MADAME EUGÉNIE DE GRAMONT
est bien édifiante ici par son humilité. Elle ne fait pas plus de volume que la dernière novice. A table, elle prend toujours ce qu'il y a de plus grossier, s'occupe d'une lessive, du b, a, 6a des petits enfants, comme si elle gouvernait une maison nombreuse, tient beaucoup à la régularité; enfin, c'est sans contredit un des sujets les plus distingués de la Société1. »
Mmo Barat, qui, suivant un mot de la mère Thérèse, « avait l'œil de l'âme très fin, » avait compris de bonne heure cette riche nature. Elle avait pu, comme tout le monde, admirer dans sa fille de rares facultés : ce discernement du monde, cette sûreté de conseil, cette force de caractère, ce génie de gouvernement, enfin ce puissant esprit, relevé par de grandes manières, qui, dès qu'il se produisait, la rehaussait tellement, qu'il ne permettait plus d'apercevoir l'irrégularité de sa petite taille. Elle possédait aussi de grandes qualités d'âme : du dévouement, du courage, de la sensibilité, avec cette générosité religieuse qui, dans le Sacré-Cœur, est un fonds de famille. Mais, à côté de ces dons, il y avait quelques lacunes qu'il n'était pas possible à la supérieure de se dissimuler. C'était, comme on l'a vu, une facilité extrême à se laisser fasciner, avec une difficulté égale à se déprendre; une très insuffisante éducation religieuse, faite uniquement à l'école de M. de Saint-Estève et de M™ Baudemont; dès lors, un peu de l'esprit dominateur et entreprenant de ce directeur et de cette institutrice; enfin, le sentiment intérieur et le témoignage extérieur d'une supériorité de naissance et de talents, qui est la plus dangereuse des flatteries. Que de ressources, mais que de périls! que de moyens, mais que
1 Paris, 18 août 1816, à la mère Thérèse.
d'obstacles! quelle impulsion cette femme pouvait imprimer vers le bien; mais quels entraînements elle pouvait subir encore, et faire subir aux autres! La question était donc de savoir à qui cette âme se donnerait. Mm0 Barat la pressa de se donner à Dieu dans un attachement filial et indissoluble à la société du Sacré-Cœur. Et comme par nature, par vocation, par grâce, elle ne connaissait pas d'autre moyen d'action que l'amour, elle l'aima plus que les autres ; elle l'aima en raison des regrets qu'elle lui avait coûtés, des appréhensions qu'elle lui donnait, des espérances qu'elle en concevait : l'amitié de Jésus-Christ pour son apôtre repentant eut, dans celle de cette mère pour la fille de ses larmes, une image lointaine, mais lidèle.
Il est juste de dire que Mme Barat fut promptement payée de retour; et le premier sentiment qui s'éveilla dans l'âme de MmQ de Gramont fut un regret du passé tellement véhément, que ce sa faible santé, ébranlée par les tourments qu'elle avait éprouvés, paraissait compromise ». Mmede Gramont d'Aster s'en alarmait. Mme Barat, pour la guérir, l'envoya à Amiens passer l'automne de l'année 18 17. Mais la vue des lieux témoins de ses fautes ne fit que rouvrir ses blessures. Ayant eu alors l'occasion d'écrire aux sœurs de la maison de Rome, ses anciennes compagnes, Mme Eugénie de Gramont en profita pour placer, sous les yeux de M. de Saint -Estève , l'expression indignée de son repentir. Il fallut que Mnle Barat la consolât, l'adoucît , pansât cette plaie cuisante ; et avec quelle bonté, quelle délicatesse! c De grâce, lui écrivait-elle, ne pensez plus au passé que pour remercier le Seigneur de vous avoir éclairée. Encore une fois, ma chère tille, vous croyiez bien faire; le bon Dieu ne juge que les intentions.