PACIFICATION D'AMIENS
Fidèle à cet esprit, la sage mère se garda bien d'assembler d'abord la communauté : elle annonça seulement qu'on pouvait venir la voir en particulier. « La première ibis qu'elle réunit ensuite ses religieuses, raconte le journal deMme de Gramont d'Aster, c'est à peine si elle effleura le sujet de l'irrégularité où l'on était venu; mais elle s'étendit longuement sur la bonté de Jésus-Christ et ses bienfaits envers la Société. » Elle lut les Constitutions, et les noms des sacrés Cœurs de Jésus et de Marie furent l'aimant qui commença à attirer les âmes. On venait secrètement la visiter, on pleurait à ses genoux , on se relevait réconcilié : « Je n'ai pas de plus grand bonheur que celui de pardonner, » se plaisait à répéter la clémente mère.
Une neuvaine qu'elle fit faire au sacré Cœur de Jésus acheva la victoire. Il ne resta plus, à la fin, que deux dissidentes; elles rirent leur soumission en particulier; et, le 12 février, Mme Barat se rendit auprès de Monseigneur, pour l'informer que les Constitutions étaient désormais acceptées unanimement. L'évêque lui en témoigna une vive satisfaction : « Enfin vous voilà miennes, tout à fait miennes, lui dit- il. Jusqu'ici, c'est à peine si vous m'apparteniez; vous serez désormais la plus chère portion de mon troupeau 1 . »
Cette nouvelle fut reçue avec une joie indicible par tous les amis du sacré Cœur : « Vous allez donc désormais ne former qu'un cœur et qu'une âme pour glorifier Dieu par le Cœur sacré de Jésus- Christ, écrivit M. Perreau. Quel touchant spectacle! combien vous devez en jouir, Madame, vous qui ne soupiriez qu'après cet heureux moment l... C'est là une faveur toute particulière, que vous
1 Journal de Mme de Gramont d'Aster, p. 14.
devez sans doute à votre tendre dévotion aux sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, et à la pureté de vos intentions, comme à la simplicité de votre obéissance. Lorsqu'on est heureux de mourir à tout, pour ne vivre qu'à Jésus-Christ et ne chercher que Lui, on est sûr de le trouver ■ . »
L'abbé Gaston de Sambucy écrivit dans le même sens à la supérieure : a Bénissons le Seigneur d'avoir fait succéder le calme à l'orage; tous les cœurs de vos filles, un instant divisés, n'avaient pas cessé d'être à Lui; après cet exemple nous pouvons espérer tout de sa grâce pour l'avenir 2. »
M. de Lamarche, plus ému que les autres, écrivit « que de longtemps ses larmes n'avaient coulé si délicieusement. » Il se porta garant auprès de Mme Barat que a celles de ses filles qui avaient eu le plus de peine à se rendre, donneraient bientôt au Sacré-Cœur le plus de satisfaction 3. »
Une réparation spontanée et éclatante justifia promptement cet espoir. On était dans la retraite préparatoire au renouvellement des vœux, et Mme Barat y faisait chaque jour la conférence. Elle y parla avec une si aimable charité que, dès le second jour, les cœurs, qui ne s'étaient encore qu'entr'ouverts , se sentirent pressés d'éclater devant elle. L'entretien achevé, la mère générale se levait pour se retirer, lorsqu'une des plus anciennes se jeta à ses genoux, et d'une voix brisée par le repentir : « Ma Mère, lui ditelle, nous vous reconnaissons bien pour notre véritable mère ; daignez aussi nous reconnaître pour vos vraies
1 Paris, 15 février 1815. — Affaires d'Amiens, n. 50. — - Ibid. 20 février 1816. — Ibid., n° 53.
3 Cuignières, 16 février 1816. — Ibid., n° 51.