LES FIDÈLES DU SACRÉ-CŒUR
gique de son épouse, puisait là, dans ce Cœur blessé de son Sauveur, le désir de se faire prêtre et victime comme Lui. M. le duc Eugène de Montmorency y communiait fréquemment. Le comte de la Ferronnays témoignait le désir que deux de ses enfants, son fils Charles et sa sœur, y fissent le même jour leur première communion, avant de les emmener dans son ambassade de Saint-Pétersbourg. Ce fut surtout le rendez-vous des plus grands ouvriers de la reconstruction religieuse en France. Des débris de l'ancienne Compagnie de Jésus, comme le Père de Grivel et le Père Fontaine, étaient heureux d'y voir Jésus- Christ honoré par un culte cher de tout temps à leur Société. L'abbé de Forbin-Janson , de retour des saints lieux, y enflammait les âmes par le tableau de la voie douloureuse de l'Homme-Dieu. Des évêques nouvellement éhis.-oiï "consacrés, M. Soyer, nommé évêque de Luçon; M. de Beauregard, nommé évêque de Montauban; M. de Villèle, nommé évêque de Verdun; M. de Bombelles, récemment évêque d'Amiens, s'y rendaient pour jeter le poids de leur nouvelle charge dans le Cœur secourable qu'on y adorait. Des missionnaires, des religieux, comme l'abbé de Lestrange, embrasaient les sœurs du zèle des missions ». Chacun de ces personnages s'édifiait de l'entretien de Mm0 Barat; et le duc de Rohan, en particulier, s'habitua dès lors à la vénérer comme une mère et à la consulter comme une sainte.
Mmc Barat acceptait ces relations du dehors comme un devoir d'état; mais ce contact de la grandeur effarouchait plutôt son humilité, en même temps que les affaires contrariaient son goût pour la vie intérieure. Elle en confiait
1 Voir Journal (te la maison de Paris, par Mme Duchesn?; passim.
ainsi ses regrets résignés à la mère Thérèse : « Vous rappelez-vous, ma chère fille, les doux moments où nous soupirions pour la solitude et pour l'éloignement de toutes les affaires? Hélas ï cet attrait devait être sacrifié : il n'était sans doute pas dans la volonté de Dieu. Ah! qu'il m'en coûte encore d'être obligée d'y renoncer, peut-être pour toujours! Il est si difficile de porter cette solitude dans le secret de son cœur, qu-and on vit parmi le tracas des hommes! C'est pourtant, ma fille, ce que le bon Dieu veut de nous 1. » — Et quelque temps plus tard à la mère Duchesne : « Combien de fois ma pensée se reporte vers le temps heureux passé sur la paisible montagne que nous habitions ensemble! Rarement nous étions interrompues par les visites, et le seul nuage qui s'élevait entre nous venait de mon refus de recevoir quelques personnes. Le bon Dieu m'en punit bien ; car il m'en donne au centuple, ce qui est ma grande croix. Puisse -je en faire mon mérite * !» — « Le bon Dieu , disait-elle à une autre de ses tilles, nous veut dans la ville que nous aimons le moins. Acceptons notre exil; restons -y en paix, et ne pensons qu'à nous unir à Celui qui devra être notre partage éternel 3. »
D'ailleurs deux grands objets suffisaient à remplir le temps comme le cœur de Mme Barat : le noviciat et le pensionnat de cette maison de Paris, « Notre petit noviciat commence à bien aller, écrivait la mère Barat le 14 septembre à Mme Giraud. Mais il faut des années pour former une épouse du sacré Cœur de Jésus. Priez pour ce noviciat : c'est de cette source que sortiront les ruisseaux qui
1 Paris, 18 septembre 1S16.
2 A Mme Duchesne, 10 juillet 1S10.
3 A Mme Eugénie de Giam.nl, z7 juillet 1S18.
LE NOVICIAT CÉNÉRAL 3ig
iront arroser nos plantes. » Dans ce dessein de les former a supérieure demanda au père Roger, alors maître des novices des jésmtes, de prêcher une retraite à sa communauté. El1* ^-rit le 13 novembre, en la fè tel ■*- Stanislas Kos,ka .. C'é,ait en ce même jou qu se,ze ans auparavant, le PèreVarin avait permis aux rois o quatre sœurs de 1. rue de Tonraine de se consacT » -cre Coeur dans la même Société qui revenait aujourdtmi, ma,s adulte et constituée, à son point de
A la suite de la retraite, qui fut de quinze jours, quelques postulantes rentrèrent dans le monde les al s s alferm.rent dans leur vocation. On remarqu surtout 1 Jh.-g.-en, qu'elle opéra dans une jeune novice ar Hv de Gr noble, et nommée Eugénie Aude. C'était une nature ardente un esprit délié, une âme affectueuse, nne volonté
able des plus généreux desseins, mais le monde avait aU,re et possède son cœur. Sa famille, qui était de Mou- ■ers en T.ranta.sc, l'avait beaucoup produite en Italie et on 1-rance, et ,1 avait fallu un grand coup de la grâce pour rompre le charme mondain qui la fascinait. Elle racontait qu un soir elle revenait d'une réunion, encore toute parée quand, se mctfant derant sa
la face de 1 Bcce horr.o meurtrie et sanglante! Aussitôt rejetant ses va.ns ajustements, elle se voua au service de Homme de douleurs, et bientôt elle entra à Sainte- Mar,e-d en-Haut. Mais le siècle avait iaissé en elle son empreinte. Pendant son postulat, ses compagnes sounaient de ses manières mondaines, de ses belles salufa- Hons, de ses trois toilettes par jour ! Même sous le voile de
1 Journal, par Jl« Duchesns, p. 30.
novice qu'elle portait maintenant, elle laissait voir encore, non sans complaisance, l'élégance de sa taille et les avantages de sa personne. La retraite du Père Roger acheva sa conversion; et on ne tardera pas à voir ce que cette âme de mondaine changée en âme d'apôtre était capable d'accomplir pour Dieu et le prochain1.
Il y avait peu de semaines où il n'entrât quelque nouvelle postulante. Entre celles qui donnèrent le plus d'édification dans ces premières années, il faut nommer Mmo Cécile Camille. Née dans le palais de nos rois, bercée sur les genoux de l'ange de la cour, Madame Elisabeth, qui lui avait appris ses premières prières, puis frappée du même coup que la Maison de France, elle avait de bonne heure regardé la souffrance comme sa vocation. Un jour, à dixhuit ans, se trouvant à Saint-Sulpice, dans la chapelle de la Sainte-Vierge, elle avait demandé au Seigneur de la faire souffrir toute sa vie. Depuis lors, elle ne fit plus que languir et dépérir. La bonne mère Barat ayant cru nécessaire d'avancer, pour cette cause, le jour de sa profession : « Je vous remercie, ma mère, répondit Cécile, mais c'est l'extrême-onction que vous me donnez là ! » Toutefois , son courage suppléant à ses forces , elle compta bientôt parmi les meilleures maîtresses du pensionnat de Paris.
Le Père Varin secondait puissamment Mme Barat dans la formation religieuse de ses filles. Dès que la Société de Jésus avait été rétablie par le pape, il avait fait pour y entrer un second noviciat; et ayant prononcé ses vœux le 19 juillet 1816, fête de saint Vincent de Paul, il vint six jours après apporter au Sacré-Cœur la sainte ardeur du
1 Notes sur 3/me Aude, par Mme Amélie Ramel.