FONDATION A SAINT -CHARLES
Saint-Charles n'était alors qu'un amas de cabanes , à la limite extrême du parcours du bateau, en face de la peuplade sauvage des Sioux, sans nulle facilité de communication avec la mère patrie, dont plus de deux mille cinq cents lieues séparaient les sœurs désormais. La population présentait un mélange d'Américains émigrés de l'Est, de créoles d'origine canadienne et française, d'Allemands et d'Irlandais, et enfin de métis. Quelques indigènes s'y montraient quelquefois, « plus faciles à attirer par la liqueur que par les sermons, » disait Mme Duchesne. Elle ajoutait toutefois : i Je n'en suis pas moins persuadée que Dieu a ses desseins en nous amenant ici dans leur voisinage. » Le curé de ce bourg était M* Richard, homme d'une bonté profonde, dont l'apparente froideur n'était que l'exagération d'une réserve craintive. Son immense charité ne connaissait pas de fatigues ; mais tant de zèle échouait contre l'égoïsme, l'ignorance et les vices de ce pays. Il appelait le Sacré-Cœur pour fondre cette glace, dissiper ces ténèbres , purifier cette fange.
Aux premiers jours de septembre, l'évèque vint installer lui-même les religieuses. Au sein de deux arpents d'une terre toute nue, s'élevait une maison où il y avait à peine place pour dix personnes. On y disposa une petite chapelle : c'était toujours la première œuvre dans les fondations. Mme Duchesne avait apporté de Grenoble une relique de saint François Régis, son protecteur, et elle avait promis de la faire honorer dans le premier sanctuaire qu'elle fonderait aux missions : on la mit solennellement au-dessus du tabernacle, comme un trophée de victoire.
Par acte authentique daté du 14 septembre, l'évèque revêtit de son approbation l'Institut du Sacré-Cœur, ajou-
tant qu'il « croirait le temps de son épiscopat parfaitement employé, s'il pouvait seulement réussir à le propager dans son diocèse ». L'allégresse des sœurs au sein de leur pauvreté le touchait jusqu'aux larmes : « Voyez ces jeunes personnes qui eussent pu briller ailleurs, et qui sont si gaies. Regardez ce qu'elles font!... » — « Nous faisons des métiers nouveaux , écrivait Mme Duchesne ; nous bêchons le jardin, nous menons boire les vaches, nous portons le fumier, nous nettoyons l'étable, la seule de ce pays, où les animaux errent à l'aventure... Cela me convient à moi... » L'évèque les consolait... « Vous ne serez jamais aussi mal que j'ai été, » leur répétait-il. — Il leur disait d'autres fois : « Vous et moi, nous passerons notre vie dans ce travail ingrat. Il faut défricher avant de cultiver. Un jour, nos successeurs recueilleront dans ce monde, contentons- nous de l'espoir de recueillir dans l'autre. »
Un autre encouragement, d'un ordre plus élevé, vint bientôt animer le dévouement des sœurs. Il y avait plus de six mois que Mme Duchesne n'avait rien reçu de France, lorsque, le 8 octobre, lui furent remises plusieurs lettres de Mmc Barat. Cette mère lui transmettait les paroles par lesquelles le Souverain Pontife avait béni la nouvelle mission du Sacré-Cœur. « Sa Sainteté, mandait le cardinal Litta, a vu avec bonheur comment, abandonnant tout pour Jésus-Christ, et s'élevant au-dessus de la faiblesse de leur sexe , ces religieuses n'ont pas craint d'affronter les mers lointaines , afin de transporter leur pieux Institut dans des pays sauvages, et se consacrer à la plus grande gloire de Dieu, à l'honneur de l'Eglise, et au salut des âmes. Sa Sainteté leur souhaile les succès les plus prospères. En gage de quoi elle donne sa bénédiction, non