est imprimée en regard d'une proclamation que le 6 prairial an m ils adressent de Rennes aux Françaû RépubUeaim; puis le major général du comte de Puisaye est arrêté par ordre de Hoche au moment où il va s'asseoir à la table du représentant Bollet. Une escorte de trois cents hommes le conduisit à Cherbourg. Par un calcul de mauvaise foi, et qui ne pouvait tromper personne, on confondit avec lui Chantreau, Jarry, Bellevue, SoUlhac,.duChâtelier, la Croix , Chopin et Meaulne » qui furentécroués aussi à Cherbourg dans le fort de l'Ile Pelée. Cormatin fut inmiédiatement traduit devant une commission militaire, et, chose étonnante, il se vit acquitté sur le fait de rupture des traités; mais, par mesure préventive, on le séquestra au fort de. Ham. Le gouvernement consulaire le rendit à la liberté. Ce jugement réduisait k néant les inculpations de Hoche et TOH. in« 45

des Conventionnels; il démuairait à tous que Cormatin avait readu à la République des services de plus d'un genre. On i'accusa dans les deux partis : c'est le sort de ceux qui cherchent k se poser en médiateurs officieux. Cormatin ne fut ni un fourbe ni un traître , mais qn de ces hommes qui se jettent dans les guerres civiles sans conviction , et qui , pour prix de leurs intrigues, ne cherchent qu'un peu de bruit pour leur nom. Cependant, après un acquittement aussi inattendu , il est curieux de relire la proclamation que le général Hoche adressait à Farmée républicaine :

« Braves camanides , lui disail-il , votre courage n'est plus ^ enchaîné; vous pouvez désormais combattre ceux de vos ennemis qui ont insulté à votre longue patience et repoussé le bienfait de la clémence nationale : leur lâcheté vous les livre à demi vaincus; leurs principaux chefs ont trahi le serment^ qu'ils avaient prêté h la Republique; le ciel, vengeur des parjures, a permis que leurs projets parricides fussent dévoilés. Ces chefs sont dans les fers, et nous avons déjoué leurs intelligences coupables avec l'Angleterre. Vous resterez libres, heureux et tranquilles; et les Anglais, s'ils se prés^taient, seront partout repoussés. Français, marchez sur les^rassemblements des rebelles /dissipez-les, désarmezles; mais épargnez le sang qui a déjà trop coulé, portez la terreur dans le cœur des Brigands et la sérénité dans celui des citoyens paisibles. »

Cette philanthropie à main armée devait recevoir promptement une triste application. Le chevalier de Caqueray est massacré à la porte de Redon, et Charles de Bois-Hardy, qui habitait paisiblement le manoir de la Ville-Héné en Bréhand, se voit le 13 mai 1795 investi dans sa demeure. Le général Lemoine, qui tient garnison à Moncontour, a détaché le capitaine Audillas avec une a)mpagnie de grenadiers de la Gironde et un escadron de chasseurs pour le surprendre. Au point du jour la force armée cerne la Ville- Héné. Bois-Hardy est averti, il espère s'échapper à travers champs. Les grenadiers et les chasseurs se mettent à sa poursuite; il est atteint de plusieurs balles, il tombe, à Tâge de trente-deux aûs» Aussitôt il eet égoi^ par les soldats; ils

lui coupent la tête, renfoncent au bout de leurs baïonnettes, et ils promènent ce trophée sanglant dans les mes de Lamballe* et de Moncontour. Hoche s'émut d'une férodté qui

démentait sa politique imprimée; il écrivit à l'adjudant général Crublier le 20 prairial an m (8 juin 1795) :

« J*e suis indigné de la conduite de ceux qui ont souffert que Ton promenât la tôte d'un ennemi vaincu ; pensent-ils, ces êtres féroces, nous rendre témoins des horribles scènes de la Vendée T II est malheureux, mon cher Crublier, que vous ne vous soyez pas trouvé là pour empêcher ce que je regarde comme un crime envers l'honneur, l'humanité et la générosité française. Sans perdre un moment, vous voudrez bien faire arrêter les officiers qui commandaient le détachement de grenadiers et ceux d'entre eux qui ont coupé ou promené la tête de Bois-Hardy. »

De même que pour les assassins de l'Hermite et de Gesiiu, il n'y a pas d'autres traces de justice que cette lettre.

L'attentat au droit des gens dont Bois-Hardy, ce chef si aimé, si intrépide, était la victime, dessilla les yeux des hommes assez imprévoyants pour ajouter foi aux promesses des Bleus. C'était la guerre que tant de crimes provoquaient; la guerre vint en Bretagne ainsi qu'en Vendée. La BévoUition, qui s'était humiliée pour obtenir un ou deux mois de trêve , dut accepter la responsabilité morale du sang qui allait •couler.

Les C!houans signataires du traité de la Mabilais en avaient

respecté les diverses clauses; mais il ne -faut pas oublier que les deux tiers des chefs refusèrent, au château de la Prévalais , de souscrire aux conditions débattues entre Corinatin et les Représentants. Us étaient donc, par le seul fait de leur refus; restés en hostilité ouverte. Ils en avaient le droit, et, dans one*pensée que l'histoire ne voudrait pas accepter comme condamnable, les généraux républicams exploitèrent , cette divergence d'opinions qui séparait les Royalistes en deux camps. Ceux qui n'avaient pas arboré le drapeau tricolore continuèrent une guerre de partisans, et on accusa de lenrs expéditions les signataires de la Mabilais. Cette confusion tournait au profit des Révolutionnaires. Ils s'écriaient

IM HlSTOIBfi

chaque jour : La Bretagne a fait la paix , et les Ghoaans ne

cessent de comiiieltre de nouveaux crimes contre la société. On ne se demandait pas si les hommes qui restaient sous les armes après le l""' floréal an ni s'étaient prêtés à ce simulacre de paix que le général Hocbe n'avait pas osé OMisacrer par sa présence. On voyait des Blancs attaquer comni^ par le passé les cantonnements républicains; on ne chercha jamais à établir une distinction aussi évidente. Hoche luimême les confondit tous dans la même accusation de parjure, et par l'exposé des faits on voit combien cette accusation était partiale et fausse» ,

Le 7 floréal an m le conseil général de Chàteau-Gonthier confirmait tout ce que nous venons de dire. Dans une lettre adressée aux Représentants, les Patriotes qui composaient ce conseil disaient sur les lieux mêmes :

<( Les Chouans de nos malheureuses contrées ne sont guidés par aucun des chefs qui ont reconnu la République ; ils emploient tous les moyens pour affamer les Patriotes; îte massacrent ceux qui , comptant sur leur parole , s'étaient rendus dans leurs foyers, et déclarent haiftement que si leurs chefs se rendent, ils en nommeront d'autres. »

I49 bas Maine et le Morbihan n'avaient pas déposé les armes devant les promesses pacifiques des Conventionnels; ils gardèrent le droit de persister dans la guerre, et ils od usèrent.

Le meurtre de Tristan et de Geslin était le plus plausible des prétextes. Huit jouns après « le 19 floréal an ui (9 mai 1795), les Chouans attaquaient, presque à la place où coula le sang, de ces deux gentilshommes, un détachement dont il ne s'échappa pas un seul soldat Entre Sonlé et Vaisges un autre engagement eut lieu le 22 floréal (12 mc(i) ; trois cents Bleus restèrent sur le champ de bataille. Le général Duhesme résolut alors de brûler de fond en coudoie le bourg de Bazougers, qu'il appelait le repaire des Brigands. Les Républicains s'avancent sur trois colonnes, fortes chacune de quinze cents hoilimes. Embusqués derrière des arbres qu'ils ont abattus pendant la nuit du 14 .mai, les Chouans arrêtent la première colonne, la dis-

* DE hk YENDtt HKUTAIRE. M7

persent, et le Chandelier, qui dirige les Royalistes, s'élance sur la seconde. La mêlée fut terrible , mais les Républicains culbutés abandonnent le champ de bataille couvert de leurs morts. Eu fuyant ils entraînent la troisième coloone, qui accourait réparer un pareil désastre.

Le dimanche de la Trinité, 31 mai 1795, le Chandelier, toujours infatigable, attaque le général Duhesme, qui campe devant Meslay et Forcé avec six balailhjns de troupes réglées. Les Chouans s'élancent à la ' baïonnette sur les Bleus ; ils sont repoussés. Le Chandelier les rallie ; ils les ramène à la charge. Duhesme est débusqué, il fuit; mais dans ce moment le Chandelier tombe, une balle vient de lui casser la cuisse. Il se relève aussitôt, et déchargeant sa carabine sur les Bleus : « Camarades, s*écrie-t-il , vous êtes témoins que je n'ai pas reçu le dernier coup. » Le Vendéen Dupérat, qui est à ses côtés, prend le commandemait, et presse les ennemis avec tant de vigueur qu'ils ne peuvent pas même se retrancher derrière le pont de Forcé.

Le 11 juin était le jour de la Fête-Dieu; des Chouans s'assemblent au bourg de Saint-Denis, et en se conformant au décret du 21 février 1795, par lequel la Nation reconnaissait solennellement la liberté des cultes, ils assistent à la procession que câèbre un prêtre de soixante*douze ans. Les Révolutionnaires de Sablé et de Morannes se rucnl sur cette foule pieuse, qui, sans armes, suivait le saint sacrement. Le prêtre est massacré et vingt-cinq habitants de Saint-Denis expirent sous les baïonnettes. Goquereau était k deux lieues de là, au château de l'Escoublère; il accourt avec sa division, il ne trouve que les cadavres des victimes. Les bourreaux, après avoir pillé le village, s'étaient retirés ; mais Coquereau n'était pas homme à oublier. Aussitôt des ordres précis sont intimés pour punir cette flagrante infraction au traité. Les Chouans les ex^utèroat dans toute leur rigueur.

A la même date les jeunes gens de Piuvignier et des' paroisses voisines se soulèvent, et se nomment pour chef le jeune de ftobien; ce gentilhomme choisit pour seconds Louis Plumiau et un menuisier nommé Cornélie. Ce non-

25ë HISTOIRE ^

veaa corps de Chouans pénètre dans Pluvignier ; il se rend maître des archives, des armes et des munitions répu*

blicaines.

De Sol de Grisolles avait, le 2 juin 1795, publié dans ses cantonneraents un ordre du jour qui, mieux que beaucoup de paroles ,' explique la manière de combattre des Bretons. Ce général s'exprimait ainsi :

« Les Républicains, par une lâche et atroce perfidie, nous ayant encore forcés à reprendre les armes pour la défense de nos pères, mères, frères, sçeurs, lâchement égorgés par ces moni^tres, il est ordonné à tous les capitaines de disposer tellement leurs compagnies sur les chemins et routes de leurs paroisses que tout envoi de grains, munitions, denrées quelconques se trouve intercepté.

» Seront, en conséquence, déclarés de bonne prise toute espèce de grains, munitions de guerre, chevaux, bestiaux et en général toute denrée quelconque destinés pour une ville ou un poste occupés.par les Républicains.

» Seront également déclarés de bonne prise tous chevaux, bceufs, vaches, etc., conduits aux foires tenues dans les lieux occupés par les Républicains.

» La dépouille de tout homme armé appartiendra de * droit au preneur, à l'exception des armes, dont il n'aura que le choix d'avec les siennes; et de la munition, dont il ne conservera que le taux fixé par les ordonnances : le reste devant être remis au quartier général.

» Toute prise quelconque appartiendra de droit en moitié au ^neur; l'autre moitié sera remise au quartier. — Toute prise de chevaux, bœufs, vaches, etc., appartiendra de même en moitié au preneur, à moins que le conseil ne la juge nécessaire à l'armée; dans lequel cas il serait délivré la somme de douze livres si c'est un cheval ou un bœuf, et six livres si c'est une vache.

» Les blés, munitions de guerre, etc., sont exceptés ; ils appartiendront de droit à l'anoée.

» 11 est ordonné à tous les capitaines d'enjoindre à leurs soldats d'être exacts à leurs postes, de ne plus vaquer k d'auLi^es ouvrages qu'à celui de soldat, sous peine, à ceux

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D£ LA V£2IDÉ£ MlUTAIRE. %M

qui oontrevieDdFaieot à leurs ordres ou qoi refèseraiflot d'obéir, d'être punis militairement

» Chaque capitaine préviendra dans sa paroisse les gens de la seconde réquisition de vingt-sept à quarante-cinq ans de préparer leurs faux emmanchées à rebours à un mancbe de six pieds et plus* et de se tenir prêts à marcher an premier ordre.

» Messieurs les capitaines auront soin de tenir la main au présent ordre, de le faire exécuter avec la plus grande rigueur, et d'avoir soin surtout que tous les jours un détachement de lemrs gens garnisse les grandes routes. Us seront req>onsables eux-mêmes de Texactitode de leurs gens à renaplir leurs devoirs.

» Fait au quartier général du canton de Rochefort , ce 2 juin 1795, l'an 3 du règne de Louis XVII (13 prairial au iu}«

a Sol db tiaisoixcs, chef du cautmi. a

Le comte de Sils, avec huit cents Morbihamiais, était, le

28 mai, campé au château de Penhouut, dans la paroisse de Grand-Champ. Conformément aux avis de Hoche, les généraux Roman et Josnet-Laviolais, avec cinq cents gendarmes aux ordres de Guérin, avec la 12* demi-brigade du colonel Bonté et une troisième colonne sous le commandement de Bardin, adjoint aux adjudants généraux, arrivent h trois heures du matin. Les garnisons d'Auray, de Ploërmel et de Josseliu marchent en même temps par divers sentiers pour cerner le bourg de Grand-Gbamp. Les Royalistes se croyaient en paix. On culbute leurs sentinelles et l'attaque commence. Les Républicains étaient bien supérieurs en nombre; mais, serrés de près par les insurgés, ils allaient succomber, lorsque de Silz , qui veut brusquer la victoire , s'élance sur les Bleus: il est criblé de balles et expire. Georges Cadoudal prend à Tinstant même la direction des Chouans, qui, accablés de cette perte inatteodue» se retiraient en désordre devant les vaincus. Georges arrête les fuyards, protège la retraite, et parvient à ne pas changer ea déiaile la victoire qui lui échappait si malheureusement A sept jours de là il bivouaquait au camp de Florange

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StO ' HJSTOIRE

avec cinq ou six cents Chouans. Une colonne républicaine forte de deux mille hommes s'avance pour l'envelopper. Cadoudal Fattend de pied ferme; le générai qui la commande se jette sur les Bretons au cri de « Vive la Répabliquel en avant I » Georges fait fea; la balle frappe le général an milien da front, il rmi le dernier soupir. Mais les Bleus ne perdent pas courage ; ils se précipitent sur les Blancs. Une longue lutte s'engage, et, malgré leur infériorité numérique, les Royalistes conservent leur position. Ce choc ne fut que le prélude de ceut autres dont les résultats sont toujours à peu près les mêmes. Les Chouans n'accordaient aucune trêve aux soldats, et, retirés dans la forêt de Trédion ou appuyés sur les fortifications improvisées de Saint-Bily, ils savaient se montrer en temps opportun ou disparaître lorsqu'ils avaient à redouter un échec qui ne * pouvait être d'aucun avantage à leur cause.

Pendant cette série d'engagements entre Cadoudal et le général Josnet, deux chefs royalistes, Lantivy-Kerveno et Leissègues , mènent à bonne fin une de ces expéditions que le génie seul peut concevoir. Les postes de Grand-Champ et de la forêt de Camors avaient été ou forcés ou abandonnés; mais au même instant les villes de Lorient et d'Henneèon étaient inquiétées. Lantivy et Leissègues pénétraient dans le Finistère, où les Chouans n'ont pas encore pu faire flotter leur drapeau. Ces deux officiers n'avaient avec eux qu'une faible troupe, et à Quimperlé, trois représentants du peuple étaient à la tête de forces considérables. Quimper, Brest et Lorient voyaient dans leurs murs de nombreuses garnisons commandées par les généraux Meunier, Klingler, Evrard et Chabot. Les Morbihannais ont formé l'audacieux projet d'enlever les poudres de la manufacture de Pontde-Buis.

Cette manufacture était située entre Chàteaulin et Landerneau. Pour arriver dans la gorge ou elle s'étendait il fallait

tourner les villes ou les bourgs de Carhaix, de Chàteaulin, du Faouët, de Gourin et de Scaër; on devait traverser plus de vingt lieues d'un pays populeux et couvert de troupes. Lantivy et Leissègues, avec six cents hommes, ne se laissent

DE LA V£r<DÉË MiUIAlRË. 261

frayer ni par les dangers, ni même par les impossibilités matérielles qui semblent les attendre. Le 28 prairial an m

(16 juin 1795), ils aboutissent au village d'Edern par trois routes différentes ; leur marche à travers ces vingt lieues de garnison n'a pas été troublée. Là ils sont rejoints par les * Royalistes de Saint-Gonzec , de Leuban et de Laz r ils prennent les charrettes et les chevaux qui leur sont nécessaires, puis le 29 prairial ils sont au Pont-do-Buis, vers une heure du soir.

A Briec ils s'étaient vus forcés de passer par les armes le curé constitutionnel, dont ils redoutaient (es indiscrétions . démagogiques. Au village de Saint-Ségal ils sont encore pour la même cause dams la même position ; l'intrus fut jugé et exécuté. Aussitôt Lantivy donne le signal de l'attaque du Pont-de-Buis. Deux cents Chouans s'élancent sur cette manufacture gardée par les Républicains; les • autres, campés sur les hauteurs, veillent l/ss armes à la maiû. Les Blancs désarment les Bleus au courage desquels a été confié le dépôt de poudre ; les premiers s'emparent des munitions accumulées sur ce point et de plus de trente mille livres en numéraire. Après avoir scrupuleusement respec(,é la vie des soldats et les propriétés particulières , ils suivent la route de Pleyben.

Chargés de poudre et d'argent, il leur était beaucoup plus difficile d'éviter la rencontre des colonnes républicaines qui, des villes voisines, se sont mises à leur poursuite ; mais les 9 dispositions de Lantivy, secondées par les Royalistes du Finistère, étaient si bien calculées, mais dans les mouvements des Patriotes il y eut tant d'incertitude et de décousu, que le convoi atteignait déjà les bourgs de (Slomel et de Trégarantec , lorsque les généraux Chabot et Knngler se demandaient encore à Carhaix quelle direction ils allaient adopter.

Ce coup était hardi ; il donnait aux Chouans la portée de leur puissance dans le pays , il révélait aux Bleus Tisolement auquel ils étaient réduits. Les Bretons,* ainsi ravitaillés aux

dépens de la République, se mirent à tenir la campagne avec une audace toujours croissante. Dans un espace de neuf

jour» ils forcèrent presque tous les postes occupés par les soldats»

A la môme date, Jean-Marie Hermely, né à Locmariaquer le 3 octobre 1769, concevait une entreprise aussi téméraire et la faisait réussir, llermely avait servi dans la marine , el aux premiers jours de la Révolution il s'était ^gnalé par * soo courage et par son opposition à la République. Capitaine de paysans, il voit sa compagnie sans vivres, sans muni* tions , obligée de ne plus pouvoir aller au feu , et dans les eaux de Vannes, à une petite distance de la ville, une corveiLe de quatorze canons est embossée. llermely choisit trente hommes aussi déterminés que lui. Avec des haches d'abordage ils marchent à l'assaut de la corvette. Leur bateau touche au navire républicain, Kermely fait le signal. Ses volontaires s'élancent sur le pont, attaquent les marins et les soldats à bord , les tuent ou les font prisonniers , puis enlèvent toute la poudre et les armes que la corvette renfermait.

On se battait dans le Morbihan , qui n'avait pas adhéré

aux propositions de la République. L'assassinat de Charles de Bois-Hardy avait pour un moment consterné les paysans des Côtes-du-ISord ; mais ils se relevèrent bientôt plus intrépides que jamais. Hoche et Aubert-Dubayet disaient au Comité de salut public : a Le projet des conjurés est déjoué, » . et le même jour les insurgés couraient aux armes. La mort i • de Bois-Hardy, .celle de Caqueray , les attentats dont à chaque heure les Chouans périssaient victimes avaient réveillé l'en- ^ thousiasme. De Scepeaux, Dieusie et Turpin sur la rive droite annonçaient que le sang avait rompu la trêve; Boisguy reparaissait sur ses cantonnements. Hoche a voulu le faire tomber lui-même dans le piège. Le Républicain s*est rendu à Fougères; il écrit au Royaliste, il l'invite à venir à la ville pour s'entendre avec lui sur l'organisation d'un corps franc dont Boisguy doit avoir la direction* Ce dernier ignore les événements de Rennes. Il va entrer chez le général Hoche , lorsqu'un oflScier républicain lui révèle que huit cents hommes sont partis pour cerner son château, et que lui-mùnie doit

0tre arré(é çn mett^n^ }e pie4 l'appariea^ea^ 4u cl^ef

Diyilizea

D£ LA Y£NDÉË MlUTAIRE. . 26S

Patriotes. Boisguy profite de l'avis. Il remonte è cheval,

. court à toute bride au manoir, prévient son frère et se met en sûreté. Le soir mçme, on jetait danç les fers Louis de Pootavice et trois de ses lieutenants. Le 28 mai, le lendemain même da jour où ce guet-apens échouait d'une manière providentielle , les deux Boisguy fixaient rendez^ vous à leurs gars entre Romagné et Saint-Jean. Ils tendaient une embuscade au général révolutionnaire qui avait cherché à tromper leur loyauté. A huit heures du soir un détaclieinent de hussards suivis d'une colonne de fantassins se présente. Le feu commence. Des vingt-cinq hussards un seul . s'échappe, l'infanterie est en fuite; mais un lieutenant, nommé Marcel, a été fait prisonnier, et il apprend aux Boisguy que Hoche, escorté de ses guides, est retourné à Rennes pendant la nuit. Ce lieutenant leur révèle encore que tous les chefs de l'Ouest ont dû être incarcérés ce. jour-là même. Alors Boisguy dit au Républicain: t J'avais foi en la parole de votre général et je lui en offrais une grande preuve. 11 a été parjure, je ne l'oublierai pas; mais je' veux reconnaître le service qu'hier un de vos camarades m'a rendu. Si vous désirez rester parmi nous, je vous donnerai une compagnie; si vous préférez retourner. sous le drapeau républicain , vous et vos soldats vous êtes libres. En arrivant à Rennes, annoncez à Hoche que je m'étais embusqué ici pour le prendre , et que sa vie m'aurait répondu de la liberté de mes amis. Ajoutez que c'est ainsi que les Chouans savent se venger. »

Marcel remplit la mission dont son vainqueur l'avait chargé, et Hoche fit faire à Boisguy des excuses verbales qui ne rassurèrent personne. Le Chouan alors imposa à sa troupe le nom de Chasseurs du Roi.

Le général Humbert est envoyé à sa poursuite ; Boisguy l'attend près d'Argentré. Le 21 juin 1795, il lui livre combat. Les Chouans attaquent la chaussée de l'étang des Rochers; ils la passent malgré les grenadiers. républicains. Louis de Boisguy, pour tomber sur la droite d'Humbert, traverse le marais au bout de l'étang , marais que les Patriotes

regardaient çoffifne impra^cd})le| et j) fond sur eiix $fveQ

364 HISroIRB •

une telle impétuosité qu^ils se retirent jusqu'au delà du

bourg d'Argentré. Coësbouc, retranché dans le village du - Bois-de-Béziers , se défendait vaillamment contre Humbert, qui, avec des forces supérieures, le forçait néanmoins à reculer. Humbert occupait déjà la moitié du Bois; mais Louis et Aimë opèrent leur jonction avec Coësbouc, et chaque arbre devient l'objet d'une attaque. L'affaire dura jusqu'à deux heures après midi. En ce moment le feu cessa tout à coup. La fatigue faisait accorder une trêve à tous ces courages. Humbert était à la téte de son avant-garde ; à vingt pas il reconnaît Aimé posté près d'un chêne, il lui fait un signe amical : c Eh bien /monsieur du Boisguy I s'écrie-t-il, la journée est chaude el je vous rends justice ; vos troupes sont admirables. — Et les vôtres donc , général , riposte le Royaliste, ce sont leà plus intrépides soldats que j'aie encore ' vus en ligne. »

Tandis qu'entre deux fusillades ces paroles chevaleresques s'échangeaient, une foule de paysans attifés par le bruit du combat se précipitaient dans le Bois-de-Béziers au cri de Vive le Boi! Les Bleus reprirent l'affafre ; mais il ne leur était plus possible de gagner du terrain. Hubert etBlondiau les empêchaient de tourner la position. Humbert, voyant le nombre des Royalistes s'accroître à chaque instant, fait sonner la retraite; il avait perdu plus de cinq cents des siens. A peu près maître du pays par cette victoire, Aimé tombe, le . 24 juin, sur deux cents Républicains h la Vieuville, il les bat ; trois jours après, à la Bazouge-du-Désert, il se voit cerné par les garnisons du Pontéau-Guérin et du Loroux. Il n'a que soixante hommes avec lui ; il engai^c pourtant l'affaire. 11 est secouru et parvient à prendre de front les assaillants. Les gardes nationaux reculent; leur mouvement désorganise les soldats, qui sont poursuivis jusqu'au Loroux. Trois Patriotes du nom de Caillère se trouvent au nombre des captifs : ce sont eux qui ont arrêté et livré le prince de Talmont. Les Chouans les fùsillent sur place. Le lendemain les Chouans se battaient encore, car ici un succès n'est que le prélude d'un autre engagement. Coësbouc et Hubert partagent les dangers et la gloire de fioisguy, qui est alors rejoint

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DE LA V£NDÉE MILITAfRE. 2fi5

par du Breil de Pontbriand et Henri de fioishamoa, lous deux iotr^des, toos deux dignes de seconder ce hardi jeuo^ hommè. La division de* Jarry, fait prisonnier avec Cormatin et Solilhac, voyait à sa lôte le marquis de Pange et Joseph de' la Trébonnière ; le chevalier de la Vieuville organisait celle de Saint-Malo. Delaroche succédait à Bois- Hardy, et Tiûiéniac dans le Morbihan remplaçait le comte de Silz.

Les récriminations contre la violation du traité de paix sont venues des deux côtés. Avant de passer outre, il est donc utile de les mettre en regard; et pour bien faire api)ié- * cier la position, nous emprunterons à Gillet, député du Morbihan à la Convention et membre du Comité de salut public, ^un fragment de lettre adressée le 9 prairial an m (28 mai) aux Représentants en mission à Vannes. Cette dépêche est antérieure à la prise d'armes ; mais elle la provoque dans les intérêts révolutionnaires.

« Il est bien évident, disait Giilet, d'après les pièces dont , vous nous avez envoyé copie , que les chefs des Chomans ne sont pas de bonne foi , ou plutôt que ce sont des traîtres, * et je ne balancerais pas à les faire arrêter: j'en ai fait la proposition au Comité. Quelques membres qui prétendent connaître parfaitement notre pays sont encore d'avis de temporiser: mais c'est précisément cette temporisation qui nous a perdus. Si on avait agi avec vigueur, il est probable ^ qu'il n'existerait plus aujourd'hui de Chouans; car il faut remarquer que les paysans se rangeront du parti le plus fort. Les mesures timides qu'on a prises ont donné de l'audace aux chefs de la révolte. Notre circonspection , le désir que nous avons témoigné de la paix, leur ont fait croire . qu'on les craignait. Ils se sont crus une puissance , et ils le sont devenus ea effet par la manière dont on a traité avec eux.

» C'est une calamité publique que ce traité, et les représentants qui sont venus ici chercher à nous inspirer de la confiance dans ceux qui l'ont souscrit ont bien mal connu lés hommes et les choses. Ce traité a fait perdre un temps

précieux. Le mal est extrême , les dangers sont pressants :

j'insisterai donc chaque jour pour que Ton sorte de l'apathie où noas sommes; c'est vraiment un scandale public

que de voir une horde de brigands braver la puissance de la République et égorger impunément les bons Patriotes. Vous êtes sur les lieux, chers collègues; vous pouvez mieux que personne apprécier les événements. Les instructions qui volis parviendront vous donnent une grande latitude de pouvoirs^ èlles prévoient le cas des chefs nommés depuis la paciflcalion et de ceux qui , Tétant avant cette époque, en ont conservé le titre et les fonctions; ceux-là doivent être arrêtés, et à plus forte raison ceux contre lesquels on a des preuves écrites de trahison. C'est par où il faut commencer. Vous sentez que cette expédition exige beaucoup de discrétion et de prudence, mais aussi qu'elle est d'une grande importance. On pourra couper par là le fil de la conjuration.

» Agissez donc d'une manière ferme, sage et \ igonreuse. Songez que Ton a cruellement abusé de la clémence nationale, et que le moment de temporiser est passé. »

Le 22 juillet 1795, au moment où l'expédition de Quiberon ne laissait plus que dos morts sur le rivage .et des prisonniers dans les fers, les chefs de l'Anjou et du Maine adressaient aux Chouans, aux représentants du peuplé, aux autorités civiles et militaires un manifeste que nous croyons devoir publier comme un document indispensable à l'histoire de cette époque :

« L'arrêté des représentants Guezno et (Uiermeur qui ordonne l'arrestation de ceux des chefs qui parmi nous ont eu le bonheur d'éviter le sort de ceux qu'une arrestation injuste et déloyale a livrés entre vos mains, et que la pureté de leurs intentions aurait dû vous rendre sacrés;

» La trahison infâme commise dans la personne de M. de Solilhac par le général Humbert, qui, sachant qu'il désirait aller à Paris, vint lui dire que ses affaires l'y appelaient, l'engagea à faire le voyage avec lui, et, rendu à Rennes, le lit charger de fers ;

» La détention déloyale de MM. de Meaulne, Lacroix et Chopin, confiants dans des paroles mille fois données; .

» (^{1 mort de Cliopiûj.jeiine et bien por^nt, péri boii(

D£ LA VË^iDÉE MlUTAIRE. 267

de deux ou trois jours dans vos prisons , ce qui fait croire qu'il a été empoisonné ; n La continuité de la réquisition forcée des grains dans la

majeure partie des pays compris dans la pacification ;

» L'arrestation de M. de Bellevue, qui, muni d'un saufconduit des représentants du peuple et du général Krieg, lesquels l'invitaient même de se rendre à Nantes , fut néanmoins saisi et mis aux prisons du Bouffay ; '

)> Les incursions journalières et perfides de tous les cantonnemeiits qui se trouvent dans les campagnes, et notamment de la ville d'Oudon , d'où les hépublicaios sont sortis sur les environs, ont yolé, pillé et commis des brigandages en tout genre. De Nort ils ne cessent non plus de sortir sur les paroisses environnantes, où ils ont tué, massacré quantité de personnes ayant môme la cocarde tricolore et occupées à leurs travaux; enlevé quantité de comestibles, sans les moindres indemnités ni payements; ils ont poussé même la scélératesse jusqu'à s'embusquer au nombre dç trente et quarante pour massacrer plus sûrement un , deux on trois Chouans qui croyaient sur la foi des traités pouvoir voyager en sûreté pour leurs affaires vers ce caïUunnement. D'Ancenis, le représentant Ruelle, peu de jours après l'évacuation du poste de Mésangé, qui avait été remplacé, de gré à gré, par trente Chouans seulement pour veiller à la tranquillité et sûreté des personnes, ce qui s'exécutait ponctuellement; Ruelle, dis-je, par une intention qui n'appartient qu'à la perfidie la plus atroce, lit partir à onze heures du soir la même garnison de cinquante hommes pour surprendre ou massacrer dans leur lit les trente hommes qu'il savait bien ' y être en confiance. En effet, elle y arriva à minuit, au pas de charge, le commandant criant : «Des sentinelles h toutes les portes, » et faisant tirer sur les Chouans, qu'une pareille surprise devait naturellement mettre en fuite. Il y en eut deux de blessés à coups de baïonnette et un de fusillé ;

» Les prêtres troublés dans leurs fonctions dans différents endroits , même maltraités , entre autres M. de Jonlin , qui fut conduit a Nantes, malgré la liberté illimité^ 4ps ci|Ites ^lennçllewent recupnue daqs le traité}

Digitizea

» La sortie inftine de Ruelle, k la tète de quatre cents hommes , dans les campagnes des environs de Nantes, pour

engager, par tous les moyens perfides de séduction , les Chouans à livrer ou assassiner leurs chefs, dont les soins, les veilles et les travaux ne tendaient qu'à maintenir r.ordre et assurer l'exécution du traité de paix ;

}> La conduite de la colonne républicaine sortie d'Angers , dont la marche , de votre aveu même , a été souillée de crimes et d'horreurs;

' » La convocation des assemblées primaires éloignée pour un temps que rien ne paraît plus fixer» et qui seule pouvait rapprocher les Français et éteindre la guerre civile;

» Tout enfin concourt à nous convaincre' que la paix qu'on a voulu faire avec nous n'était qu'un' piège qu'on tendait à notre bonne foi, et dont l'expérience trop malheureuse que nous en avions faite l'an dernier aurait dû nous garantir.

» Si nous avons pris une confiance que la conduite de la Convention depuis quelque temps semblait devoir faire naître, revenus trop tard de notre erreur, il ne nous est plus pernnis de nous livrer avec sécurité à une paix illusoire, dont la plupart de nous ont été les victimes.

» Nous ne vouions ni ne pouvons excuser les désordres commis dans quelques endroits, et que nous avons toujours punis sévèrement, en gémissant sur les malheurs inévitables qui suivent les guerres civiles.

)) Avec la même impartialité, nous rendons justice à la conduite de ceux des citoyens qui ont employé tous leurs moyens pour éloigner de nos malheureuses contrées les fléaux qui depuis deux ans les désolent, tassent ces mêmes hommes acquérir la conviction que les vertus isolées des cœurs purs sont perdues pour le bonheur de la société lorsque le gouvernement est vicieux! Une république démocratique ou aristocratique sera toujours pour la France un mauvais gouvernement, tant que le pouvoir exécutif ne sera pas confié à un seul chef et à un chef légitime.

» Lorsque nous nous engageâmes à ne pas porter les armes contre la République, nous avions la promesse que les assemblées primaires nous seraient accordées; et pen-

saut par ce moyen finir nos longues querelles, la générosité mas fit faire au bonheur général le sacrifice de nos opinions.

» Dégagée de nos serments pat la violation du droit des gens dans la personne de nos chefs, et d'autres articles ci-dessus mentionnés, et las de tant de perfidie, nous nous sommes décidés à repousser la force par la forcé , et à éloigner de DOS contrées les auteurs de nos maux.

» Le précipice est entre vous et noilli. On pas de plus de* l'un ou de l'autre parti va nous y entraîner tous , et faire de la France un monceau de cendres et de cadavres. Il en est peut-être temps encore, sondons tous la profondeur de l'abîme entr'ouveft sous nos pas; que de sages réflexions nous*empêchent d'y tomber, et de changer notre pays en un aSlreux désert, repaire de quelques cannibales, et couvert de ronces et de ruines. Songeons que nous sommes tous Français , et que le même intérêt doit toujours nous conduire.

» Mais si vous êtes insensibles au bien de notre patrie, à nos justes représentations, et que vous préfériez Ja continuité des horreurs d'une guerre civile au bonheur inappréciable d'une paix qui n'aurait jamais dft être troublée, vous serez seuls chargés de la responsabilité de tous les maux qui vont se commettre, et en exécration à la postérité la plus reculée. Malgré votre aveuglement et votre haine contre nous, nous chercherons au milieu de nouveaux dangers la gloire de vous être utiles ; et, quelle que soit la fin que nous prépare la fortune, forcés de rentrer en lice, nous porterons au sein des horreurs de la guerre un cœur généreux, en écartant le plus qu'il nous sera possible les crimes qui ne souillent que trop ordinairement une guerre d'opinion. Si tout bonheur est fini pour nous en ce moment, le temps, sèul juge des hommes, replacera nos noms au rang des défenseurs de la patrie.

)) Arrêté au conseil de Tarmée de Scepeaux, le mercredi 22 juiUetl795.

» Le chevalier Turpin db Caissé ; de Dibcsie ; Plousin ;

Sans-Peur; le Comte; Jambe-d' Argent; Paliernê; . GcBOR-DE-LiON ; Gaiiixier. »

Oigitized

La Bretagne et le bas Haine étaient donc de nonveau en guerre ouverte contre la République ; la Normandie ae décida

enfin à s'y mêler activement. -

Jusqu'ici les tentatives pour entraîner cette dernière provioce dans rinsurrectioa n'avaient pas eu de succès bien déterminés. Ën remontant vers le nonl« on voyait Fardeur qui animait la Vendée et la Bretagne s'affaiblir peu à peu et dispa- 'rattre entièrement Néanmoins dans les districts méridionaux de 1 Orne et du Calvados» cette ardeur se manifestait avec une certaine intensité. La guerre se faisait à peu de distance du foyer domestique, mais elle ne détruisait pas les relations de famille. Les Normands consentaient à se battre pour la Royauté, dans la seule espérance de ne pas être soldats.de la Révolution. Chez eux il n*y avait pas d'exaltation religieuse, pas de stimulant politique, pas d'entraînement de gloire, pas d'ivresse de triomphe. On refusait de servir la République : cette pensée tenait lieu de religion, de politique et d'enthousiasme. Les premiers chefs qui s'étaient imposé la mission d'eifploiter ces tièdes dispositions étaient peu propres à suppléer à la vigueur qui leur manquait. Les uns étaient des jeunes gens élevés dans une atmosphère monarchique, et qui croyaient remplir un devoir; les autres « d'anciens officiers; un certain nombre, enfin, des coureurs d'affaires, étrangers à la province, qui voyafent de l'argent à gagner, du bruit à faire , et peu de périls à braver dans une tentative préparée par les subsides de l'Angleterre, et à Jaquelle ils se llatlaieat de renoncer à l'instant où elle serait dangereuse.

L'esprit des populations n'était pas plus favorable à une démonstration frandiement agressive. Les habitants des villes, comme partout, sont bien enclins à cet accès de colère des masses qu'on appelle une émeute, et qui commence par le massacre des honnêtes gens inoffeusifs, pour finir par le pillage de toutes les-maisons; mais en Normandie il n'y a pas de ces haines profondes et raisonnées qui impriment au ressentiment assez de force pour se prêter aux vicissitudes d'une guerre civile. Le paysan normand n'offrait aucune des conditions qui, pour une levée de boucliers, se

DE LA VEXiDÉE MILITAIRE. 27i

GombioaifiQt si admiraUemeot chez le paysan vendéen et breton.

Son estime pour les ministres de la religion était calme et froide comme son équivoque amitié pour les gentilshommes dont ia Bévolutioa avait vendu les propriétés. Doué de cette dose d'instruction qui , si elle ne mène point à un grand développement d'idées, dispose à une sorte de défiance contre tout ce qui tend à le faire sortir du cercle habituel de ses pensées, l'habitant des petites villes et des campagnes de Normandie ne concevait pas qu'on dût hasarder sa vie, ses propriétés» son repos même, pour défendre la cause de ses anciens seigneurs, toujours regardés par lui avec un œil de crainte envieuse. La cause du Roi, il ne la jugeait qu'à travers mille récits calomnieux; celle de Dieu lui semblait n'être que la cause du clergé.

Aussi avec de tels éléments était-il bien diûicile de soutenhr une lutte contre des airmées exaltées jusqu'au fanatisme. Le peuple se croyait trop avancé dans la civilisation, il devenait trop égoïste pour être accessible à l'enthousiasme. Lom d'avoir au cœur l'amour de la Religion et de la Royauté, il en sentait à peine l'instinct.

La contrée qui aurait servi de théâtre à la guerre était peu capable par sa topographie de suppléer à ce que de pareilles dispositions laissaient à désirer. Des coteaux faiblement indiqués , de riches herbages , des haies rarement protégées par un fossé, des plaines vastes et nues, n'offraient pas des moyens de défense susceptibles d'inspirer de la confiance à des populations sans habitude des armes et sans tactique. Tout donc se réunissait pour frapper d'inertie l'insurrection projetée. Si des considérations on passe aux faits, si des choses on arrive aux noms propres , on voit des rapports déplorables s'établir entre les uns et les autres. Un de ces chefs nomades tentait-il une expédition , cette expédition se réduisait à des contributions levées sur- les acquéreurs de biens nationaux, à une arrestation de diligence chargée d'ai^ gent appartenant à l'État, ou à quelqpie échange de coups de fusil pour délivrer des prisonniers. Lorsque Louis de Frotté débarqua sur la côte , les choses en étaient encore là.

Digitizod

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» Il essaya de régulariser cette guerre. A force Je courage ^

de persévérance, il sut lui donner un certain poids. La conscription lai vint en aide; les Normands y répugnaient autant que les Vendéens.

Le comte Louis de Frotté , né en Nonnandie vers le inilieu de Tannée 1767, était officier dans le régiment de Ck>lonel-Géuéral au moment où les sophistes et les avocats de TAssemblée constituante détruisaient la monarchie à coups de motions et de décrets. Plein de séve et d'ardeur, il fit comme tant d'autres gentilshommes : il quitta la partie quand elle pouvait encore être gagnée, et il émigra. La guerre étrangère, les mécomptes dont on accablait l'émigration, la pensée de combattre les Français à Taide des bataillons ennemis, firent naître dans son cœur un sentiment de répulsion que le Bocage avait déjà partagé. Il renonça aux projets d'outre-Rhin; et à travers mille périls, ce jeune homme, que nous avons vu débarqua en Bretagne, arriva sous un déguisement dans la province de Normandie. Avec un courage extraordinaire , Frotté apportait une patience à répreuve, des talents naturels, de l'éloquence , une chaleur entraînante , et , ce qui valait mieux que tout cela, une suite imperturbable dans ses desseins, et une merveilleuse facilité à en concevoir de nouveaux guand les premiers étaient éventés. Dévoré d'ambition , il avait une attitude militaire , de beaux yeux qui prêtaient à son commandement une force irrésistible. Sa taille était ordinaire, et, comme ses frères d'armes, il était d'une santé de fer et dans la fleur de Tège. 11 avait tout ce qui est nécessaire pour l'homme de la guerre civile, n s'y précipita tête baissée; mais, pour y conquérir un nom à la hauteur de celui de la Rochejaquelein et de Charelte, il prit un peu tard son parti. En débarquant sur le sol breton il se vit enlacé dans les embrassements perûdes d'une paix impossible. Sans se laisser gagner par la fusion que prêchaient Ruelle, Delaunay et Bollet, sans se laisser . intimider par les menaces de Hoche et d'Aubert-Dubayet , il refusa de signer le traité de la Mabilais. Alors il revint en Normandie , où il avait préparé quelques moyens de résistance.

Ce fut dans les cantons de l'Orne , du Calvados et de la Manche, que les Fédérés et les Girondins avaient déjà excités à la guerre civile, qu'il organisa son insurrection; il établit d'abord une ligne de correspondance avec Jersey par les îles Marcouf. En s'émparant des districts de Domfront et de Tinchebray, il lia ses opérations avec celles des Chouans du Maine; puis, aidé par un peu inoins de quatre cents hommes mal aguerris, n'ayant jamais vu le feu* il attaqua, il harcda les nombreux détàchements disséminés au fond des cam- • pagnes. Dans ces rencontres, que Frotté eut l'art de multiplier pour exercer ses soldats et pour secouer un peu l'apathie des Normands , le succès ne couronna pas toujours ses efforts. Cela devait être, Frotté lui-même Tavait prévu : mais il dâendait les patrimoines souvent violés par les Bleus ; mais il protégeait les habitants des campagnes contre des vexations incessantes. Ce dévouement lui attira l'estime générale; il doubla bientôt le nombre de ses partisans.

Ainsi la guerre civile s'étendait malgré la pacification. Jamais l'esprit des provinces de TOuest n'avait été mieux disposé ; jamais la situation de la République n*avmt été plus précaire et plus inquiétante. Fort de toutes ces ciroftistances, Puisaye fil décider l'expédition de Quiberon.

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