LA SOLITUDE DU COEUR
nous continuons à la bien dégager, il ne tardera pas à venir, et il comblera tout de son immensité. »
Enfin, voici comment cette grande âme se faisait de toute créature un degré d'ascension pour remonter vers Lui : « 0 mon Dieu, disait-elle dans ses heures d'angoisses , que notre pauvre cœur a donc à souffrir jusqu'à ce qu'il se repose uniquement en vous! Quant à moi, en voyant tout ce qui m'environne, volontiers je dirais avec un Saint du dernier siècle : « Non, vous n'êtes pas mon Dieu! » Si j'entends avec charme l'homme instruit et aimable déployer dans sa parole les richesses de son esprit, je suis bientôt obligée de dire en m'élevant plus haut : Non, vous n'êtes pas mon Dieu! Si je converse avec un saint, je bénis le Seigneur de lui avoir donné un petit écoulement de la perfection infinie, mais bientôt je dis encore : Non, vous n'êtes pas mon Dieu ! Mais ce Dieu vers qui je m'élance sans pouvoir atteindre à Lui, ce Dieu pour qui je suis faite, du moins quel est-il donc? Ah! mon Dieu est un Dieu caché!... Arrêtons-nous là, ma fille; lorsque nous nous reverrons, nous parlerons du Dieu caché et du Dieu inconnu. Quel traité une âme intérieure et aimante pourrait faire sur ces paroles ! Je sens quelque chose , mais je ne pourrais l'exprimer : c'est encore pour moi le Dieu inconnu... Adieu, je déraisonne. C'est pour ménager ma réputation que je me tais et vous quitte. Adieu f ! »
Cependant la supérieure s'était remise à ses œuvres. Depuis la chute de l'Empire et le retour de la liberté religieuse, la résidence de Cuignières n'avait plus de raison d'être, si même cette raison avait jamais existé. On en»
1 A la mère Thérèse, Paris, 2 février 1816. — Item, 24 septembre 1816 et 12 mars 1817.
tendait des hommes du plus grand mérite regretter que tant de vertu et d'instruction demeurassent enfouies dans un village. Le maire de Beauvais M. d'Hécourt, le préfet M. Maxime de Choiseul d'Aillecourt, le vicaire général M. l'abbé de Clausel, prièrent Mm6 Barat de transférer l'établissement de Cuignières dans leur ville. La supérieure y consentit. Le 13 février 1816, une douzaine de charrettes, couvertes de draps blancs, transportèrent à Beauvais la communauté et le pensionnat, avec leur pauvre mobilier. La maison qu'on leur donnait venait d'être quittée par le petit séminaire. C'était un ancien couvent de Dominicains, fondé, croyait-on, dès le XIIIe siècle, et honoré des miracles du patriarche de l'Ordre. On y reprit la clôture que n'avait pas permis le séjour au village. Ce changement, on le devine, fut pénible aux pensionnaires. Renfermées maintenant entre d'épaisses murailles, elles regrettaient Cuignières, sa liberté, sa vie simple, même sa pauvreté. On en parla longtemps, et c'était avec des larmes qu'on se rappelait, par exemple, les heureux jours de congé, où l'on courait par les champs, en chantant des cantiques et en cueillant des fraises.
Mmo Barat vint présider à l'installation du Sacré-Cœur de Beauvais, qui se fit le 19 mars, fête de saint Joseph. Elle fut très solennelle. M. l'abbé de Clausel y parla éloquemment, en présence des premiers personnages de la ville. Les écoles des pauvres s'ouvrirent; le pensionnat se constitua. M. l'abbé de Lamarche continua ses soins aux mères et aux enfants de cette petite famille, qui s'accrut rapidement sous le gouvernement de Mme Desmarquest; et à peu de temps de là, Mmo Barat écrivait à la mère Duchesne : « Beauvais offre un spectacle tout à fait consolant. Plus de quatre-vingts pensionnaires, pieuses comme