SES VUES SUR L'AMÉRIQUE
volulions, venait à manquer sous ses pas? Puis,-— et c'était là certainement une des vues premières de Mme Barat, — les missions étrangères, avec leurs sacrifices et leur vie de périls, n'auraient-elles pas l'avantage de présenter continuellement à la Société l'idéal et l'exercice de cette générosité, qui est l'esprit du Sacré-Cœur et son essence même? Enfin, comme l'Institut, répondant à tous les attraits de perfection, réunissait déjà la vie active avec la vie contemplative, ne convenait- il pas que la vie apostolique y eût aussi sa place? N'était-ce pas là un autre et adorable côté du Cœur de Jésus- Christ, le Missionnaire par excellence, le Prince des apôtres? Telles furent les pensées qui motivèrent l'entreprise de Mme Barat, et qui vont désormais remplir et animer sa correspondance avec la Louisiane.
En attendant que le vent permît de mettre à la voile, Mm0 Duchesne demeura à Bordeaux, dans cette même maison de Mme Vincent, qui avait reçu jadis la mère générale Le Père Barat ayant sa résidence en cette ville, Mme Duchesne se mit sous la direction de cet homme de Dieu, « qui savait, disait- elle, donner de bons coups pour jeter les âmes dans la perfection. » M. l'abbé Perreau lui envoya aussi de fortifiantes paroles : « Persévérez, ma fille, dans ce saint abandon qui vous permet de dire à Dieu, comme les Apôtres : Seigneur, voici que nous avons tout quitté pour vous suivre, que nous donnerez-vous? Ce qu'il vous donnera, ma fille, pour prix de votre renoncement? Ce sera son divin Cœur pour vous servir d'asile, son esprit pour vous guider, et aussi quelques gouttes de son calice d'amertume pour vous purifier, et vous apprendre à ne vous appuyer que sur Lui. »
Mais le plus précieux de ces encouragements fut celui
3'l0 HISTOIRE DE MADAME BAR AT
qu'elle reçut de Mme Barat : « Maintenant, ma chère fille, lui écrivit cette mère, entrez de plus en plus dans les desseins que ce Dieu de bonté a sur vous. Travaillez à vous rendre de plus en plus digne de son œuvre... Ménagez votre santé : une pénitence bien rude vous tiendra lieu des autres; je veux dire le fardeau de cette place de supérieure que vous avez toujours tant appréhendée. Qu'il me tarde, ma fille, de recevoir de vos nouvelles! Marqueznous au juste le jour de votre embarquement, afin que je puisse ce jour-là communier pour vous, et vous dire peut-être le dernier adieu de ce monde dans le Cœur de Jésus. Adieu! ah! que ce mot me coûte à tracer, mais c'est pour Dieu! Serais-je moins généreuse que vous, qui m'avez donné l'exemple de tant de courage? »
Avant le départ, Mm0 Duchesne et ses sœurs allèrent demander à M^1* d'Aviau sa bénédiction. Un des prêtres présents dit à l'archevêque : « J'ai beau regarder et scruter ces âmes jusqu'au fond, je n'y vois dans toutes qu'un calme inaltérable. — Et de la joie! » reprit vivement Mme Duchesne1.
Enfin, le 21 mars 1818, le vaisseau la Rebecca prit la meràRoyan. M^Dubourg s'était embarqué le 27 juin 1817, sur la flûte la Caravane, que Louis XVIII avait mise à sa disposition pour son transport et celui de ses missionnaires. Il avait, en partant, laissé à un de ses prêtres la mission d'amener la petite colonie des religieuses du Sacré-Cœur. C'était M. Martial, son vicaire général, le seul prêtre qui fût à bord de la Rebecca.
La traversée, qui se fait maintenant en moins de quinze jours, prenait alors près de trois mois. Presque deux
Mme Octavie Berthold, 13 février 1818.
LE VOYAGE VERS L AMÉRIQUE 3 'l 1
s'écoulèrent sans qu'on sût ce qu'étaient devenues les voyageuses. Mme Barat, impatiente, adressait d'avance, à la Nouvelle -Orléans, des lettres pleines d'inquiétude : a Nous ne cessons de faire des vœux pour votre heureux voyage, écrivait-elle le 21 avril. Oh! que nous serons joyeuses d'apprendre que vous êtes enfin arrivées au terme! »
La première lettre que reçut la supérieure générale était datée du 16 mai. C'était à pareil jour qu'un an auparavant elle avait enfin donné son consentement au départ de Mrae Duchesne. Celle-ci lui écrivait des côtes de Cuba, à plus de deux mille lieues de la France. Elle racontait son voyage, dans lequel elle et ses filles avaient beaucoup souiïert. Les mauvais temps, les vents contraires, d'épouvantables tempêtes, le tropique passé et repassé cinq fois, d'insupportables chaleurs, l'infection et l'insalubrité du vaisseau, des commencements d'incendie, la rencontre d'un corsaire, leur avaient fait courir des périls extrêmes et continuels : « Tout cela n'est pas riant pour qui n'y voit point Dieu, » disait Mmc Duchesne. Pour elle, toute à Dieu, elle se plaignait seulement d'avoir été privée du bonheur de la sainte messe et de la communion, même le jour de Pâques! Elle accusait aussi le mal de mer d'avoir dérangé son union à Jésus-Christ. « Il rend les pensées toutes courtes, disait- elle. A peine étais-je capable de tirer de mon cœur de petites aspirations, et encore toutes froides. Je ne savais dire que Ylta, Pater, ou : J'ai tout quitté pour vous, ô mon Dieu1. »
Mmc Duchesne annonçait qu'elle n'était plus maintenant
1 Côtes de Cuba , près de la Havane ; entre le Cuba et le grand banc de Bahama, le 16 mai 1818. Autogr.
qu'à cent quatre-vingts lieues de la Nouvelle-Orléans. C'est là que la mère Barat lui continuait ses lettres. « Personne, lui disait-elle, personne parmi nous ne peut atteindre à votre bonheur, puisqu'il vous est donné de porter la connaissance du Cœur de Jésus à des peuples qui en sont tout à fait ignorants. Combien envient votre sort l ! »
Une de ces lettres laisse voir le fond de ce cœur débordant de courage et de tendresse. Elle est écrite à Grenoble, où cette mère passa l'été de 1818 : « Ah! disait-elle à sa fille, depuis que je suis sur votre montagne chérie, que de pensées, que de souvenirs doux et déchirants viennent tour à tour se combattre! Je crois encore vous voir me recevant pour la première fois, me remettant cette maison, cette famille; je me rappelle le plaisir que j'éprouvais lorsque, revenant de mes voyages, je vous retrouvais dans cette paisible solitude. Qu'il m'a été pénible, cette fois , non seulement de ne plus vous retrouver, mais encore de vous savoir si loin de moi! Il est vrai que la foi vient à mon secours , et je finis , en m'oubliant , par vous trouver bien heureuse! Qu'importe que nous souffrions, pourvu que le Seigneur soit glorifié ! » — A la fin , cependant, elle s'inquiète de ce long silence de ses filles : « Qu'il me tarde de savoir comment vous aurez supporté le voyage! si vous approchez de votre cher Saint-Louis, si vos santés se sont soutenues, enfin, comment vont vos chères compagnes. Il me faut de la patience: depuis Pâques, c'est bien long de n'avoir pas reçu une ligne de vous * ! »
La mère supérieure était encore à Grenoble, lorsqu'aux premiers jours d'août elle apprit l'heureuse arrivée de ses
1 Paris, 21 avril 1818. — 2 Grenoble, 6 juillet 1818.