‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 118 sur 236 · SON UNION AU CRUCIFIX · texte numérisé non relu

SON UNION AU CRUCIFIX

le lô avril, elle écrivait à Mm0 Giraud : « Qu'adviendrat-il? je ne sais, ma chère Emilie, mais j'ai maintenant de la peine à m'inquiéter. On peut s'affliger des maux qui nous arrivent, mais s'en troubler, non. Notre bon Maître n'ordonnera rien que pour notre bien. Abandonnons-nous donc à Lui sans réserve, et conservons notre paix pour l'aimer plus parfaitement. »

Cette paix dans la souffrance, elle la puisait en Dieu. On montre encore à Amiens, et nous avons visité avec vénération une petite tribune, voisine de sa chambre, donnant sur le sanctuaire, et décorée d'une peinture murale représentant Jésus-Christ que ses bourreaux attachent à la croix. Là, la mère fondatrice, pendant des heures entières, méditait cette scène de la crucifixion, dont elle imprimait chacun des stigmates dans son cœur. Longtemps après encore, elle ne revoyait jamais cette tribune sans émotion : « J'y ai beaucoup souffert, mais j'y ai beaucoup aimé, » disait- elle.

Cependant la maladie l'avait laissée sans forces. Quand le temps était beau, on lui faisait respirer le grand air dans le jardin, assise dans une chaise roulante, que traînait la sœur Madeleine, boulangère de la maison. Sœur Madeleine Raison était une de ces âmes simples qui aiment Dieu du plus naïf mais du plus courageux amour. Ancienne bénédictine chassée de son couvent par la révolution, elle n'en était sortie qu'avec son abbesse, Mm0 de Thémines, qu'elle avait servie, consolée dans sa vieillesse, assistée à sa dernière heure. Ensuite s'associant avec quelques chrétiennes aussi décidées qu'elle, elle s'était dévouée à cacher et servir les prêtres persécutés, exposant sa tête héroïquement et simplement, comme elle faisait toute chose. Elle avait ainsi sauvé le Père Loriquet, qui l'avait ensuite

donnée au Sacré-Cœur. Mme Barat aimait l'entretien de cette humble fille: et, pendant ses promenades, la vue de cette âme si grande dans son humilité lui faisait plus de bien que la chaleur du printemps1.

Toutefois ce n'était guère dans ce milieu d'Amiens , toujours si orageux, qu'elle pouvait guérir. Le médecin déclara que le séjour de la campagne était indispensable à la convalescente. Elle choisit Cuignières, et elle partit pour s'y rendre, le 21 juillet, veille de sainte Madeleine.

Là, sous la conduite des mères Desmarquest et Deshayes, toutes les âmes étaient unies, tous les cœurs lui étaient dévoués. On se porta à sa rencontre; on voulut fêter le jour de sainte Sophie; un trône de feuillage, des bouquets de bluets, de bonnes et franches paroles en firent tous les frais. On se livrait de temps à autre à des excursions champêtres. La supérieure montait à âne ; maîtresses et élèves l'entouraient et chantaient près d'elle en marchant. On se reposait et on faisait un goûter dans les bois; la mère générale tenait la conversation gaiement et pieusement. On s'arrêtait à causer avec les villageois: « Eh bien, père Jumel. demandait à l'un d'eux la mère Desmarquest, la grêle a donc perdu vos récoltes, l'autre jour? — Madame, le bon Dieu l'a voulu, et je n'ai qu'à me soumettre à sa sainte volonté! » C'est ainsi que les choses simples, les bonnes âmes, les cœurs vrais, toutes les belles œuvres de la nature et de la grâce eurent toujours le don de verser à Mmc Barat l'oubli de ses souffrances5.

Mais le plus grand bienfait du séjour de Cuignières, ce

1 Mm° Herbet; lettre du 18 novembre 1868 , et lettre du Père Loriguet à la mère d'Avenas.

2 Notes de la mère de la Croix. — Item, Journal de la Probation, Sjuin 1855.

SON REPOS A CUIGNIÈRES 263

furent les encouragements de M. l'abbé de Lamarche. Cet homme était vraiment extraordinaire. Il portait dans les choses de Dieu cette intuition qui est le génie de la sainteté; et des hauteurs où le plaçait cette sainteté éminente, les horizons les plus profonds et les plus lumineux se découvraient à ses regards. Pour lui, le tout de la question débattue aujourd'hui, c'était d'être ou de n'être pas Tordre du Sacré-Cœur. Il faisait ressortir l'économie divine de son institution, sa place prédestinée et providentielle à notre époque, ses fonctions dans l'Église, sa mission, son avenir; et voici de quel ton de prophète il en écrivait, quelque temps après, à Mmo Barat : « Ma chère et digne mère, c'est au moment où l'édifice ébranlé est près d'être renversé de fond en comble, c'est à cette heure que je me dis : « Voilà l'instant où Dieu va faire éclater sa sagesse et « sa bonté, car il faut que rien ne paraisse humain dans a cet ouvrage. » Alors chacun sera bien forcé de s'écrier: a Le doigt de Dieu est là ! » — Puis , donnant la raison de cette confiance, il disait : • Depuis trente ans, j'ai été intimement persuadé que ce serait au sacré Cœur de Jésus que l'on serait redevable du retour de la religion en France, comme je l'ai prêché publiquement. J'ai toujours cru qu'il fallait une Société proprement dite du Sacré-Cœur pour accomplir ce miracle, le plus grand miracle que le Seigneur ait opéré en France. »

Enfin, aux prétentions de M. de Saint- Estève, M. de Lamarche faisait cette objection, qui était péremptoire à ses yeux : « Sa fondation de Rome, n'étant pas placée sous le vocable du Sacré-Cœur, ne peut pas être celle à qui Dieu réserve l'honneur de rendre de grands services dans notre patrie1. »

« Cuignières, 17 février 1816, n° 51 du dossier d'Amiens.

Affermie par ces grandes vues, Mme Barat attendait une réponse qu'elle avait sollicitée de Rome. Plus de huit mois auparavant, elle s'était adressée au Père Panizzoni, alors provincial des Jésuites d'Italie, pour lui faire connaître sa conduite dans le passé, et lui demander celle qu'elle devait suivre à l'avenir. Dans les derniers jours d'août la réponse arriva : le Père Panizzoni s'étant démis de sa charge, un secrétaire inconnu prenait la plume en son nom, et voici, en résumé, ce que ce secrétaire mandait à Mme Barat :

« Un Institut était constitué maintenant, reconnu et approuvé par le Souverain Pontife; et cet institut n'était autre que celui de M. de Saint -Estève. Ce prêtre qui, depuis dix ans, dirigeait la Société, dont il était regardé comme le seul fondateur, en devenait également le supérieur unique. Ni Mmc Barat ni ses complices (c'était le terme de la lettre) ne pouvaient se soustraire à cette juridiction, sans encourir l'excommunication fulminée expressément par le concile de Trente. La seule maison autorisée était celle de Rome, de laquelle relevaient désormais celles de France. D'ailleurs, en cas qu'une d'elles refusât de se soumettre, le Pape avait déclaré qu'il la supprimerait, pour éviter le scandale de la division. Il n'y avait donc plus qu'à donner son adhésion. Pour plus de facilité on pouvait adresser l'acte de cette adhésion à l'auteur de la lettre, qui se faisait fort d'obtenir une réponse favorable de Mmc la supérieure de la maison de Rome. L'honneur de Dieu, le bien de la paix, la gloire de l'Eglise, même la foi et le salut n'étaient possibles qu'à ce prix1. »

Cette pièce était un véritable arrêt de mort. Ainsi c'en était fait du Sacré-Cœur, de l'œuvre inspirée à Tournély !

1 Rome, 5 août 1815.

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