SA MALADIE A GAND
Au sortir de Cuignièrcs, la mère Carat ne fit que traverser Amiens, et le 17 février elle était rendue à Gand, où elle n'avait fait qu'apparaître une première fois. C'était par là qu'elle devait terminer ses visites ; mais de grandes souffrances de poitrine, aggravées bientôt par des crachements de sang, la forcèrent à un séjour prolongé, qui faillit être le dernier de cette sainte mère ici-bas.
Enfin, n'était-ce pas là le terme et le prix de tant d'immolations? Ne s'était-elle pas assez « laissé dévorer pour Jésus-Christ » ? N'avait- elle pas atteint ce sommet du sacrifice, au-dessus duquel il n'y a plus rien que le repos dans le ciel ? Dieu allait-il apparaître? Mmo Barat le crut, et elle tressaillit d'espérance.
Nous avons déjà vu les dégoûts que la terre lui inspirait. Ils redoublèrent alors. Un des jours de cette maladie, on l'invitait à prendre quelque nourriture : « J'y ai une grande répugnance, répondit la sainte mère, j'aimerais mieux faire oraison. » Puis, avec un élan difficile à peindre, elle récita cette strophe du cantique de sainte Thérèse :
La vie est à mon goût d'une amertume extrême : E;t-ce vivre, Seigneur, que de vivre sans vous?
Si l'amour que je sens est doux, Le terme de l'attente, héhsl nest pas de même. Le corps qui me retient m'empêche de courir,
Et, toujours loin de ce que j'aime, Je me meurs de regret de ue pouvoir mourir!
Elle commença l'autre strophe :
La vie habite au ciel ; heureux qui peut l'y suivre !
« Quelle est cette vie? poursuivit-elle, c'est Jésus. Il habite au ciel , il est aussi sur la terre ; mais que l'exil est
long ! Il n'y a qu'une seule chose qui puisse en adoucir la peine , c'est de souffrir • 1 »
Un autre jour qu'elle était plus malade, raconte la même religieuse, plusieurs d'entre nous se réunirent auprès d'elle, et exprimèrent la crainte qu'elle ne voulût aller au ciel avant nous : « Oh ! non, répondit-elle vivement, j'ai encore besoin de la croix, et vous aussi. Je ne m'en irai pas que la croix ne soit bien gravée dans nos cœurs. »
Mmo Barat avait eu la consolation de retrouver à Gand sa chère fille Thérèse, qu'elle y avait envoyée comme maîtresse des novices. Celle-ci lui prodigua des soins qui la guérirent; mais son affection aurait bien voulu l'enchaîner à ce lieu, comme la malade l'écrivait à Mmo Duchesne : « Nous voilà encore une fois clouées sur les bords de l'Escaut ; notre Thérèse ne veut pas que je la quitte si promptement, et le Seigneur l'exauce. Je souffre; mais, vous le savez, nous devons souffrir sans mourir. Que je serais heureuse s'il en était ainsi M »
C'était le cri de l'amour pur. Même au ciel, Mmo Barat ne vovait rien que l'amour : « A une de nos récréations, est-il raconté encore, elle expliquait aux sœurs cette parole de saint Augustin sur le bonheur du ciel : Videbimus, nous verrons Dieu; laudabimus, nous le louerons; amabimus, nous l'aimerons! Quand elle fut arrivée à ce mot amabimiis, elle s'arrêta, disant qu'elle craignait d'en affaiblir le sens en cherchant à le dévelop per. « Oh ! s'écrio « t-elle, celui-là seul qui a aimé peut parler d'amour! »
Dans ces états sublimes, il n'y avait guère que la langue des vers et le chant des cantiques qui pussent répondre
i Relation de la mère A. Michel. — 2 Gand, 23 avril 1811.