SON SÉJOUR A GRENOBLE
toute saison, vers sept heures et quart, Mmo Barat pouvait voir du haut de la colline cent trente à cent cinquante écolières, partagées en petites bandes, et, le panier au bras, se rendant par des chemins montants et malaisés à l'église du couvent, pour y entendre la messe. Aux heures de récréation et d'ouvrage manuel, toutes les mains travaillaient pour les fabriques de gants; le soir, on ne rentrait à la maison paternelle qu'après avoir rempli son devoir d'écolière, d'ouvrière et de chrétienne.
D'un autre côté, le pensionnat élevait dans la crainte de Dieu une jeunesse choisie. Plusieurs de ces pensionnaires portaient secrètement en elles une grâce de vocation à la vie religieuse. Lorsque l'auguste Pie VII, courbé, chancelant, et gardant sur son visage la trace des tortures morales qu'il subissait chaque jour, avait béni chacune des élèves de Sainte-Marie, on avait remarqué que sa main tremblante s'était appuyée avec une sorte d'insistance sur la tête de quelques-unes de ces jeunes enfants. Toutes celles-là, au nombre de onze, se rirent religieuses : neuf entrèrent au Sacré-Cœur1; deux à Ja Visitation; une autre, Olympe de Montfort, fut appelée à Dieu à l'âge de quatorze ans, quand déjà elle aspirait au même bonheur que ses compagnes.
Mais nulle, entre ces bénies, ne portait plus visiblement le signe de la prédestination que la jeune Euphrosyne Jouve. Elle venait de faire sa première communion; sa dévotion spéciale à saint Louis de Gonzague éclatait dans une parfaite ressemblance avec lui; et, comme son modèle, elle marchait d'un pas accéléré à l'union avec Jésus-
1 Euphrosyne Jouve, Amélie Jouve, Olympie Rombau, Louise de Vidaud, Joséphine de Coriolis, Julie Dusaussoy, Olympe de Causans Caroline Lebruinent, Louise de Rambert.
Christ sur la terre, se préparant ainsi , sans qu'elle le sût encore, à la prochaine possession de Jésus-Christ dans le ciel.
Mmo Barat, heureuse de tout ce qu'elle voyait dans la maison de Grenoble, y demeura près d'un an. Elle commença par y garder un silence que lui commandait l'épuisement de sa santé. « J'aimerais à parler de Jésus, écrivaitelle ; il veut que je garde le silence : c'est bien ce qui me convient le mieux. » Elle apparaissait cependant au milieu des enfants, soit aux récréations, soit dans les classes. Elle aimait surtout à s'entourer des plus petites. Les faisant se grouper autour d'elle, elle entrait, par son regard encore plus que par ses questions, dans le fond de leur âme, comme pour en respirer la fraîcheur baptismale; puis, finement et gaiement, elle les élevait à l'amour de Dieu, par de si douces leçons et de si agréables histoires, qu'elle les laissait sous le charme, nous raconte l'une d'elles ».
Elle reçut dans ce temps-là plusieurs visites de son frère, qui résidait à Belley, le seul collège qu'eussent conservé les Pères de la foi. Le Père Barat était le prédicateur ordinaire des retraites de Sainte-Marie, et il y produisait de grands fruits. Il était aussi le poète des solennités : il écrivait des cantiques qu'on chantait à la chapelle; et même sa gravité se prêtait à composer, pour la fête de Mm0 Duchesne, des couplets dans lequuls il était dit, par exemple :
L'amour des croix peut seul vers les sauvages Porter tes vœux et tes pas empressés ; Pourquoi chercher des croix sur ces rivages? Hélas ! p mitant, nous t'en doutions assez 2.'
Il y avait dans tout cela, en général, plus de bonne in-
1 Souvenirs de 3/me Louise de Vidaud.
2 Les poésies du Père Barat sont conservées aux archives de la maison mèie, en 3 volumes manuscrits et enluminés.