SON MÉMOIRE AU PAPE
utile, il est indispensable que nous ayons une règle uniforme dans tous les lieux où nous serons appelées; et cette uniformité ne peut être qu'un effet de la volonté et de l'approbation de Votre Sainteté. »
Quant à l'opportunité de cette approbation, elle en donnait une raison bien digne de remarque : c'était le progrès de la dévotion au sacré Cœur de Jésus, et l'espoir que cette dévotion, s'étendant de plus en plus, contribuerait puissamment au salut de la France. « Très Saint Père, disait -elle, l'avantage qu'ont les suppliantes d'être consacrées au Cœur adorable de Jésus et au très saint Cœur de Marie est l'unique motif de leur confiance. La dévotion au Cœur de Jésus a pris naissance en France. C'est à cette dévotion, — comme il est naturel de le croire, — que la France est redevable de n'avoir pas perdu la foi ; et cette même dévotion, nous l'espérons, la fera sortir triomphante des crises qu'il lui reste peut-être encore à supporter. Un ordre religieux, naissant en France dans ces circonstances, et consacré au Cœur de Jésus, n'entrerait- il pas aussi dansles vues miséricordieuses de la Providence ? et Votre Sainteté ne serait-elle pas appelée à user de la plénitude de sa puissance pour l'établissement d'un tel Ordre » ?»
Cette pièce eut tout l'effet qu'on en pouvait attendre. Le jour même où il la lut, Léon XII ordonna qu'il serait fait un nouvel examen des Statuts par une commission composée des cardinaux Pacca, Bertazzoli, Pedicini, et Msr Marchetti, archevêque d'Ancyre, secrétaire de la Congrégation des évêques et réguliers.
Après six mois de retard , l'a liai re entrait dans une voie d'accélération dont Mmo Bigeu se déclarait redevable aux
i Voir au dossier des affaires de l'approbation, 1826.
prières de Marie, aux suffrages des Saints, et à l'intervention de la mère Barat : « Je suis à la source des grâces, écrivait-elle de Rome, je suis dans la ville sainte où tout parle de Dieu, de l'éternité, où les exemples des saints nous instruisent, où le sang des martyrs anime et fortifie notre foi ». »
On était au mois de mai 1826. « On célébrait à Rome, raconte la relation autographe de la même mère, le mois consacré à la Reine du ciel, avec un élan de piété et une pompe de culte où rien n'était négligé. Cette coïncidence nous donna bon espoir. Nous suivions fidèlement les exercices de ce mois; nous avions aussi fait faire une neuvaine au sacré Cœur dans l'Eglise du Gesu, et grand nombre de personnes pieuses y prenaient part avec nous. C'était sur ce secours que je m'appuyais, ainsi que sur les bénédictions méritées par les sollicitudes et les travaux de notre révérende mère. »
La plus grande objection formulée contre l'Institut était l'absence de clôture. L'idée primordiale que l'Eglise a conçue des congrégations de femmes est celle de communautés renfermées dans le cloître. Toute l'économie des règles monastiques, tout le fondement de l'approbation solennelle et des vœux, repose sur cette clôture comme sur sa condition imprescriptible. Et cependant, d'autre part, une vie absolument cloîtrée était -elle compatible avec le ministère de l'apostolat et l'éducation? Les grilles ne seraient-elles pas une prison pour le zèle, un épouvantail pour les familles et les enfants? C'est ce que Mme Bigeu essaya de faire comprendre dans les visites qu'elle fit aux divers prélats, membres de la commission.
1 Lettre à sa mère.
l'examen des constitutions 463
L'un des plus opposés, le cardinal Bertazzoli, se montra très frappé de ses éclaircissements, a Vous obtiendrez votre Bref d'approbation, lui dit-il, et le plus tôt possible, car le Pape aime votre œuvre : lui-même me l'a dit. » Le secrétaire de la Congrégation des évoques et réguliers, et le plus redouté gardien de ses usages, Msr Marchetti, archevêque d'Ancyre, finit par être lui-même conquis par des raisons d'un ordre plus élevé. Après avoir entendu les explications de Mme Bigeu, avec un assentiment plusieurs fois manifesté, le prélat prononça ces paroles remarquables : « C'est visiblement l'œuvre de Dieu pour les temps où nous vivons, craignons d'y toucher! » — « Ainsi Dieu s'est fait lui-même le protecteur de cette affaire, relate Mmo Bigeu; l'Esprit du Seigneur parle à tous, et tous concluent à une approbation pure et simple. »
Cependant, à Paris, Mmo Barat renouvelait ses instances auprès de Dieu, joignant déjà l'action de grâces à la supplication. Le 31 mai, elle écrivait à Mme Bigeu : « Le bon Dieu, ma chère mère, paraît bénir vos démarches, puisqu'il inspire à ces grands personnages le désir de nous être utiles. Puisse le Cœur de Jésus achever son ouvrage! nous l'en prions chaque jour avec toute la ferveur qu'il veut bien nous inspirer : car que pouvons- nous sans son secours? »
Le dénouement arriva, et toutes les circonstances se réunirent pour y marquer l'intervention divine. Ce fut le vendredi, fête du sacré Cœur, que la commission présenta ses travaux au Souverain Pontife, qui leur fit l'accueil le plus favorable. Ce fut le 22 juillet, fête de sainte Madeleine, que la supérieure générale en reçut la nouvelle, a comme son bouquet de fête, » ainsi qu'elle disait ellemême. Enfin, en ce même jour, M*r d'Argenteau, — il
venait d'être nommé archevêque de Tyr, — entra chez Mmc Bigeu, qu'il salua par cette parole : « Gaudeamus! réjouissons -nous! le Pape a donné ordre de préparer le Bref! » A quoi la mère Bigeu ajoutait, en l'annonçant à Mme Barat : « Ma mère , le Sacré-Cœur a triomphé de tous les obstacles ; et maintenant nous portons le caractère de Rome , qui est le sceau de la vie l. »
Avant de partir, Mmo Bigeu sollicita d'être admise à l'honneur d'exprimer au Saint-Père la reconnaissance de la Société. Le père Rozaven a décrit cette audience dans la lettre suivante à Mme Barat : « Le 31, au matin, fête de saint Ignace, la mère assistante reçut l'annonce que le soir même le Saint-Père se rendrait à notre église du Gesu, et qu'il l'admettrait au baisement des pieds dans notre sacristie. Sa Sainteté arriva vers six heures et demie, et, après avoir fait sa prière devant le saint Sacrement et à l'autel du saint, Elle se rendit au lieu que nous avions préparé, et où notre Père général lui présenta ces dames, qui se sont aussitôt prosternées à ses pieds. Mm0 Bigeu lui a exprimé, comme elle a pu, car elle était très émue, sa reconnaissance. Le Saint-Père lui a parlé avec la plus grande bonté; il lui a dit, entre autres choses, qu'il avait éprouvé beaucoup de consolation en terminant cette affaire, et qu'il en espérait les plus heureux effets pour la gloire de Dieu. Ensuite il a donné sa bénédiction, non seulement à celles qui étaient présentes, mais à toute votre Société, exprimant le désir de la voir s'étendre et se propager2. » Après ces paroles du Pape, le Bref n'était plus qu'une formalité, et son expédition qu'une affaire de temps. Les négociateurs pouvaient donc se retirer ; et le soir même ,
1 Rome, 27 juillet 1826. — - Item, 2 août 1826.