XXVI INTRODUCTION
le monde »; j'ajoute qu'ils le conservent. Ils sont les vrais, les seuls conservateurs de ce monde qui se rit d'eux et cependant ne vit que par eux , comme , dans le champ du Père de famille, l'ivraie n'est conservée qu'en considération du bon grain qu'elle s'efforce d'étouffer. C'est à eux que le Seigneur a dit : Vous êtes le sel de la terre. Les siècles ne valent devant lui qu'en considération des saints qu'ils produisent; et cela est tellement vrai que la terre n'aurait plus qu'à disparaître le jour où elle n'enverrait plus de saints vers le ciel. C'est à eux que Dieu dit aussi : Vous êtes la lumière du monde. Eux seuls sont le progrès , parce qu'eux seuls avancent les affaires du bien. Eux seuls marchent, les autres errent; eux seuls édifient, dans le grand sens de ce mot, les autres démolissent; eux seuls sont, ici- bas, les ouvriers de la vie, les autres sont plus ou moins les artisans de la mort. L'amour pur, la prière, l'exemple, le sacrifice dont ils sont la représentation persistante, opposent perpétuellement, à rencontre de nos crimes, du côté de la terre une protestation, du côté du ciel une réparation. Quid mundo nisi ob religiosos? « Qu'en serait-il du monde, si je n'avais égard aux religieux? » demandait le Seigneur à sainte Thérèse, son épouse. Et lorsque saint Grégoire pape calculait quelles étaient les dernières chances de salut pour Rome et l'empire aux prises avec les Barbares , il comptait le nombre des âmes consacrées à Dieu que la ville possédait pour sa défense ' .
Espérons donc encore. « Levez les yeux de l'esprit, écrivait saint Bernard, et regardez les nations. Ne vous semblent-elles pas des herbes sèches et bonnes à jeter au
1 « Haruni talis vita est ut credamus quia si ipsae non essent, nullusnostrumj.im ialoco subsistera, inter Longobardorum gladios, potuisset. » (S. Gieg. pap. li£>. VII. Epist. 27. Oper. t. II, p. 872.)
IMRODUCTIOX XXVII
feu, plutôt que des moissons blanchissantes? Combien y en a-t-il qui semblaient promettre des fruits , et qui , regardées de près, ne sont que des buissons sauvages? Que dis-je, des buissons! ce sont de vieux arbres décrépits, ils ne produisent rien, ou ne portent tout au plus qu'une récolte de glands pour la pâture des pourceaux *. » Voilà ce que saint Bernard écrivait de son siècle. Nous en dirions autant du nôtre. Et cependant, un siècle après, c'était le grand xme siècle, le siècle de saint Louis!
Ce n'est pas que nous nous flattions de béates illusions : nous ne nous trompons pas de temps. Nous ne nous aveuglons ni sur l'imminence du mal ni sur ses conséquences. Nous savons, nous craignons les obstacles renaissants que la liberté de l'homme a la triste puissance d'opposer à la bonté de Dieu. Nous voyons les nations frémissantes contre le Seigneur ; son Christ est sur la croix. A cette heure , la terre tremble , comme elle tremblait à l'heure de l'agonie de Jésus : Terra tremv.it , disons-nous avec le prophète ; mais , avec lui aussi , nous voulons espérer aussi qu'elle se rasseoira, qu'elle se reposera à sa résurrection : et çinevit cum exsurgeret Deus. En effet, entre l'agonie et la résurrection, le Cœur blessé de Jésus peut s'ouvrir de nouveau , l'eau et le sang peuvent en sortir : l'eau pour nous purifier, le sang pour nous vivifier. C'est bien assurément notre unique ressource, mais celle-là est infinie; et lorsque, voyant que « toute chair a corrompu sa voie », nous sommes tentés
1 «Et tu leva oculos considerationis tuae, et vide regiones si non sunt inagis siccae ad ignem quam albae ad messem ! Quam muitœ, quas putas veras fruges, diligenter inspecta?, vêpres potius apparebunt: imo ne vêpres quidem: annosae et veternosae arbores sunt, sed nou profecto fructifère, nisi forte glandiuni aut siliquarum quas poivi înunducant. » (S. Bernard, de Comideratione, lib. II, cap. vi, i). 12.)
XXYIII INTRODUCTION
de craindre et de désespérer, nous nous rappelons ces lignes qu'écrivait, l'année même de la mort de Mme Barat, un des plus saints martyrs de nos dernières fureurs : « L'adorable Trinité, contemplant ce monde de péché, ne va-t-elle pas se repentir de son œuvre et ordonner un nouveau déluge? Non, ou plutôt il y aura un déluge nouveau , un déluge d'amour. Le sang du Sauveur s'élèvera de quarante coudées au-dessus des plus hautes montagnes. Toutes les iniquités du monde seront noyées. Et cependant les flots sacrés ne se retireront pas ; et l'arche sainte, l'Église, continuera de flotter sur cet océan de grâces, pour sauver les hommes jusqu'à la fin du monde. 0 amour ! venez , venez , Jésus ' ! »
Orléans, en la fête de la Présentation de Notre- Seigneur, 2 février 1876.
1 Le P. Olivaint, Retraite de 1863, t. I, p. 238.