CHAPITRE II
FERVEUR D AMiENS LA CRISE — LE TRAVAIL DES CONSTITUTIONS
De mai 18H à décembre 1815
La supérieure générale arriva à l'Oratoire dans le courant de mai 1811.
Hâtons- nous de le dire : c'était toujours, dans bien des sens, la première maison de la Société. Grâce à la circonspection de Mmo Barat, la fervente communauté était tenue dans l'ignorance de la situation pénible de cette sainte mère. Là aussi, là surtout, Notre- Seigneur régnait : et il faut s'arrêter devant le spectacle d'édification que cette maison présente durant toute cette crise.
D'abord le noviciat avait rarement donné de plus riches promesses. Il est vrai que déjà le Ciel s'était hâté de prendre les prémices de cette virginale moisson. Une de celles que Mmo Barat eut le regret de ne plus retrouver en ce monde fut Euphrosyne Beaumont, que nous avons vue à Cuignières vivre avec Jésus-Christ dans une si ravissante familiarité. Revenue à Amiens, elle s'y était doucement endormie en Dieu, le 9 novembre 1809. Le matin de ce jour, sentant venir l'agonie, Euphrosyne avait demandé à sa supérieure la permission de mourir, comme s'il se
fût agi d'une action ordinaire. Ce qu'ayant obtenu, elle dit : Jésus, Marie, et elle expira. Sa mère, entrant alors, fit éclater sa douleur, t Que n'ai-je pu, disait-elle, avoir du moins le dernier regard de mon enfant ! » Alors la supérieure s'adressant à morte : a Ma fille, lui dit-elle, regardez votre mère! » Euphrosyne obéit comme elle avait toujours obéi pendant sa vie; à l'instant on vit ses yeux s'ouvrir d'eux-mêmes et se fixer sur sa mère. Ils restèrent ainsi ouverts, à la stupéfaction des sœurs et des élèves, qui vinrent la contempler, en baisant son front plus beau que jamais le monde ne l'avait admiré. Msr l'évêque d'Amiens, apprenant ces merveilles, déclara aux religieuses qu'elles venaient de perdre une sainte sur la terre et de gagner une protectrice dans le ciel ».
Une autre fille, non moins chère à Mmc Barat, ne semblait plus tenir que par un fil à ce monde qu'elle n'avait jamais aimé. C'était Herminie de Rougé, créature plutôt angélique qu'humaine, qui, après avoir parcouru les chemins de l'exil, en Suisse, en Allemagne, en Pologne, en Russie, était venue finalement consacrer au sacré Cœur une vie qu'elle avait vouée dès L'âge de huit ans à la virginité. « L'époux que j'ai choisi , écrivait-elle à sa famille, sera seul capable de faire mon bonheur, car je suis sûre qu'il est infiniment parfait et qu'il m'aimera toujours. » Elle ne fut pas trompée. « C'est ici le paradis, écrivaitelle d'Amiens; et je pense qu'au ciel même je ne trouverai rien de meilleur, car j'ai ici Jésus -Christ et j'entends chanter les Anges. » Mais bientôt une longue maladie de langueur acheva en elle cette conformité avec Nôtre*
1 Voir sa Notice nécrologique, 1er vol. des Circulaires, p. 2. — Ce fait a été très souvent raconté, avec tous ses détails, par Mme de Charbonnel, témoin oculaire.
Seigneur, de laquelle elle disait : « Celui qui aime se transforme dans l'objet aimé : quel bon Tout que Jésus ! Priez pour que mon amour soit ma mort corporelle et ma vie spirituelle. » Quand Mme Barat la revit à Amiens, son grand corps amaigri semblait ne plus tenir à la terre, qu'elle quitta, en effet, environ un an après, le 1er août 1812. La veille, ayant reçu le viatique, elle dit : a C'est demain la fête de saint Pierre es Liens : saint Pierre me délivrera ! » En effet, ce jour-là, Herminie de Rougé, âgée de vingthuit ans, exhala son âme sur les pieds du crucifix qu'elle n'avait pas quitté ■•
Ces modèles, ces souvenirs, excitaient de plus en plus la ferveur des novices, « Enfermées alors dans notre noviciat , raconte la mère de la Croix , nous avions sous les yeux les exemples des jeunes professes qui passaient encore deux années avec nous. Chacune se distinguait par quelque vertu spéciale, poussée jusqu'à l'héroïsme. Dans la sœur Louise Véron; c'était l'amour de Jésus-Christ et le bonheur de souffrir pour Lui. Un jour qu'elle travaillait avec une hachette, ayant l'esprit tout en Dieu, il lui arriva de se couper la première phalange du doigt. Sans en paraître émue, elle s'arme de ses ciseaux, détache du doigt la chair qui y tenait encore, la jette sur le fumier, comme si c'eût été une mèche de cheveux, enveloppe de son mou* choir sa main ensanglantée, puis poursuit son travail sans proférer d'autre parole que son cri habituel : a Mon Dieu, a que je vous aime ! »
Une autre, M110 Antoinette de Gramont, se distinguait par la fidélité de son obéissance, a Le premier coup de
1 Cette admirable vie du plus grand intérêt a été très bien racontée dans un volume manuscrit de 316 p. in-4°, tiré de la bibliothèque du château du Tremblay.
la cloche nous faisait interrompre toute occupation, raconte toujours la môme religieuse, et je me souviens qu'un jour M110 Antoinette, encore postulante, ayant été surprise par la clochette de l'oraison avant que sa toilette fût terminée, resta ainsi à genoux, durant une heure entière, avec ses longs cheveux épars sur ses épaules. »
Antoinette de Gramont n'était pas la première personne de sa famille que reçût le Sacré-Cœur. Elle retrouvait à l'Oratoire Eugénie, sa sœur aînée, femme du premier mérite, qui portait, dans un corps petit et disgracié, une dignité rare, une intelligence d'élite, un caractère élevé, un cœur ardent quoique contenu. Très appréciée par ses supérieures d'Amiens, peut-être ne lui manqua-t-il que d'avoir passé par l'école douce et forte de Mm0 Barat pour que, plus tard, hien des regrets lui fussent épargnés.
A côté du noviciat, et en communauté presque complète avec lui, florissait le pensionnat, qui puisait, dans le contact journalier des postulantes, un surcroît de ferveur. Et ici encore, que de noms nous aurions à citer! Combien nous pourrions enregistrer de promesses que l'avenir devait tenir si magnifiquement! Telle était alors la maison d'Amiens : c'était a l'arbre aimé de Dieu dont parle rÉcriture, que sa main a planté sur le bord des eaux, pour porter ses fruits dans la saison favorable. »
Cependant l'orage se formait au-dessus de sa tète. S'il n'atteignait pas ses branches chargées de si belles fleurs, déjà il commençait à agiter sa cime, et d'un instant à l'autre il pouvait tout dévaster.
L'action de Mme Barat, ainsi que nous l'avons vu, avait été tristement diminuée à Amiens. Or, l'effet inévitable de l'abaissement de l'autorité dans une maison religieuse, c'est que l'intégrité de son esprit s'en ressent, comme un