‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 189 sur 236 · SES CHÈRES INCORRIGIBLES · texte numérisé non relu

SES CHÈRES INCORRIGIBLES

du bon Samaritain. Prenant à part les jeunes âmes touchées de repentir, elle les exhortait, recevait leurs promesses , et se réservait à elle seule le soin de leur conduite. Ces pauvres enfants, flattées d'une pareille protection, tâchaient d'y faire honneur. Elles étaient fières de dire : « Je suis à Mmo Barat. » Ce n'était certes pas le signe d'une conduite sans reproche, mais c'était déjà un gage assuré de conversion.

En effet, je ne sais quelle pénétration toute surnaturelle faisait apercevoir à la supérieure des fruits de salut là où les autres se refusaient à en voir même des germes. Un jour, Mmo de Gramont lui confiait le désespoir où la jetait l'indiscipline d'une de ses enfants. Mmo Barat était loin. « Je ne sais, lui répondit-elle, à bout d'expédients, je ne sais que vous dire pour Annette, ni quel conseil vous donner. Cette enfant a une tête de feu; mais prenez patience jusqu'à mon retour, nous verrons1. » En effet, dans cette enfant à tête de feu, Mmo Barat avait reconnu un cœur d'or. « Engagez-la à m'écrire, afin que j'aie l'occasion de lui répondre, » mandait-elle à Mmo de Gramont. Elle la prit donc par le cœur, elle la transforma. Et quelle grande chrétienne, quelle courageuse amie de sa sainte maîtresse, quelle servante de Dieu, de l'Eglise, des pauvres, de toutes les causes généreuses, elle fit de cette enfant! Nous pourrions le raconter, si la vénérable marquise d'aujourd'hui, si diiférente de l'Annette de 1825, ne pouvait être reconnue à quelques-uns de ces traits.

Une autre, — c'était sa sœur, — avait une vivacité qui ne la rendait pas moins rebelle au règlement que « redoutable à ses compagnes », comme s'exprime l'une d'elles.

1 Blaye, mai 1825.

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Thérèse était une de ces natures exubérantes qui étouffent dans le cadre d'une règle uniforme. Mm« Barat conçut la pensée hardie de l'en faire sortir pendant quelque temps, pour la diriger. Elle la prit auprès d'elle, et lui traça Tordre et l'emploi de sa journée, dans laquelle, il faut le dire, les promenades au jardin tenaient une grande place. Elle l'emmenait elle-même dans ce qu'on appelait en ce temps -là la prairie; mais elle ne l'emmenait pas seule. On avait envoyé à la maison de Paris la brebis dont Mm0 Barat avait conquis l'amitié durant son séjour à Bordeaux. Robine amusait Thérèse, sous la garde de sœur Fanchette, que Mm9 Barat « rendait responsable de ses deux brebis », comme elle s'exprimait. « Le grand air, la liberté, l'exemple de la douce et docile Robine, surtout les entretiens dont notre mère favorisait souvent sa protégée, apprivoisèrent peu à peu cette nature farouche, et jetèrent dans son âme le germe d'une foi vive qui développa dans la suite les plus fortes vertus ». »

La seule chose qui trouvait Mme Barat impitoyable, c'était le vice, et ce qui lui ressemblait même de loin. Rien n'égalait sa sollicitude à cet égard. Ecrivant un jour à une supérieure dont les yeux, ordinairement attachés au ciel, ne se tournaient pas assez du côté de la terre : « Redoublez de surveillance, les enfants du Midi en ont surtout besoin... Vous ne vous en doutez pas assez. Dieu vous !e reprocherait. Ah ! que votre pensionnat me donne de sollicitude! » Quant à elle, s'il se trouvait dans une de ces maisons quelque enfant dangereuse, sa charité inquiète n'avait point de repos qu'elle ne l'eût vue dehors. « Il faut expurger le troupeau en chassant la brebis galeuse, » écri-

i Notes de Mmc Aymardine de Nicolay.

LA PRÉSERVATION DE SES ENFANTS 4 'i 7

vait-elle à Mm0 Giraud. Et à Mm0 de Gramont : « Telle enfant me pèse; séparez-la des autres avant qu'on la renvoie; et s'il faut encore en renvoyer quelque autre pour t le pensionnat, n'hésitez pas. Combien tout cela me cause de sollicitude ' ! »

Cette sollicitude pour l'innocence des âmes lui fit proscrire du pensionnat les toilettes mondaines, les représentations théâtrales, tout ce qui pouvait troubler ou du moins agiter de jeunes cœurs « qu'un rien enflamme », comme elle s'exprimait*. Pour l'habillement des élèves, elle donnait des prescriptions pleines de sagesse et de goût. « Tendez pour vos enfants, le plus que vous pourrez, à la simplicité, sans heurter les parents, ce sera toujours le mieux. Hélas! je sais bien que la piété ne s'accorde guère avec la vanité. Si l'on pouvait chez vous, comme nous faisons ici, leur laisser une mise un peu plus élégante, sans que les enfants y pensent!... Tout cela est bien difficile. Priez donc Jésus de vous éclairer, et faites ce qu'il vous dira au fond du cœur9. » Elle proscrivit ce vain travail de la chevelure, que l'Apôtre défendait aux premières chrétiennes. « Rien n'est plus décent, disait-elle, que les cheveux arrangés à la Vierge... Je le sais, les parents ne sont guère raisonnables. Mais au fond, que nous importe que nos enfants soient moins élégantes, si elles sont plus sages *? » A d'autres, au contraire, qui n'avaient pas assez le soin de l'extérieur de leurs pensionnaires : a Je crains que votre Elisabeth ne néglige un peu ce côté chez les enfants. Dites-lui, de ma part, qu'un tableau, si

1 Lyon, 7 décembre 1819.

- La Ferrandière , 22 décembre 1819, à Mrae de Gramont.

3 Paris, 10 août 1817, à M"ie Emilie Giraud.

4 Bordeaux, 12 juin 1825.

parfait que soit l'ouvrage, est peu goûté sans le vernis. Il faut réunir l'agréable à l'utile1. »

Dans le dernier Conseil, elle avait demandé qu'un contrôle sévère fût exercé sur les visites, les maîtres étrangers, les sorties des enfants, le choix de la musique et surtout des livres. A la tête des ouvrages qui furent frappés d'interdiction , nul ne s'étonnera de voir figurer les Martyrs de Chateaubriand , alors dans toute la fleur de leur succès. « Il faut craindre d'ébranler les imaginations vives, dit Fénelon , et je voudrais en tout cela une exacte sobriété. Tout ce qui peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me paraît dangereux2. »

Mais le grand remède du mal, — et là était aussi le terme suprême du bien, — consistait à lancer les âmes dans la piété. « L'esprit du siècle perce partout, s'écriait la sainte mère; il domine à un point qui serait effrayant, si le Cœur de Jésus ne pouvait nous refondre 3. » C'est donc du Cœur de Jésus aimé et imité que Mmo Barat attendait cette refonte des âmes. Les exercices que sa piété inspirait aux enfants étaient les plus solides entre ceux que recommandent les maîtres de la vie chrétienne: la méditation, l'examen de conscience, la lecture de l'Ecriture et des livres consacrés par la tradition ou l'exemple des saints. Surtout elle excitait à l'adoration du très saint Sacrement, mais à la condition qu'on ne se présentât pas à l'autel les mains vides; et elle répétait souvent cette belle maxime : « Mes enfants, souvenez-vous qu'on n'est bien venu devant l'autel que quand on y sacrifie! »

La préparation des enfants aux sacrements était la plus

i Paris, 11 octobre 1833. — 2 Fénelon, de l'Education des filles, ch. xi. — 3 Paris, 12 octobre 1818.

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