SON RETOUR A AMIENS
sans fortune, elle avait été réduite, avec la marquise de Chabannes, sa sœur, à ouvrir un pensionnat qui lui permît de vivre et de faire vivre les autres. A son retour en France, elle s'était d'abord retirée à Amiens, près de l'Oratoire où avait été élevée sa seconde fille. Ensuite elle avait vécu tantôt à Tours, dans le palais de son oncle, le vieux cardinal de Boisgelin, tantôt à Paris, rue de Sèvres, dans la maison des filles de Saint-Thomas de Villeneuve, ne s'oo cupant plus que de Dieu, de ses enfants, et des pauvres. C'est là qu'elle avait reçu souvent Mmo Barat, durant les retraites que celle-ci faisait sous la direction de M. Montaigne, et une union toute sainte s'était formée entre elles. Quelle joie n'était-ce donc pas pour la supérieure de retrouver à Amiens, au rang des novices, sa noble hôtesse de Paris! Quel soutien qu'une telle amie dans la crise présente! Elle la voyait obéir à sa fille Eugénie, maîtresse du noviciat, avec une simplicité qui ne considérait que Dieu. « Toute notre maison, écrivait-elle, est dans l'attendrissement d'un si touchant spectacle ». » Elle la vovait renouveler sa jeunesse comme celle de l'aigle dans le foyer de ce Cœur, avec lequel cette sainte femme était dans une union dont elle-même disait: « Dieu m'a mise dans une oraison passive et de simple regard , où Dieu seul fait tout et où l'âme reçoit tout de Dieu. Il me donne une tendance continuelle à être toute à Lui, et à lui tout immoler». » Elle supplia la supérieure de l'admettre à faire profession au plus vite : les circonstances pressaient , le roi rentrait en France, la cour pouvait la reprendre. M1»» Barat reçut ses engagements solennels le 17 avril 1814 : elle avait
1 A Mm° Dnchcsne, Paris, 28 avril 1814.
2 Lettre à son confesseur. — Voir Notice sur sa vie. Paris. 183G.
quarante-huit ans! Dix jours après, Louis XVIII, passant par la ville d'Amiens, la pressa de venir reprendre aux Tuileries, auprès de Madame Koyale, ses anciennes fonctions. Mais alors sa vie ne lui appartenait plus, elle venait de s'engager à la cour du Roi des rois.
Rentrant dans un tel milieu, après trois ans d'absence, la supérieure générale avait le droit de dire: a Je suis parfaitement contente de la famille où je vais passer l'hiver ■ ; » et quelques mois après : « Tout va ici parfaitement; l'obéissance, la régularité, le bonheur régnent dans cette famille; aussi le bon Dieu la bénit- il sensiblement5. » Il n'y avait pas eu d'interrègne pour l'amour de Jésus -Christ, même au foyer Je la crise que nous traversons.
D'autre part, les lumières que la supérieure rapportait de Chevroz, les concessions que sa charité avait faites à M. l'abbé de Saint-Estève, celles qu'elle attendait de lui, lui donnaient l'espoir d'une prochaine conciliation. « Je suis, ma chère Emilie, dans mon ancienne famille, écrivait-elle dès la première semaine de son séjour à Amiens; je n'y suis point dans le repos; mais un grand bien est déjà résulté, — non de mon travail, ma fille, car je ne suis, comme vous savez, capable de rien de bien, — mais plutôt des leçons et des conseils que j'ai reçus des amis du Seigneur5. »
Cette confiance fut trompée. La bonne volonté de Mme Barat allait échouer contre des événements imprévus qui forment la seconde phase de cette crise d'Amiens.
L'Empire venait de tomber : sa chute, en mettant fin à
« A Ém. Giraud, Paris, 14 décembre 1813.
2 A Mme Duchesne, Amiens, 20 février 1814.
3 Amiens, 19 janvier 1814.