‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 146 sur 236 · SON ADIEU A LA COLONIE · texte numérisé non relu

SON ADIEU A LA COLONIE

déjà longtemps d'avance, je ne pouvais l'envisager sans en éprouver des déchirements, que ne devais -je pas souffrir à l'heure même! » — Ailleurs elle dit que a l'attrait qu'elle avait toujours eu pour cette vocation se réveilla en elle avec plus d'arJeur, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'envier le sort de ses filles ».

a Quant à la mère Duchesne, raconte le journal de la maison de Paris, elle aurait eu à modérer la joie qu'elle éprouvait de partir pour se rendre enfin au but de tous ses vœux1. » L'heure du sacrifice la trouva intrépide. Après avoir reçu l'adieu de quelques personnes chrétiennes de sa famille, telles que sa cousine Mme de Rolin, et pris un repas à la hâte, elle se leva la première : la voiture l'attendait. Elle reçut les embrassements de la mère Rarat et de la communauté; elle encourageait tout le monde. Voyant Octavie Berthold qui pleurait malgré elle en faisant ses adieux, elle lui prit la main, et, l'entraînant avec force, lui fit franchir le seuil. Quelques instants après la diligence de Bordeaux emportait les cinq religieuses loin de la maison qu'elles ne devaient plus revoir.

Mme Duchesne, en partant, avait laissé entre les mains de M. l'abbé Perreau une lettre importante, pour qu'elle fût remise à Mme Barat. C'était un long document destiné à donner à sa supérieure les preuves surabondantes de sa vocation, dont elle décrivait l'origine et les progrès. Le mémoire se terminait par ces humbles et fortes lignes : « Permettez, ma bonne mère, que je vous demande de nouveau pardon de toutes les peines que je vous ai causées. Dieu me met en voie d'expiation, en m'imposant la

1 Journal de la maison de Paris , 1815 à 1822. — A partir de cette date, il est écrit de la main de Mme Henriette Girard.

charge que vous m'avez donnée. Mon plus grand bonheur sera de vous former de dignes filles; sinon, j'aime mieux mourir1. »

Mme Barat lui adressa sa réponse à Bordeaux : « Je n'avais pas besoin de cet exposé pour être convaincue que le bon Dieu vous appelait à cette sublime vocation. La persévérance de vos désirs, la facilité avec laquelle ce projet, en apparence si difficile, s'est exécuté, quand le moment marqué par la Providence a été arrivé, le concours des moyens qui se sont trouvés réunis pour favoriser ce départ qui coûtait tant à nos cœurs, enfin la force que le bon Dieu vous a donnée pour triompher de tous les obstacles, tout me prouve que le Seigneur vous appelait à fonder une maison du Sacré-Cœur en Amérique, malgré les réclamations de la prudence humaine ■. »

Une autre prudence, celle de Dieu, dirigeait Mme Barat; et si l'on a compris facilement la sagesse de ses hésitations, il n'est pas plus difficile d'entrer dans les motifs de son consentement. L'Amérique, à cette époque, était encore une terre neuve. Ce n'était pas d'après les descriptions poétiques alors fort en vogue qu'en jugeait Mme Barat. Mais ces États, rendus naguère indépendants avec le secours de nos armes, avaient, reçu nos prêtres réfugiés ou proscrits; et la divine semence, portée par la tempête révolutionnaire , y promettait déjà une première moisson. N'était-ce pas le moment d'y envoyer des ouvrières pour la cultiver? En outre, cette terre de la liberté ne pourraitelle pas devenir une terre de refuge pour le Sacré-Cœur, si l'ancien continent, perpétuellement secoué par les ré-

1 M>Jrnoire autogr., 4e feuille, fin.

2 Paris, 12 février 1818.

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