MADAME EUGÉNIE DE GRAMONT
Vous voyez qu'il vous a ramenée dans le sein de votre mère; et quelle autre que vous y repose plus solidement? Jamais vous ne m'eussiez été si chère! Disons donc : félin culpa, puisque cette faute a été toute matérielle et sans malice ». » Et dans une autre lettre : a Dieu a agi avec miséricorde envers moi, puisqu'il m'a donné ma chère fille qu'on avait voulu enlever à sa mère. Pourrais-je après cela me plaindre de quelques peines que j'ai eues à souffrir et que j'avais si bien méritées? »
Cependant parmi ces consolations, et au sein du repos qu'elle prenait à Amiens, Mrae Eugénie de Gramont recevait les plus inquiétantes nouvelles. La fièvre putride, comme la nomme Mm0 Duchesne, venait de se déclarer dans la maison de Paris. Une jeune pensionnaire, M110 Pauline de Choqueuse, la première atteinte, n'était pas encore remise qu'une de ses compagnes, M110 Caroline de Montsaulnin, fut prise du même mal, mais avec de plus alarmants symptômes : l'épidémie préludait à des rava^ss mortels.
Mme Eugénie de Gramont demanda à revenir immédiatement. Mmo Barat l'en empêcha : i Ma fille, ma chère fille, lui écrivait-elle, surtout ne vous tourmentez pas pour votre enfant. Je suis là, je tâche de veiller, et elle est bien soignée par moi, je vous en réponds2. »
On vit alors, en effet, a tout ce que le cœur pur d'une vierge peut contenir de tendresse et de courage maternels, » comme Bossuet le dit de Marie. Mais, malgré ce dévouement de la mère générale, le mal s'aggravait : a Que j'ai de chagrin ! s'écriait-elle dans une seconde lettre, Caroline est bien mal; je ne vous le cacherai pas :
1 Paiis, septembre 1817. — 2 Ibidr 28 septembre 1817.
nous avons peu d'espoir de la conserver. C'est un ange ; elle a reçu tous les sacrements dimanche passé, ayant sa pleine connaissance. On lui a donné la première communion , et aujourd'hui le scapulaire : c'est mon unique consolation. Mon déchirement est de voir la douleur de son père; priez pour lui ». » Elle ne put la sauver; et le lendemain, 4 octobre, l'infortunée supérieure commençait sa lettre par ce cri de douleur et d'espérance chrétienne : « Elle n'est plus, notre Caroline! ou plutôt elle commence à vivre de la véritable vie dans le sein de Dieu, où elle s'est envolée hier, après une assez longue mais paisible agonie. Faites prier pour elle, quoique nous croyions bien qu'elle n'en a pas besoin. Elle a paru devant Dieu, riche d'innocence et de mérites, car on ne peut être plus pieuse que ne l'a été cette enfant dans le cours de sa maladie. Remercions donc le Seigneur, et vivons de l'espérance de la revoir un jour • 1 »
Mme de Gramont n'y tint plus; le 8 octobre, elle était revenue à son poste. Mme Barat lui avait dit : a Le bon Dieu, j'espère, sera apaisé par la mort de notre petite victime. » Il n'en fut rien , et la maîtresse générale n'arriva à Paris que pour être témoin de nouveaux déchirements. Une toute jeune enfant, Cécile de Couronnel, fut atteinte si violemment que bientôt on perdit l'espoir de la conserver. « Que vous dire, ma pauvre amie? écrivait Mme Barat à la mère Prévost, supérieure d'Amiens, Cécile est très mal. Elle a fait ce matin sa première communion... Faitesvous l'idée de la douleur de sa mère, de l'inquiétude des autres parents, enfin de notre position. Redoublez donc
Paris. 3 octobre 1817.
Ibjd.. t octobre 1^17.