‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 107 sur 236 · ELLE PREPARE MADAME DUCHESNE · texte numérisé non relu

ELLE PREPARE MADAME DUCHESNE

tention que de poésie et de goût : mais on s'en contentait sur la montagne.

Mrao Barat, qui souriait à ces délassements de son frère, prêchait à Mmo Duchesne, mais sur un autre ton, une morale pareille : la patience, la sagesse, l'abdication d'ellemême entre les mains de Dieu. « Vous verrez, dans les couplets que l'on a faits pour vous, que Fonction de la croix est dans l'obéissance. — Ah ! que j'aurais de joie à vous voir enlin plus docile et plus douce! Pourquoi ne comprenez-vous pas qu'en quelque coin que voussovez, vous ne pouvez rien faire, si vous n'avez les vertus que vous devez apprendre aux autres? » — Et comme Mmc Duchesne, toujours impatiente des missions étrangères, pressait l'heure de son départ : « Il ne s'agit pas seulement de partir, reprenait- elle, il faut d'abord savoir, ma tï lie , où l'on ira et ce qu'on pourra faire1. » Alors elle en revenait à la nécessité de la réforme d'elle-même; puis tout se terminait, comme à l'ordinaire, par une perspective ouverte sur l'éternité. « Mettez votre âme dans le calme, et dans un abandon entier aux volontés du Seigneur. Nous approchons du terme de notre carrière; encore un moment de souflVance, et le repos nous attend. Ah! ma chère, ne jetez plus les yeux en arrière, avancez vers le terme où vous tendez, et dont vous devez approcher chaque jour2. »

Lorsque Mm0 Duchesne vit la mère Barat sur le point de quitter Grenoble, elle lui renouvela ses supplications. Elle reçut une réponse, que' sa mère lui rappelait dans la lettre suivante : « Je vous l'ai dit, ma fille, et je vous le

1 Lettres du 17 août 1809, et du 3 juillet 1810.

2 Poitiers, 6 août 1809.

répète encore, votre croix n'aura qu'an temps; laissez l'heure venir, sans inquiétude, santé crainte. Est-ce à vous de scruter les voies du Seigneur? Seulement, crovez-en votre mère, si vous n'avez point encore vu l'effet de ses promesses, c'est que vous êtes trop pressée. L'œuvre de Dieu se fait dans l'ombre et lentement. Mille ans, devant lui, sont comme un jour : Courage donc, ma fille : Tempus veniet et non tardabit '. »

Mme Barat partit le 19 novembre 1810. Elle passa d'abord presque un mois à Paris. Elle y venait, comme elle disait, « consulter le grand-père de la Société. » C'était le nom de guerre qu'on était convenu de donner à M. Montaigne dans les lettres des sœurs : les ombrages de la police contraignaient de recourir à ces déguisements2. Ce nom était d'ailleurs justifié par la bonté vraiment paternelle de cet homme vénérable. Toutefois, c'était en secret, rarement et discrètement, que l'austère sulpicien consentait à s'occuper des intérêts spirituels des servantes de Jésus-Christ, Mais, si sommaire que pût être sa direction, il y portait une sûreté de vues, une solidité de principes, une netteté de décision, une franchise de parole, qui inspiraient une confiance absolue, invincible. « Il me parle avec un ton qui me fait croire tout ce qu'il dit comme article de foi3, » écrivait la mère Barat à Mmc Duchesne. Un autre jour, elle disait à cette même amie qu'elle ne désespérait de la conversion de personne, pas même de la sienne, quand M. Montaigne promettait de prier à cette fin.

Ce fut sous sa conduite qu'elle fit cette fois encore sa

1 Lyon, 22 novembre 1810.

- On lui donnait aussi le nom de arand'maman pour les mêmes raisons.

3 Paris, 6 janvier 1811. •

FA VISITE A CUIGNliRIS 227

retraite spirituelle. Une lettre qu'elle écrivit de là à Mm0 Duchesne fait voir avec quelle générosité elle y chercha Dieu seul : « Ma résolution est prise, et j'espère que, pendant la retraite que je vais faire, elle se gravera plus profondément dans mon cœur : c'est la docilité aux ordres de mon bon Maître. Bon plaisir de mon Dieu, que vous devez être cher au cœur qui aime! N'éprouvez-vous pas, ma chère, combien cette conformité avec votre Créateur inonde Pâme de la plus douce paix? Je ne veux plus rien refuser à mon Dieu. C'est trop peu encore : je désire aller audevant de sa volonté, et l'embrasser avei joie, quelle qu'elle soit. Mon Dieu, soutenez ma faiblesse! Et vous, ma chère Philippine, priez pour votre mère1. »

Le 7 janvier 1811, la supérieure se mit en route pour visiter Cuignières, au diocèse de Beauvais, la seule de ses maisons qu'elle ne connût pas encore. Une neige épaisse cou* vrait alors tous les chemins, et ce ne fut pas sans difficulté que Mm0 Barat parvint à la pauvre habitation de ses maîtresses d'école. Six religieuses y vivaient dans une indigence qui n'était égalée que par leur patience joyeuse. On avait cru que leur maison pourrait devenir un refuge pour la Société, en cas de proscription, et on leur avait prescrit conséquemment de se cacher, sans même correspondre, du moins ouvertement, avec leurs compagnes. Dociles à à cette consigne, les sentinelles perdues s'étaient tenues à leur poste, solitaires, silencieuses, résignées à l'oubli, à la faim, à tous les maux. Elles avaient beaucoup souffert; et ce fut seulement alors que Mmo Barat put complètement connaître l'héroïque misère des commencements.

1 Paris, 16 décembre 1810.

On lui dépeignit d'abord l'état de celte maison dénudée, et abandonnée depuis 93. Point de vitres aux fenêtres, point de verrous aux portes; pour toute fermeture, des troncs d'arbres que Ton poussait le soir contre le seuil ; pour lit un peu de paille ; une seule robe à chacune pour toutes les saisons, une seule pièce habitable pour toule demeure ; et le reste à l'avenant. Cette pauvreté n'était rien auprès de la privation des secours religieux. L'église du village s'élevait auprès d'elles; mais pendant quelque temps point de prêtre, point de messe, point de communion. Enfin l'indifférence, et bientôt l'hostilité d'un village ignorant et prévenu. En conséquence, d'abord des menaces d'expulsion, puis partout un refus unanime et persistant de leur fournir des vivres; de longs jeûnes forcés, des journées presque entières sans une livre de pain à se partager : tel est le tableau qu'on fit à Mmo Barat des premières souffrances de cette fondation.

Mais on était heureux d'avoir à signaler, à côté de ces angoisses, de secourables interventions de la Providence. Un jour que la mère Desmarquest était malade et transie de froid, un paysan du voisinage, ému jusqu'aux larmes en la voyant si pauvre, lui avait apporté du bouillon pour la réchauffer et une camisole pour la couvrir. On se réjouissait aussi de l'heureuse découverte d'une vieille poutre et de fagots qui, ménagés avec soin, avaient, on ne sait comment, suffi à alimenter le feu de la communauté pendant toute la rude saison. On faisait des miracles d'économie, et tel fromage qui avait paru régulièrement à toutes les collations durant le carême entier, reparaissait encore presque intact le jour de Pâques. Tous ces petits événements étaient autant de sujets d'actions de grâces ; et on n'élait pas loin d'y reconnaître la main

Page 1