ACHAT DE L'HOTEL BIRON
Cet hôtel, dont l'aspect n'a pas changé depuis, avait vu passer des personnages bien différents et des fortunes bien diverses. Il avait été cédé d'abord à Mmo Anne-Louise-Bénédictine de Bourbon, duchesse du Maine, qui avait partagé entre celte demeure princière et sa campagne de Sceaux son aventureuse existence. Le maréchal Louis-Antoine de Gontaut-Biron l'avait ensuite acquis, baptisé de son nom, marqué au frontispice des emblèmes de sa gloire, enrichi des souvenirs d'une vie sincèrement chrétienne et noblement française. Mais bientôt la licence, l'intrigue, la trahison avaient déshonoré cette demeure du sage : son neveu, Armand-Louis, soldat et complice de la Convention, avait fini par porter sa tète sur l'échafaud, avec l'aveu et le regret de « mourir infidèle à son Dieu, à son roi, à son Ordre ». Héritier de son hôtel, le vieux duc de Charost avait terminé là une existence vouée aux paisibles études et à la bienfaisante pratique de la science économique.
Il y avait près de vingt ans que la duchesse, sa femme, y vivait solitairement, lorsqu'elle en proposa la vente au Sacré-Cœur, à un prix modéré. C'était là un de ces signes auxquels Mmc Barat, attentive aux avances de la Providence, aimait à reconnaître la volonté de Dieu. Mais ce prix, bien qu'inférieur à la valeur de l'hôtel, était trop supérieur aux ressources de la Société pour que celle-ci pût espérer de le solder par elle seule. Le Conseil général résolut de solliciter une subvention du roi , et il choisit pour cela une respectable novice qui venait de quitter la cour, où on la vénérait encore sous le nom de Mme la comtesse de Marbeuf.
Catherine- Antoinette de Gayardon de Fenoyl, comtesse de Marbeuf, avait alors cinquante-cinq ans. Il y en avait
près de quarante qu'elle avait épousé, dans sa seizième année, le vieux comte de Marbeuf, qui reçut du roi Louis XVI le gouvernement de la Corse. La jeune femme avait peuplé cette île de ses bienfaits, pourvoyant spécialement, alors comme depuis, à l'entretien des clercs, dont plus de quatre cents lui durent leur éducation. A vingt ans, elle était veuve, et, ne voulant désormais appartenir qu'à Dieu, elle se mit, avec ses deux enfants en bas âge, un fils et une tille, sous la protection de son beau-frère, M&r l'archevêque de Lyon. A vingt-cinq ans, prenant, comme presque toute la noblesse, le chemin de l'exil, elle avait erré pauvrement à travers la Hollande, la Hesse et l'Autriche, toujours à côté du vénérable archevêque, qu'elle soutenait de son travail, et qu'elle ne quitta qu'après avoir reçu son dernier soupir. Le premier Consul la rappela. Elle revit sur le trône cette famille Bonaparte, qu'elle avait autrefois obligée en Corse, et qui s'en souvenait. Elle rencontrait à leur cour un futur roi, Bernadotte, qu'elleavait vu jadis, simple soldat, monter la garde à la porte de son palais. Elle maria sa fille, elle plaça son fils; elle faisait beaucoup de bien, elle semblait heureuse, quand, le jour de sa fête, 25 novembre 1812, une lettre tombant au milieu des bouquets et des vœux de ses petits-enfants, lui apprit que son fils, le colonel de Marbeuf, venait de périr en Russie, assassiné, croyait -on, par son domestique. A partir de ce moment, sa vie n'eut plus qu'un but: racheter l'âme de ce fils. Ses prières, ses aumônes, ses pénitences, tout tendait là. Elle fit davantage encore : elle se donna elle-même, elle entra au Sacré-Cœur. « Ma mère, dit-elle alors à Mrac Barat. je mets, à partir de ce jour, l'éteignoir sur mon esprit, je ne veux plus voir qu'à la clarté du vôtre! » Elle dut changer son nom jusqu'à sa