‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 112 sur 236 · FERVEUR DU NOVICIAT D' AMIENS · texte numérisé non relu

FERVEUR DU NOVICIAT D' AMIENS

courant se ressent de l'appauvrissement de sa source. Dans cet état de choses, l'esprit dont la sainte mère et le Père Varin étaient dépositaires, l'esprit du sacré Cœur, allait-il demeurer dans ceux qui se substituaient à ces deux fondateurs? Une œuvre de grave importance allait le révéler.

Depuis quelques années, le Père Varin, de concert avec la mère fondatrice, s'occupait de donner à la Société ses Constitutions. Dans ce dessein, il s'était associé quelquesuns de ses plus sages amis, tels que le Père Barat, et, plus tard , le Père Druilhet. Il paraît qu'on avait également accepté la collaboration de M. l'abbé de Saint-Eslève. Mais un tel caractère pouvait- il s'accommoder d'un rôle partagé? Directeur de la maison mère d'une Société dont il se laissait volontiers appeler officiellement le fondateur, iM.de Saint- Estève s'imagina que la mission d'en être le législateur lui revenait de droit. Il en fit donc son affaire, et il se mita l'ouvrage avec un zèle dévoué, mais trop inconscient de ce qu'était le Sacré-Cœur, son esprit et son but.

L'esprit du Sacré-Cœur devait être éminemment l'esprit apostolique et conquérant de saint Ignace, fondu avec l'esprit suave et enflammé de sainte Thérèse. Son origine même le disait assez, puisqu'en se*suscitant cette nouvelle famille, Dieu lui avait donné pour père le précurseur des Jésuites en France, et pour mère une jeune aspirante au Carmel. Cette indication lumineuse échappa à M. l'abbé de Saint- Estève, qui d'ailleurs faisait médiocrement de cas et du Père Varin et de Mmo Barat. Quant au but divin et humain de l'Institut; quant à la rénovation et à la propagation du culte du sacré Cœur au sein du refroidissement religieux de ce siècle; quant à cette dilatation du règne de l'amour de Jésus-Christ par l'adoration et par l'éducation,

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ce furent choses accessoires pour le législateur. Même dans son projet le nom de Sacré-Cœur n'était plus conservé à la Société; celui d'Apostolines, imaginé par lui, avait prévalu dans les conseils de l'Oratoire.

Dès lors la rédaction de M. de Saint- Estève ne fut plus qu'un ouvrage de compilation. Il lui donna pour base la règle de Saint-Basile : terrain vague, sur lequel chacun, depuis quinze siècles, peut bâtir selon le plan particulier qu'il préfère. S'il fallait un modèle, l'Institut de saint Ignace ne se présentait-il pas naturellement comme type? N'était-ce pas une mine d'or que ses Constitutions? M. de Saint-Estève n'y puisa presque rien. Mais Mme de Sambucy, sa sœur, maintenant professe à la maison de l'Oratoire, avait été ursuline : il rit aux souvenirs de cette sœur des emprunts tellement considérables, que plusieurs purent croire qu'il voulait simplement fondre la Sociélé dans celle de Sainte-Angèle. Enfin MmcBaudemont avait été Clarisse : on en fit également mémoire en quelques points. D'autres associations furent mises de même à contribution; et de tous ces éléments sortit une constitution religieuse quelconque, remplie de choses louables, mais sans unité, sans physionomie ni caractère propres.

Mme Barat étant donc venue à Amiens, en mai 1811, y prit une première connaissance de l'ouvrage. Elle en fut peu satisfaite, et elle en référa tout de suite à son frère et au Père Yarin. Tous deux le désapprouvèrent, comme, l'atteste la lettre adressée peu après à Mme Duchesnc : « Veuillez dire à votre mère Deshayes qu'elle ne laisse pas percer, surtout à Amiens, l'improbation complète que le révérend Père Yarin a donnée, sur le rapport de mon frère, à la dernière rédaction des règles faites chez Mm6 Baudemont. La plus grande réserve est absolument néces-

saîre, sinon je me trouverai dans un extrême embarras1.» Avant de se prononcer, la supérieure attendait le signal indispensable de l'Esprit de lumière, duquel elle écrivait: « Les fruits de la fidélité à l'Esprit du Seigneur sont inénarrables. Tout mon chagrin en ce monde est d'en avoir manqué. Ah! s'il m'était donné de vivre une seconde vie, ce serait pour ne plus obéir qu'à l'Esprit-Saint, et n'agir que par lui », »

Mais si la prudence de la mère générale lui suggérait de se taire, son zèle lui commandait de servir, de défendre la cause du sacré Cœur. Le sacré Cœur n'était pas seulement sa vie à elle, c'était encore le tout de sa Société. Elle ne resta pas à Amiens pour y discuter, inutilement d'ailleurs, cet indiscutable objet de ses alarmes; mais elle se mit en campagne pour s'en faire l'apôtre. En propager l'esprit, aller de foyer en foyer en raviver l'amour, lui parut être la meilleure et unique manière d'en faire prévaloir le nom. C'est dans ce dessein que pendant quatre ans nous allons la voir errer de ville en ville, prier, lutter, souffrir. On dirait Marie Madeleine qui, étant venue au sépulcre pour y adorer, n'a trouvé qu'un tombeau vide , et qui s'en va consternée, demandant son bon Maître à toute créature : Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils Vont mis.

Mme Barat partit donc au commencement de juillet, épuisée de santé, chancelante à chaque pas, mais forte et vaillante d'âme. « Ceux qui se donnent à Dieu doivent avoir un cœur de lion , » disait Jean d'Avila. C'est ainsi que Mm# Barat protestait d'avance qu'elle ne défaillirait

i Poitiers, 11 octobre 1811.

2 A la mère Giraud , 4 juin 1811.

point, et que la grâce serait plus grande que sa croix. « Ne croyez pas, écrivait- elle, ne croyez pas que ce soient mes sollicitudes qui me causent cette fatàlesse. Ma confiance en Dieu augmente avec les difficultés. Prions, soyons fidèles, et notre Dieu ne nous abandonnera pas : Qui habitat in adjutorio Àltissimi, in protectione Dei cœli commorabitur. »

Elle visita d'abord Poitiers, où elle trouva les mères Grosier et de Charbon nei; puis Niort, où l'attendaient Mmcs Geoffroy et Giraud. C'étaient autant d'âmes fidèlement dévouées au Cœur de Jésus, « Chaque soir, rapporte le journal de cette dernière maison, notre mère nous faisait la lecture du règlement, qu'elle accompagnait de belles réflexions sur la grandeur de notre état, dont le but est de faire connaître et aimer le sacré Cœur de notre divin Maître. » D'ailleurs elle gardait le silence sur le projet des Constitutions; et la mère du Châtaignier, qui en flairait quelque chose, lui ayant curieusement demandé un jour: i £h ! ma mère, voudrait-on faire de vous une abbesse, et de nous des chanoinesses? » elle se contenta de sourire, et lui dit de se tenir en tranquillité làdessus.

Même conduite à Grenoble, où elle fut retenue par la maladie durant l'automne et l'hiver de 1812. Nous l'avons vu , Grenoble était le Béthanie de Mme Barat. C'était là qu'elle trouvait, dans les intervalles de sa longue passion, l'amitié, le repos, le recueillement de l'âme. Le 20 novembre, se rappelant que ce monastère de Sainte- Marie avait été le témoin de ses premières joies de mère spirituelle, elle écrivait : « Depuis ce temps je n'ai guère eu de jouissances. Vous le comprenez : alors nous étions des enfants, et Notre -Seigneur nous traitait en conséquence;

maintenant nous sommes ses épouses, et comme telles il nous faut la croix, toujours la croix. »

En même temps elle priait : c'était son autre grande ressource. La bonne mère Duchesne l'avait mise d'autorité dans une petite chambre qu'elle avait agrandie et chauffée exprès, mais dont l'avantage le plus apprécié par Mme Darat était la solitude, et le voisinage de Jésus-Christ. « Je suis tout à fait seule dans ce quartier, écrivait-elle; j'ai tenu à n'avoir personne. Lorsque les rats font le sabbat au-dessus de ma tête, ce qui arrive assez souvent, j'en suis quitte pour veiller le temps que durent leurs jeux1. » Veilles pieuses, nuits solitaires de Saintc-Marie-d'en-Ilaut, que vous ressembliez à celles que Jésus-Christ faisait sur la montagne, « dans l'oraison de Dieu, » et d'où il descendait à l'aurore, pour reprendre le travail et le combat! Le 21 novembre fournit à Mme Barat une nouvelle occasion d'enflammer l'âme de ses filles pour le divin Cœur qu'elle ne perdait pas de vue. Ce jour, anniversaire de la fondation de la Société, était également celui dans lequel, sept ans plus tôt, elle avait reçu les vœux de ses sœurs de Grenoble. Elle rappelait que « là, la veille de la fête, elle les avait réunies toutes dans la chambre peinte, autour de la grande cheminée, le Père Barat au milieu d'elles! La encore, le lendemain, au pied des autels, elle était devenue leur mère, et par-dessus tout, Jésus, leur aimable Maître, était devenu leur époux5! »

Sûre de leur fidélité, et d'ailleurs désireuse de s'éclairer elle-même, Mmo Barat crut devoir communiquer à ses sœurs, du moins à quelques-unes, les nouvelles Constitutions, qu'elle leur commenta avec une loyauté qui ne

1 A Mm« Ghaud, 20 novembre 1812. — 2 [bid%

laissait rien p rcer de son jugement propre. Mais dans toutes les maisons, la réponse était la même. « Nous sentions, témoigne une des mères d'alors, que le sacré Cœur ne vivait pas dans ces Constitutions, et nous y cherchions vainement cet esprit suave et fort qui avait été le principal attrait de notre vocation. »

Cependant à cette époque une circonstance politique venait d'entourer leur auteur d'un prestige qui devait rejaillir sur son ouvrage. Depuis le mois de juin 181*2, M. de Saint- Eslève avait été enlevé soudainement d'Amiens par la police impériale et interné à Paris. C'était pendant sa réclusion, peu rigoureuse d'ailleurs, qu'il avait mis la dernière main à l'œuvre des statuts, qu'on avait ensuite adressée d'Amiens à toutes les maisons de la Société. Aux yeux de ses fidèles, le législateur portait l'auréole du martyre; et cette voix de prison, on le pensait du moins, ne pouvait manquer d'être accueillie partout comme la voix de Dieu même.

On espérait surtout ce favorable accueil de la maison de Gand, qui était une colonie d'Amiens. Ce fut donc en toute confiance que l'Oratoire envoya l'aimable mère Ducis pré^ senter les nouveaux statuts à la fondation belge. Sa mission ne fut pas heureuse. La supérieure de Dooresele, Mme de Peilaranda, déclara que, pour elle, elle avait souhaité de vivre sous la règle de Saint -Ignace, et qu'elle se retirerait de la Société plutôt que de se conformera une Constitution où elle ne retrouvait rien de ce qui l'avait attirée. Ce premier jugement, par la fausse application qu'elle en fit plus tard, devint pour elle le principe de funestes écarts.

Cependant tout languissait par suite de cet état de choses. De nouvelles fondations étaient demandées en France et à l'étranger; il fallait refuser, il fallait ajourner, toujours pour les mêmes causes : la suspicion du

gouvernement au dehors, et un commencement de désunion au dedans. Mme Barat, s'affligeant de cet amoindrissement de !a gloire de Dieu, disait en parlant de cette douloureuse captivité de son zèle : « C'est le plus pénible de tout! se résoudre à voir la foi périr de tous côtés, et ne rien faire ou presque rien pour arrêter les progrès de cette perte! Ah! ma fille, pourquoi aussi sommes-nous si mauvaises et si peu ferventes! Tout dort. Nous sommes les disciples absorbés dans le sommeil du jardin des Olives, tandis que notre Maître souffre. Du moins, écoutons ses avis et la plainte de sa tendresse: veillons et prions sans cesse; demandons -lui la grâce de le suivre jusqu'à la croix, et d'être du petit nombre de ceux qui savent gravir cette montagne rude et chère. »

D'autres fois, elle s'humiliait et s'accusait elle-même, comme la première coupable de ce ralentissement dans les conquêtes de Dieu. « C'est une désolation, disait- elle à Emilie, de voir que l'œuvre de Dieu soit arrêtée par notre faute. Ah! que dis -je, mon enfant? c'est bien la mienne toute seule. Heureuse au moins si la grande peine que j'en ressens pouvait compter pour une partie quelconque de ma pénitence 1. »

Désormais assurée de la réprobation à peu près unanime des règlements d'Amiens, Mme Barat pensa que le temps était venu de leur opposer les vraies règles du Sacré- Cœur, en s'inspirant des conseils du premier fondateur, et en les délibérant mûrement avec lui sous le regard de Dieu.

Dans ce dessein, prenant avec elle la mère Deshayes, la supérieure partit de Grenoble le 2o septembre 1813, et elle se mit en route vers le lieu d'exil du Père Varin.

* Niort, décembre 1811 , et Grenoble, 28 janvier 1813.

On était à une des plus lugubres époques du règne impérial. Les derniers et rares débris de la campagne de Russie rentraient en France. Mme Barat ne rencontrait sur les routes, dans les champs, que des bandes d'infortunés soldats, exténués, à demi gelés, plus semblables à des fantômes qu'à des êtres vivants. La ville de Besançon en était encombrée, et ce fut les larmes aux yeux que la servante de Dieu la traversa pour se rendre au château de Chevroz.

Le château de Chevroz est une construction massive et sévère du XVe ou xvi° siècle, avec une vieille tour, quatre tourelles aux angles, des fossés à demi comblés, un unique et bas étage caché sous de grands arbres, au fond de la vallée de l'Ognon, qui borde le parc et parfois en inonde les murs. Tout à côté se trouve l'église du village. C'est là, dans l'intérieur d'une famille profondément chrétienne et réglée comme une communauté, que le Père Varia vivait exilé depuis cinq ans. Mmo Barat y venait asseoir avec lui les bases des statuts que le fondateur n'avait cessé de méditer dans sa retraite.

Ce travail fut avant tout une œuvre de prière. Voici, en substance, le tableau qu'un témoin oculaire nous fait des réunions de Chevroz: « Chaque matin, je servais la messe au Père Varin, et Mm3 Barat y communiait. Pendant le jour, cette sainte femme faisait de longues séances à l'église. Le soir, vers les huit heures, qui était l'heure du souper, la famille réunie l'attendait vainement pour se mettre à table : elle était encore à l'église. On m'envoyait la chercher avec une lanterne, et ce n'était pas sans peine que je la découvrais dans l'ombre, blottie derrière un grand banc, anéantie en la sainte présence de Dieu. Il me fallait l'appeler plusieurs fois... « Je vous suis, mon enfant, »

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me répondait-elle à la fin; elle se levait et sortait; je marchais devant elle en tenant ma lanterne, et c'était ainsi qu'elle rentrait au château. »

Le même témoin ajoute : « Chaque jour, peu après la messe, j'apercevais le Père Varin se promenant, avec la mère fondatrice, d'un air très recueilli, dans les allées de tilleuls et de châtaigniers qui environnent le château de Chevroz. Je remarquais le Père qui, tenant à la main un carnet et un crayon, marchait lentement, faisant de longues pauses au même endroit, écrivant, effaçant1... » Il était facile de voir qu'ils élaboraient une œuvre de grande conséquence; et l'on se demandait ce que serait une règle mûrie dans de tels conseils, inspirée par de si longues et si profondes oraisons, écrite dans l'action de grâces de la communion, et comme sous la dictée du Cœur de Dieu même.

Mme Barat quitta Besançon au commencement de novembre. Le 16, elle écrivit à ses filles de Grenoble : a Dans le courant de l'année, je vous porterai le résultat du travail que nous avons fait, et qui, j'espère, sera pour votre plus grand bien. Je remets à cette époque le projet que nous avions formé précédemment de revoir ensemble nos saintes règles1. »

De Besançon, la mère générale se dirigea vers Paris, où, après avoir fait sa retraite, elle arriva à Amiens le 14 janvier 1814.

Elle trouva la maison dans la même ferveur. Depuis l'année précédente, janvier 1813, Mmo Prévost y était rentrée avec sa petite colonie du faubourg Noyon. Maî-

1 Voir Lettre du Père Jeantier, S. J. — Vannes, 2 juillet 1865. * Joigny, 16 novembre 1813.

tresse d'instruction dans le pensionnat, elle voyait affluer autour d'elle une jeunesse destinée à faire un jour l'édification du monde et son charme le plus pur. Elle comptait, en même temps à ses classes gratuites plus de cent cinquante filles de pauvres et d'ouvriers. Elle se donna sans réserve à la mère Barat, de laquelle elle disait, au souvenir de ce temps: « Je fus comme investie d'un sentiment de vénération qui, joint à celui de la reconnaissance, me fit lui ouvrir mon âme tout entière. Sa vue seule, son silence même me pénétrait. Il me semblait que dans cette mère se réalisait cette parole du Psalmiste : « Toute la « beauté de la fille du roi est dans son intérieur. » Je sentais près d'elle ce que je ne voyais pas ; et si je n'avais été si dépourvue de vertu, j'aurais couru à l'odeur de ses parfums. »

L'Oratoire venait de faire une grande conquête. La mère de Mmes Eugénie et Antoinette de Gramont avait suivi ses filles au Sacré-Cœur d'Amiens. Mme la comtesse de Gramont d'Aster, née Marie-Charlotte-Eugénie de Boisgelin, était une des plus nobles épaves de la Révolution. Autrefois, dame d'honneur de Marie -Antoinette, elle avait orné toutes les fêtes du petit Trianon et de Versailles; puis, les mauvais jours venus, elle avait dû s'enfuir. De la rive du Rhin, où elle s'était réfugiée, elle avait offert à Marie- Antoine de revenir la servir au péril de ses jours. «Je neveux pas qu'elle revienne, lui fit répondre la reine, elle est mieux là qu'ici; » puis, portant la main à sa tète : « Vous lui direz que mes cheveux sont devenus tout blancs. » Poussée successivement, par l'émigration, à Mayence, à Lausanne, à Milan, puis finalement à Richemond en Angleterre; là, bientôt devenue veuve, avec deux filles et un fils, sans ressources,

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