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CHAPITRE III

FONDATIONS A CHAJLBERY, A LYON, ET A BORDEAUX Mme BARAT A GRENOBLE — ALOYS1A JOUVE

La mission d'Amérique n'avait pas suspendu le cours des fondations sur l'ancien continent, a Nous sommes pressées de toutes parts pour des établissements, » écrivait Mme Barat à Mme Duchesne. A quoi celle-ci répondait avec autant d'esprit que d'humilité : i Dieu est bien bon de faire croître ainsi cette plante de notre Société. Vous voyez que la Louisiane ne vous a fait aucun tort : nous n'étions bonnes que pour des pays demi- barbares *. »

Mentionnons rapidement quelques-uns de ces travaux entrepris et consommés par Mme Barat.

Nous venons de la laisser à Sainte-Marie-d'en-Haut, où elle s'était transportée, au milieu du mois de juin 1818. « Il me tarde bien, avait-elle dit à la mère Thérèse, d'aller chercher un peu de repos dans vos montagnes; ahl si je pouvais obtenir qu'on me laissât une année au fond de quelque solitude! Mais, pensée inutile! Il ne faut cher-

1 Saint - Charles . 16 décembre 1818.

FONDATION A CHAMBÉItY 3gj

cher noire repos qu'en Dieu, ici-bas; puis dans l'éternité lorsqu ,1 plaira à notre Créateur de nous y appeler - , ' Cette fois, en effet, Grenoble fut pour elle moins un heu de repos quune halte rapide sur la route de Chambery, ou elle éta.t appelée pour une fondation. La Savoie rendue à ses anciens souverains, en vertu des traités de 1810 , .«ut hâte d'effacer, par le bienfait de l'éducation chrétienne, la trace des maux que la révolution et l'inva-

ZrlZT aVâie^ fa!tS * S6S P°Pl,lati0nS- ' °n n>ai™ guère le França.s dans ce pays, écrivait la mère générale. Je I a,me néanmoins, à cause de l'esprit de foi nui T règne. Le clergé est très bon; et les religieuses qui en sortiront seront excellentes >. »

C'étaient des membres de ce clergé, en tête desquels état M Turmaz, depms évêque de Moutiers, qui avaient appelé le Sacré-Cœur en Savoie. Là lui étaitVert un ancenne maison de clarisses, qu'on nommait encore le couvent de Samte-Claire. « On nous attend de Savoie ecnvau la mère générale dès le 11 juillet. Notre maison est déjà meublée, en partie réparée. Une fontaine d'eau v.ve 1 arrose et donne de son abondance à la ville Des jardms .mmenses l'entourent et le décorent. Que faut-il de p us et qu'attendons-nous pour en prendre possession ? Des lettres patentes que l'on n'est pas disposé à donner à des Français, tant on aime notre nation chez les étrangers »! »

Les lettres patentes royales furent enfin délivrées. « Le Se.gneur en soit béni, écrivit la supérieure, nous nous en rejomssons, parce que nous croyons qu'il en reviendra

de la gloire au Cœur de notre bon Maître; voilà quelle doit être notre unique ambition dans ce monde \ » Elle partit deux jours après, pour prendre possession de rétablissement.

C'était le jour même de sainte Madeleine, sa patronne. L'aspect des montagnes, les plus hautes qu'elle eût vues, fut pour elle une fête préférable à toute autre. « Je ne puis vous dire quelle jouissance j'ai éprouvée de passer en route ce jour-là, loin des compliments, et dans la contemplation de la belle nature 2. » Nous avons déjà vu comment les grands spectacles de la création provoquaient en elle cette admiration qui est le signe des belles âmes, et cet élan du cœur qui est le signe des saints.

La vue de la maison qu'on prêtait au Sacré-Cœur lui fut un autre sujet de joie : « Quel joli site! écrivait-elle à Mme Eugénie de Gramont , je ne le quitterai pas sans regret. Cependant, ajoute-t-elle , je compte les jours pour le départ; car, hélas! lorsque je monte sur le penchant de notre montagne, je ne puis espérer, comme la mère de Tobie, de voir arriver sur la route tout ce que j'ai de cher à Paris. »

L'accueil que la mère générale et ses sœurs reçurent à Chambéry ressembla à une ovation. Mais ce début était trop beau; et ce n'est guère ainsi que l'on fonde au Sacré- Cœur. Un coup de vent, faisant soudain tourner l'opinion, suscita l'orage le plus inattendu.

Il n'y avait pas huit jours que Mme Barat était à Chambéry, quand on y vit arriver Mme Baudemont, qui se rendait en France, afin d'y chercher les moyens de sou-

1 A Mrac de Gramont, 18 juillet 1818. — 2 ibid., 2-2 juillet.

CONTRADICTIONS A CHÀMBÉRY 353

tenir sa fondation de Rome. Reçue chez le gouverneur, le comte d'Andezeno, accueillie par l'archevêque, Mr de Solle, et de là agissant à la fois sur le clergé et sur la classe élevée, elle mit l'alarme au camp, opposant la prétendue approbation obtenue par sa communauté à la situation irrégulière, disait-elle, des religieuses venues de France. Cette opinion s'accrédita. « Les bavardages continuent ici, écrivait la mère Barat à M™ de Gramont, que Dieu en soit béni ! » Et dans une autre lettre : « Voilà la croix que le Cœur de Jésus réservait à cette maison. Mais ce sont ces secousses qui, j'en ai la confiance, affermiront la marche de notre petite barque ». »

La mère Barat fut admirable de foi, de confiance et de générosité dans cette occasion. Mmo Baudemont vint la voir, et « fut très bien reçue ». Cette dame lui réclama une somme de mille francs, à je ne sais quel titre ; Mme Barat les lui donna pour le bien de la paix : « Je ne veux pas que la charité soit blessée pour de l'argent; Notre-Seigneur, s'il lui plaît, nous en procurera d'autre, puisque c'est pour son amour que nous faisons ce sacrifice ". » Elle ne s'inquiéta pas de détromper l'opinion en prenant la défense de la Société. D'autres le firent pour elle : M. l'abbé Rendu, M. l'abbé Perreau, M*> Soyer, MF de Beauregard, M. Gaston de Sambucy éclairèrent MëT de Solle. La confiance revint avec la vérité; c'était l'issue qu'attendait la foi imperturbable de Mme Barat : « Vous croyez, écrivait-elle, que cette bourrasque m'a tourmentée? Point du tout; j'étais persuadée, au contraire, qu'il en résulterait un plus grand bien pour nous. Tout, dit

1 Chambéry, 2 août, à Mm<> de Charkmnel.

2 A Mm° Eag. de Gramont, Chambéry, 3 août.

l'Apôtre, contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. Ne voulons-nous pas l'aimer? Eh bien ! ne craignons donc rien. »

En même temps, attentive à ce que la charité fraternelle ne souffrît point de ces dissentiments, la mère générale prescrivit « de ne parler de ces personnes qu'en bien i ». On raconte que le- meilleur moyen de s'assurer les bonnes grâces de sainte Thêrêsj était de parler d'elle en mal. On en pourrait dire autant de Mme Barat.

Elle laissa la mère Bigeu au couvent de Sainte- Glaire, en qualité de supérieure; et, à la fin d'août, elle quitta Chambéry pour se rendre à Lyon.

Il y avait longtemps qu'une fondation du Sacré-Cœur y était demandée; mais, les négociations entamées dans ce but étant restées sans résultat, la mère générale ne voulait, cette fois, s'arrêter dans cette ville que le temps d'y célébrer la Nativité de la Vierge Marie. Le jour de cette fête, elle alla entendre la messe à la cathédrale, dans la chapelle de Notre-Dame, et elle y communia avec une grande ferveur. C'est là que Dieu l'attendait pour lui faire connaître sa volonté.

A peine Mme Barat eut-elle reçu Notre-Seigneur, qu'il se fit dans son esprit une grande clarté. Il lui fut montré qu'elle devait fonder, le plus tôt possible, une maison de sa Société dans la cité lyonnaise. Puis, cette lumière croissant pendant son action de grâces, elle se trouva établie dans une certitude extraordinaire de la volonté de Dieu, qui ne souffrit plus ni doute, ni hésitations, ni retards, a Je me sentais tellement pressée, disait-elle ensuite, qu'il m'était devenu impossible de résister 2. »

i A Mme Eug. de Gramout, Chambéry, 12 août 1818. 2 Voir Journal de la Probation, 20 septembre 1857, p. 135.

FONDATION A LA FERRANDTÈRE 3oD

Jamais l'illumination ni l'impulsion divines ne s'étaient fait sentir aussi fortement ni aussi directement que dans cette occasion. On le conçoit aujourd'hui, sachant qu'il s'agissait du second grand foyer du Sacré-Cœur en France, du second noviciat de la Société!

Au sortir de l'église, Mmo Barat déclara qu'il fallait immédiatement s'occuper de chercher une maison à Lyon ou dans les alentours. Elle mit aussitôt en campagne, dans ce dessein, quelques amis dévoués, tels que M. Rusand et M. de Moidière. Elle régla en même temps qu'en souvenir de la grâce obtenue en cette fête de la Nativité, la future maison serait placée sous le vocable de ce mystère.

Forcée de rentrer à Paris , Mme Barat écrivit à la mère Bigeu de prendre en mains cet ouvrage, et de le mener promptement et vigoureusement. « Allez à Lyon, lui ditelle, faire l'œuvre du Cœur de Jésus. Si c'est lui qui vous emploie, comme je n'en puis douter, vous n'aurez rien à craindre, tout vous réussira. » — Elle insista encore : a La volonté de Dieu est si visiblement sur cette œuvre, que votre confiance doit être sans bornes, comme la mienne. Il faut nous attendre à plus d'une contradiction, à cause même du bien qui en résultera, mais nous sommes aguerries!... » Puis, sa parole s'éclairant d'une sorte de lueur prophétique : « Je sais, ajouta-t-eile , qu'on s'est offusqué des progrès de notre Société ; c'est qu'on n'y voit pas encore la main de Dieu conduisant tout : quand on en sera convaincu, on ne s'étonnera plus de cette marche rapide, qui doublera avec le temps, pourvu, hélas! que je n'y mette point d'obstacle. C'est mon unique inquiétude. »

La supérieure était de retour à Paris depuis le 14 sep-

tembre, lorsque, aux premiers jours d'octobre, M. de Moidière lui apprit qu'il venait d'acquérir pour le Sacré- Cœur une demeure et un domaine, situés à Villeurbane, dans un faubourg de Lyon.

Cette maison était celle de la Ferrandière. Au sein d'une vallée qui forme le bassin du Rhône, et que terminent dans le lointain les sommets neigeux des Alpes, s'étendait une grande terre coupée de bois, de vignes, de jardins, de quinconces et de prairies arrosées par la petite rivière de la Rize. Là s'élevait un modeste château, auquel conduisait une belle avenue d'arbres, longue de trois cents mètres. Quelques mouvements de terrain, un tumulus romain, appelé alors la Glacière, relevaient le sol çà et là, et ouvraient sur la ville et les hauteurs de Fourvière de belles perspectives. Tel était le don que Marie venait de faire, le jour de sa fête, à la Société.

Le 23 octobre, Mm0 de Charbonnel vint disposer les lieux. La chapelle fut bénite par l'abbé de Lestrange, et la maison confiée au gouvernement de Mm0 de Portes, qui y fut envoyée dans le printemps suivant. Mme Barat lui dit en la nommant supérieure : « Souvenez- vous, ma chère Laure, que c'est l'œuvre de la sainte Vierge que vous allez faire là; vous commencerez donc par aller entendre trois messes à Fourvière, en l'honneur de Notre-Dame, et vous lui renouvellerez la consécration que je lui ai faite de cette maison, qui est la sienne. »

Heureuse de ces fondations, Mme Barat cependant eût bien voulu maintenant en suspendre le cours : « Il faut nous arrêter quelques années, écrivait- elle à Mme Duchesne, et tâcher, dans cet intervalle, de nous sanctifier, afin de nous préparer ainsi à remplir les desseins du Seigneur. » Elle ne le pouvait plus, il fallait marcher.

FONDATION A BORDEAl'X 357

Dans ce même printemps de 1819, le 25 avril, dimanche du Bon-Pasteur, M*r d'Aviau lui écrivit pour lui proposer un établissement à Bordeaux. 11 lui faisait connaître le désir qu'une sainte femme, Mme de Lalanne, avait de se réunir à sa Société, et il lui disait : « Rendez-vous, Madame, à son pieux empressement; je le partage désormais. Si elle craint de mourir sans avoir consolidé son intéressante institution, combien plus, vieux comme je suis et touchant à la caducité, n'ai-je pas lieu de craindre de mourir sans avoir procuré à mon diocèse les avantages qu'il avait à espérer de votre sainte compagnie1! »

La mère Barat connaissait déjà Mmo de Lalanne. Cette femme qu'une grande foi poussait, à plus de soixante ans, dans l'asile du Sacré-Cœur, était de son nom Catherine- Félicité Dudevant. Élevée d'abord pieusement par les religieuses de la Visitation, elle avait connu ensuite tous les succès que la jeunesse, la beauté, la fortune, peuvent donner dans le monde. Elle se souvenait particulièrement de quelle ivresse son cœur avait été transporté, lorsque, dans un grand bal donné par la ville de Bordeaux, à l'occasion du mariage du Dauphin, qui fut Louis XVI, elle s'était vue entraînée dans le tourbillon, avec l'impétuosité de sa vive nature. Mais de retour chez elle, seule et dans le silence, elle s'était senti l'esprit si agité, le cœur si vide, la conscience si tremblante, que, se jetant à genoux, elle avait promis à Dieu de ne plus danser de sa vie.

Mli0 Dudevant dut encore se prêter au monde, mais elle ne s'y donna plus. Sous les plus riches parures, elle rêvait à la robe de bure des filles du Carmel. Pressée par sa fa-

i Bordeaux, 23 avril. Autogr,

3o8 HISTOIRE DE MADAME BARAT

mille, elle épousa néanmoins, à l'âge de vingt ans, M. de Lalanne, noble et riche chrétien, tout à fait digne d'elle. Au retour de cette splendide solennité nuptiale, qui avait attiré à l'église la ville entière, la mariée, rentrée seule dans son oratoire, avait fait à Dieu cette prière et cette promesse : « Mon Dieu, bénissez le lien que vous venez de former; mais si, par votre volonté, il venait à se briser, je n'en veux plus contracter d'autre qu'avec vous! »

Tout entière à son mari, et, à cause de lui, se prêtant sans contrainte à la société, aux voyages, à la magnificence, la jeune épouse n'en fut pas moins la plus généreuse chrétienne de Bordeaux. Elle se donna aux bonnes œuvres. Elle allait trois fois la semaine dans les hôpitaux y panser les maux les plus rebutants, sans être reconnue; elle donnait, à certaines fêtes, un repas à deux cents pauvres, et les servait de ses mains; elle retirait de l'abîme du vice des filles perdues, et commençait à Bordeaux l'œuvre du Bon- Pasteur. Elle se consacra surtout à la préservation et à l'éducation des jeunes filles du peuple, construisant et dotant, de concert avec son mari, un orphelinat qu'elle gouvernait elle-même. Telle était sa vie, quand la Révolution força le bienfaiteur et la bienfaitrice de tant de malheureux de quitter leur patrie et d'émigrer en Espagne.

Ce fut le commencement des épreuves de Mme de Lalanne, mais aussi le principe de sa perfection. Retirée à Saragosse, elle y faisait encore le bien autour d'elle, mais à la fin tout lui manqua. Elle avait un frère avec lequel elle était, depuis la première jeunesse, dans une union d'âme qui rappelle celle de sainte Thérèse et de son frère Rodrigue. Ce frère, devenu prêtre, s'embarqua pour les

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