‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 104 sur 236 · SA VISINE A GAND · texte numérisé non relu

SA VISINE A GAND

pense à vous dans ce pays, écrivait -elle, le 26 mars, à la mère Duchesne ; vous y seriez bien dans la pauvreté. Je ne puis vous dire à quel point je me trouve bien ici, dans une grande chambre, mais avec une table de bois nu, et tout le reste assorti; point de linge, point de meubles. L'église est superbe, mais tous les objets du culte sont empruntés. Que le Seigneur soit béni ! »

Mme Barat ne fit guère que traverser Dooresele. Elle le quitta aussitôt qu'elle s'aperçut que ses filles s'attachaient trop à elle. « L'absence de votre mère vous est donc un sacrifice? écrivait- elle après à la maîtresse générale. Le Seigneur est bien bon de n'avoir pas permis qu'elle vous restât plus longtemps. Son départ était nécessaire; vous commenciez à vous en faire un appui ; et alors notre maxime chérie, Dieu seul, que serait-elle devenue1? »

Quant à elle, Dieu se chargeait de dénouer, l'un après l'autre, les liens les plus sacrés qui la rattachaient à ce monde : elle venait à peine de quitter Dooresele, qu'elle apprit que son père était près de mourir.

Mmo Barat aimait profondément les siens. Elle ne cessait, depuis son éloignement de Joigny, d'entretenir avec eux une fidèle correspondance, a Croyez -vous donc que je ne m'intéresse plus à ce qui vous touche? écrivait-elle à sa sœur, en se plaignant de son silence. Oh î non, ma chère sœur, il n'en peut être ainsi. Rien n'altérera l'amitié que j'ai toujours pour vous; et si elle ne s'exprime pas par des sensibilités et par des larmes, elle n'existe pas moins dans mon cœur, mais plus épurée et plus solide2. »

Surtout Mmo Barat avait un vrai culte pour son père

1 A Mm« Adrienne Michel, Poitiers, 1G juin 1809.

2 Amiens, octobre 1802.

et sa mère, et elle leur rapportait l'honneur et le mérite de ce qui lui arrivait d'heureux dans la vie. C'est ainsi que chaque année elle ne manquait guère de leur envoyer le bouquet que lui offraient ses filles le jour de sa fête, en leur demandant d'en orner la chambre de leur humble demeure, comme une consolation aux regrets de son absence. Elle se rendait rarement de Paris à Grenoble sans trouver le moyen de passer par Joigny. Souvent elle y menait quelqu'une de ses compagnes, des plus nobles, des plus riches ; et quand, en arrivant dans la rue du Puits- Chardon, elle surprenait son père, en habit de travail, dans son atelier, ou revenant des champs, la hotte sur le dos, c'était à la fois le triomphe de son humilité et celui de sa tendresse, de se jeter dans ses bras en le présentant à ses filles. Les lettres qu'elle adressait à sa sœur, Mm0 Dusaussoy, n'oubliaient jamais de lui recommander ce vénérable père. Elle pensait à son. corps, qui se courbait sous l'excès du travail ; à son âme surtout, qu'elle voulait relever de plus en plus vers le Ciel. « Continue, ma chère sœur, continue tes soins et tes complaisances pour nos parents : qu'ils retrouvent en vous, qui restez à Joigny, ce qu'ils se figurent avoir perdu en nous. Ce bon père qui nous chérit avec trop de tendresse, tâchez de modérer son travail en lui faisant entendre que vous aimez mieux avoir quelque chose de moins, et le posséder lui-même quelques années de plus. Dites -lui qu'il donne davantage aux pratiques de la religion, et entretenez-le souvent de ce grand objet ». »

En vain Mme Barat voulait prolonger des jours qui lui étaient si chers : son père lui fut enlevé. Au mois de juin,

* Amiens, octobre 1803.

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