‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 108 sur 236 · MONSIEUR L'ABBÉ DE LAMARCHE · texte numérisé non relu

MONSIEUR L'ABBÉ DE LAMARCHE

miséricordieuse qui avait autrefois multiplié les pains au désert5.

Mais la faveur à laquelle nulle autre n'était comparable était la possession de Notre- Seigneur au tabernacle; car, si pauvre que fût la maison , on y avait trouvé place pour une chapelle. Le vénérable M. de Lamarche, alors directeur du collège de Montdidier, y venait tous les quinze jours confesser et célébrer. A la fin, il fixa sa demeure à Cuignières, et les sœurs purent alors apprécier quel directeur le Ciel leur avait donné.

M. l'abbé de Lamarche était un type survivant du vieux clergé français, aussi grand par la science que par le caractère et la sainteté. Il avait, lui aussi, passé par le creuset de la persécution. Il était aumônier des Carmélites, à Compiègne, quand, la Terreur survenant, il avait vu ces dignes filles de sainte Thérèse monter à Téchafaud, au pied duquel lui-même se tenait pour les bénir. Poursuivi à son tour, le confesseur de la foi ne pouvait s'expliquer comment il avait échappé aux bourreaux; mais, à partir de ce moment, sa reconnaissance l'avait porté à consacrer cette vie que Dieu lui avait laissée aux plus humbles et aux plus laborieux ministères. Il avait d'abord acheté et dirigé luimême le collège de Montdidier. Ensuite, s'établissant à Clermont-sur-Oise, l'apôtre du Beauvoisis, ainsi qu'on le nommait, s'était donné la mission de porter les secours religieux aux paroisses rurales les plus pauvres et des plus délaissées. Cuignières était de ce nombre ; M. de Lamarche se sentait attiré dans ce lieu par le Sacré-Cœur, car c'était un grand zélateur de l'amour de Notre -Seigneur Jésus-

1 Voir Notes de la mère Trouvelot, et Souvenirs d'une élève de Cuignières.

Christ. On lui attribuait des lumières surnaturelles pour la conduite des âmes; et tout, en sa personne, respirait tellement la sainteté de l'Evangile, qu'on le vénérait comme un homme de Dieu.

Les religieuses racontèrent à leur supérieure comment ce saint prêtre avait été pour elles la source de toutes sortes de bénédictions. Elles étaient restées pauvres; mais elles avaient été visitées, comprises, et peu à peu secourues : des familles du voisinage leur étaient venues en aide. On parlait surtout avec reconnaissance d'une fille de la Charité, dirigée, elle aussi, par M. de Lamarche, la sœur Véronique, du bourg de Ravenel, femme d'un zèle ardent et désintéressé, tout à la fois médecin, institutrice, catéchiste, qui ne cessa de fournir gratuitement aux pauvres religieuses de Cuignières les remèdes nécessaires aux malades du pays.

Celles-ci s'étaient donc mises à visiter les malades. La sœur Barthélémy Roux, en particulier, excellait dans ce dévouement : c'est par là qu'on triompha de toutes les malveillances. La petite école se remplit des enfants du village. On n'eut, il est vrai., qu'une seule pensionnaire pendant la première année ; mais on en put compter plus tard jusqu'à vingt-six ! La plupart étaient des filles de gros fermiers. La pension était minime, on la payait en denrées; élèves et maîtresses partageaient la même vie domestique et rustique, cuisant le pain, faisant la lessive, se mettant à tout ouvrage, et le divinisant par l'esprit de la sainte Famille. C'était, du reste, sans aucun préjudice des études, dont la force étonnait les visiteurs distingués qu'attirait à Cuignières l'amitié de M. de Lamarche. Dieu présidait à tout. « Cette pensée seule, Dieu nous voit, raconte une des élèves, suffisait à nous maintenir dans l'ordre et le silence,

FERVEUR DE CUIGNIÈRES 231

en l'absence de nos maîtresses. Si même quelqu'une de nos mères, excédée de fatigue, nous semblait près de succomber au sommeil pendant l'étude, nous l'exhortions à dormir en toute sécurité, avec la promesse, fidèlement gardée, de respecter son repos.

La patience, la charité, l'admirable ferveur de cette communauté ravirent Mmo Barat. Elle écrivit de là à Mme Duchesne : « Nos sœurs de Cuignières seront les saintes de la famille, si elles persévèrent ainsi. » Leur nombre s'augmentait. Une postulante, Florentine Cardon, venait d'être admise parmi elles. On y avait aussi envoyé d'Amiens une jeune novice d'une angélique candeur, nommée Euphrosyne Beaumont. Préposée à l'entretien de la petite chapelle, elle avait obtenu la faveur de travailler tout le jour dans le réduit qui servait de sacristie. Elle y portait son ouvrage, et elle vivait là avec Notre-Seigneur dans la familiarité de l'enfant le plus ingénu avec le meilleur des pères. C'est ainsi qu'un jour la pieuse sacristine ayant trouvé dans le corporal une hostie consacrée, commença par l'adorer en se mettant à genoux; puis, allumant les cierges, elle prit elle-même, dans ses mains virginales, le corps de Jésus-Christ, et le porta dévotement dans le tabernacle; après quoi, tout heureuse, elle revint vers ses sœurs rendre compte simplement de la fonction sacerdotale qu'elle venait d'usurper avec tant d'innocence.

Mais, entre toutes ces âmes d'une beauté si diverse, la plus consommée dans l'amour du Crucifix était la mère Desmarquest. Le souvenir de cette vie lui faisait dire à elle-même, bien des années après : « Je n'ai jamais été plus heureuse que dans ce temps-là; jamais je n'ai reçu plus de grâce; jamais je ne me suis tenue plus facilement en la présence de Dieu. » Cette présence de Dieu semblait

rejaillir de toute sa personne. Les gens du village la considéraient comme une sainte, et une grande clarté ayant paru un soir au-dessus de la maison, tout le monde y vit un signe de la bénédiction de Dieu sur la mère et les filles. Mme Desmarquest en renvoyait l'honneur à M. de Lamarehe : « Ne comprenez-vous pas, disait-elle, que le Ciel veut manifester ainsi l'éclatante sainteté de cet homme de Dieu 1 ? »

Ce que Mmc Barat voyait à Cuignières lui inspira le désir d'y prologer son séjour. « Je suis au berceau de Bethléhem, écrivait- elle à Mm0 Duchesne, je m'y plairais si le bon Dieu ne m'appelait ailleurs. Vous Tanneriez vous-même si vous le voyiez. » Il y avait longtemps que son âme aspirait à la béatitude d'une retraite obscure. Récemment encore, ans un de ses voyages de Poitiers à Bordeaux, elle en avait senti un plus pressant désir. « Je rêvais à l'heureuse solitude des Pyrénées, raconte son journal : descendre au premier relais, m'enfoncer dans ces sites arides, me dérober à tous les regards me paraissait le comble de la félicité. Je m'y voyais déjà, et j'en jouissais d'avance. » Or Cuignières lui ofVrait cette solitude sacrée, et c'était le premier attrait que cette humble retraite exerçait sur son âme. La pauvreté de ce « Bethléhem », comme elle l'appelait, était un second titre à sa prédilection. « Nous n'avions là qu'un feu et une chandelle pour tout le monde, disait-elle plus tard, mais c'était le bon temps! » Elle promit d'y revenir; mais avant de le quitter, elle commença par se dépouiller de tout ce qu'elle avait apporté, pour le donner à ses filles et leur ressembler davantage par ce dépouillement.

1 Voir Notice sur la mère Desmarquest. Lettres annuelles du Sacré-Cœur.

Page 1