MADAME DE MARBEUF
prise d'habit; car elle était tellement aimée par ses fermiers, qu'ils avaient résolu d'aller la prendre partout où ils la trouveraient. Ce fut une grande religieuse, aimable pour tout le monde, austère pour elle-même. Dans la variété si riche des attraits qui amenaient les âmes au Sacré-Cœur, c'était une vocation d'un ordre nouveau et touchant que celle d'une mère venant s'offrir pour la rédemption de son fils1!
Conduite aux Tuileries par le général d'Ambrugeac, son gendre, la comtesse de Marbeuf reçut de Louis XVIII la promesse d'un don de cent mille francs; on emprunta le reste, et l'hôtel fut acquis par acte du 5 septembre.
On y prépara tout immédiatement pour l'installation. La première chose qu'on fit fut d'enlever des murailles les glaces, les tableaux, une partie des dorures, effaçant partout les vestiges du monde. Ce ne fut pas assez. Même ainsi dépouillée, cette habitation paraissant encore trop riche pour des épouses du Dieu de Nazareth , un arrêté du Conseil général décida que, laissant l'hôtel au pensionnat, la communauté irait se loger, comme elle pourrait, dans la partie naguère affectée aux gens de service, aux remises et aux écuries, a 11 faut qu'en tout et partout nos enfants aient la meilleure place et la meilleure part, » disait Mra0 Barat.
Quanta elle, cette grandeur ne lui inspirait qu'un désir : celui de se faire petite. Elle en cherchait avidement toutes les occasions; et voici, par exemple, dans quelles occupations la surprenaient quelquefois les plus brillantes visites. Un des jours qui précédèrent l'achat de l'hôtel Biron, le duc de Montmorency venant à la rue des Postes l'entrete-
1 Voir Notice autogr. de Mme d'Avenas. — Item, notes de la sœur Virginie Roux, page 68.
nir sur ce sujet, ne fut pas peu surpris de la trouver chez la portière, armée d'un petit balai, et occupée à épousse^ ter, à la place d'une des sœurs. — « Ah! madame Barat, je vous y prends, s'écria le duc en souriant, après l'avoir considérée un peu; que faites-vous donc là? — Ce que j'aurais dû faire toute ma vie, monsieur le duc, si l'on m'avait laissée à ma place. » répondit-elle ; puis elle alla le recevoir avec cette aisance modeste qu'elle portait partout.
Ce fut le noviciat qui s'installa le premier dans sa pauvre demeure. On avait converti les écuries en salle de communauté; les chambres, petites et basses, portaient encore les noms et les attributs des domestiques de tout ordre, écuyers, palefreniers, cuisiniers, barbiers, qui les avaient occupées. Mm0 Barat était contente : « Grâce à Dieu, écrivait-elle à Mmc Aude, nous ne sommes pas mieux qu'ailleurs dans cet hôtel Biron, et l'endroit des écuries que nous habitons n'a rien de magnifique. J'espère que nous y pratiquerons la pauvreté, et je ne vois pas qu'aucune de nous y soit plus attachée qu'à la plus pauvre maison ■". »
Le noviciat entra chez lui le 4 octobre. Le 6, premier vendredi de ce mois, le Père Druilhet y dit la messe, la première messe qui fût dite à l'hôtel Biron ! Elle fut célébrée dans le salon de la Rotonde, qui, pendant deux ans encore, dut tenir lieu de chapelle, comme si Notre-Seigneur avait voulu sanctifier, en y faisant sa demeure, un lieu où avait trôné, dans son insolente splendeur, le libertinage impie du xvin0 siècle.
Deux jours après, dimanche, le divin sacrifice y fut offert en grande solennité par le Père Varin. On lui amena ensuite le noviciat à bénir. Il s'enquit du jour auquel
1 Paris, 10 novembre 1821.