SON ESPOIR EN DIEU
Nous avons raconté quelle fut la force d'âme de Mrae Barat dans la lutte, sa générosité dans la soumission. 11 est moins de notre sujet et surtout de notre goût de triompher de son adversaire, en racontant comment ses menées furent découvertes et amenèrent sa ruine. Disons seulement qu'on reconnut que cette lettre qui avait provoqué tant d'orages et fait de si profondes Llessures, cette lettre signée d'un nom italien inconnu1, pleine d'allégations aussi fausses que ce nom, cette lettre était de lui l
Elle tomba d'elle-même. Mme Barat, la dernière à croire à la fraude, prit encore la peine de la réfuter, sans se donner le plaisir trop humain de la confondre. Elle s'était fait du respect de la charité une loi si inviolable que, pendant plus de huit ans que dura ce conflit, il n'est pas tombé de sa plume un seul mot d'accusation ou de plainte contre cet homme, dont même elle s'abstient partout de prononcer ie nom. Mais ni M. l'abbé Perreau, secrétaire de la grande aumônerie, qui l'avait démasqué, ni Msr de Demandolx, évêque d'Amiens, qui l'avait vu de près, ni MraG de Gramont d'Aster, qui connaissait personnellement notre ambassadeur à Rome, ne se crurent obligés aux mêmes ménagements. Msr dePressigny rassura la Société sur le fait de l'approbation des Constitutions de la maison de Saint-Denis : « A Rome, écrivit-il, on ne procède pas si vite, et avant d'approuver les congrégations on les éprouve *. » Quant à M. de Saint-Estève, ses patrons le désavouèrent; son frère même, M. de Sambucy, le blâma. Il dut bientôt quitter Rome, abandonnant sa fondation à
1 Elle était signée Stefanelli.
* Lettre aux vicaires généraux de Poitiers.
ses destinées précaires, et il rentra en France, avec le même zèle, mais non avec la même considération. Ce malheureux esprit s'était perdu par ses excès.
Il semble d'ailleurs que Dieu n'ait permis cette crise que pour mettre dans un contraste éclatant et instructif l'esprit de l'homme et le sien : d'un côté l'infatuation présomptueuse de soi-même, de l'autre l'humble dépendance des ordres de la Providence, à laquelle finalement le triomphe est assuré, selon ce mot de Bossuet : « Croyez que les personnes mal intentionnées ne font pas tout le mal qu'elles veulent. Dieu se montre le moteur des cœurs, et fait tourner à ses fins même les passions injustes ; et je ne vois rien de bon que de s'abandonner à Lui en pure perte, car cette perte, c'est un gain assuré1. »
Ainsi Mm0 Barat l'avait- elle compris. Refusant de descendre dans l'arène où tant de passions s'agitaient contre elle, elle resta sur les hauteurs douloureuses mais sereines de l'oraison et de l'immolation. C'est là que nous l'avons vue s'attacher à la croix et s'en faire une sorte de rempart inexpugnable à tous les traits d'en bas. C'est là que nous l'avons vue puiser dans la grandeur même de ses souffrances, et dans l'abandon absolu de tout espoir humain, cette espérance en Dieu, que maintenant nous allons voir remplie et couronnée. « Lorsque Nostre-Seigneur fust en croix, dit saint François de Sales, il fust déclaré Roy par ses ennemis eux-mêmes. Ores, sachez que toutes les âmes qui sont en croix sont roynes. »
Enfin plus haut encore, plus haut que le triomphe de la sainteté patiente de Mm0 Barat, plus haut que le triomphe de son autorité que nous raconterons, il y en
1 Bossuet, à Mme Albert de Luynes, lettre 72e. Meaux, 18 avril 1692.