‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 201 sur 236 · MORT DE MONSIEUR DE LAMARCHE · texte numérisé non relu

MORT DE MONSIEUR DE LAMARCHE

vince un vénérable prêtre qui avait salué de loin toutes ces choses, et qui semblait n'attendre que leur acccomplissement pour fermer les yeux. M. l'abbé de Lamarche, aumônierde Beauvais, avait alors soixante-quatorze ans. Sa sainteté consommée, les dons surnaturels qu'on lui attribuait, la paix céleste que cet aimable vieillard portait dans toute sa personne, lui avaient attiré une très nombreuse famille spirituelle parmi le clergé et les fidèles. Il ne cessait de l'avoir présente devant Dieu ; et, chaque soir, ouvrant la fenêtre de sa petite chambre, il étendait la main vers divers points de la ville, pour bénir chacune des âmes dont il était le père.

Mme Desmarquest sortait à peine du Conseil, lorsqu'elle reçut la nouvelle que M. de Lamarche venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Elle n'avait pas cessé de l'avoir pour guide , et elle ne manquait guère chaque année d'aller faire sa retraite auprès de lui. Elle se rendit à Beauvais immédiatement. Le mourant la reconnut, la bénit, bénit aussi le noviciat qu'elle dirigeait, et même, un moment, retrouva la parole pour lui donner des avis pleins de la lumière du ciel. Ensuite il rendit l'âme: c'était le 22 mai 1827. Mmo Desmarquest demeura convaincue qu'il avait obtenu de ne pas expirer avant de lui avoir fait son dernier adieu \

Cependant, celle des mères qui, après Mmc Barat, avait le plus travaillé à procurer l'approbation de la Société, la mère Bigeu, elle aussi, touchait à sa récompense. « C'était, comme témoignait M*r de Beauregard , qui l'avait connue à Poitiers, une âme droitement à Dieu, à qui sa belle innocence donnait une grande facilité de s'unir à lui, se

1 Notes de Mino Le Mareschal et lettre de Mme de Lannoy.

nourrissant de peu de pensées et de sentiments paisibles, une des plus simples et des plus remarquables qu'on puisse voir *. » Mais depuis plus de cinq ans elle ne faisait plus que a traîner sa pauvre existence », ainsi qu'elle disait, adorant silencieusement la volonté divine. Dans sa longue maladie, tantôt son regard se tournait vers le Cœur compatissant de Jé^us, et elle lui demandait les énergies de l'amour pour suppléer aux défaillances de sa santé. « Ce ne sont pas les forces du corps qui font les forces de l'âme, écrivait-elle; la malade dans son lit peut aimer ardemment, fortement, tendrement. C'est cet amour que je désire. » Tantôt elle se retournait vers le ciel, et elle disait : « Voici que s'ouvre l'éternité; nous y entrons chaque jour! Imitons donc les saintes qui, fixant les yeux de l'esprit sur les choses éternelles, ont méprisé ce qui passe. C'est une prière fervente qui, seule, nous élèvera ainsi au-dessus de nous-même, et nous maintiendra dans cette élévation8! »

Le séjour de Rome, la douceur de son climat n'avaient soutenu ses forces que pour lui permettre d'achever la grande entreprise qui l'y avait conduite. Nous l'avons vue ensuite à la fondation de Lille. Elle fit encore-la visite des maisons du Mans, de Metz, de Beauvais, puis de Poitiers, sa patrie, où elle eut la douceur de revoir sa famille, sa mère, son frère, ses nièces, qu'elle aimait autant qu'elle en était aimée. De là elle fut à Bordeaux, où Dieu semblait l'envoyer comme à la grande école de la mort des saints. En effet, elle y trouva mourante la supérieure, Mme Cécile Camille : « Ma chère maman, écrivait-elle de

1 Lettre à Mme Barat sur la mort de Mme Bigeu.

2 Lettre à sa nièce. — Janv. 1825, 11 déc. i826, 2 fév. 1827

DERNIERS JODRS DE MADAME BIGEU 479

là à <a pieuse mère, combien je la trouve heureuse! Elle a fourni une sainte carrière; elle va entier dans la vie. N\-t-ce pas pour le ciel que nous avons quille le mon le? ("est nous qui sommes à plaindre de la perdre et de rester '. »

1 Bordeaux, 2 sept. 1827. — Il n'était guère possible, en effet, de voir une plus belle fin que celle «le .Mu,° Camille. La mourante témofgna a ta mère Bigen la consolation de l'avoir près d'elle à ces heur s suprêmes. Elle lui demanda la grâce de faire entre ses mains le vœu do stabilité aux portas mômes du tombeau. Le jour où elle r^çut le divin Viatique fut un jour de douces larmes : « Ah! cela me reporte à ma première communion; que ce souvenir esidoux! que cette fête est belle! » S étant aiusi unie à Jésus-Chiist dans la Cène, elle s'unit ensuite à chacun des actes de sa passion douloureuse. — « J'en suis aujourd'hui à la flagellation, disait-elle un matin; la journée sera mauvaise. J'ai bien fait de l'offrir pour notre mère Bar.it. »

«Votre lit est bien dur, lui disait une sœur. — Ah! répondait-elle, le lit de la croix l'était bien davantage. — Votre nuit a été bien douloureuse, ma mère? — Que dites-vous? qu'est-ce auprès de la nuit du Prétoire? »

Cependant elle se clouait elle-même amoureusement à cette croix de Jésus, doat elle possédait un parcelle, y collant ses lèvres, demandant à ses filles d'en faire le signe sur elle, se plaignant que son exil se prolongeât trop, se faisant lire et relire le chapitre de l'Imitation : Du jour de l'éternité et des angoisses de cette vie.

Après une syncope qu'on avait crue mortelle, elle disait tout attristée : « J'avais espéré mourir! » Elle se faisait ouvrir la fenêtre, pour regarder encore une fois le ciel, répétant le mot de Tournély : a Calme du ciel ! calme du ciel ! »

Elle répondait à la sœur, qui trouvait le mouvement du pouls presque imperceptible : « Bon, bon, vous me faites plaisir! » Puis elle récitait les chants de la délivrance: Lœtatus sum... Laqueus contritus est, et nos liberati sumus.

Lorsque déjà sa langue avait de la peine à articuler, elle envoyait vers Dieu des mots entrecoupés : «Mon Dieu! quand vous voudrez; Cœur de Jésus!... Snnctust » — Disant cela, elle expira, et acheva le trisa^iou devant le trône de l'Agneau. {Cire, des défaites, t. I, p. 246. — Notice sur J/°»« Cécile-Camille, par M"»» Néline de Warvilliers. J

Quand, au retour de ce voyage, Mms Barat vit son amie arriver à Paris, épuisée, exténuée, et conduite ou plutôt traînée par son frère, elle comprit le malheur qui allait fondre sur elle et sur la Société. « La mère Bigeu est très mal, mandait- elle en Amérique; la poitrine est attaquée, plus de remède ni d'espoir que dans un miracle. Nous tâcherons de l'obtenir par le prince de Hohenlohe. La maladie de cette bonne mère m'absorbe entièrement. Vous seriez touchée de sa patience au sein de la langueur qui la consume. Ah ! que cette vue me fait souffrir, et quel long martyre que la vue d'une supérieure, surtout quand on approche de la vieillesse! On vit trop longtemps quand on voit mourir ceux qu'on aime '. »

Mm0 Barat ne quittait plus son ancienne compagne. « La pauvre malade, disait-elle, a sans cesse besoin de ma présence. Elle meurt pleine de vie et malgré la nature, qui semble s'y refuser. Quel état, et pour elle et pour celles qui l'assistent, et surtout pour moi! Elle soutire horriblement, mais rien ne lasse sa patience'. »

Mme Bigeu voulut préparer sa famille à la séparation. Écrivant à sa nièce, elle lui annonça sa tin dans ces termes voilés : « Je ne sors pas de mon lit, je ne prends aucune nourriture; les nuits sont mauvaises; je crois cependant que je touche à quelque chose de mieux. »

Elle touchait au ciel. Le 15 novembre, elle reçut le divin Viatique, et renouvela ses vœux. Il fallut que Mme Barat achevât les paroles de la formule, que les lèvres de la mourante n'avaient déjà plus la force de proférer. La communauté priait à genoux dans sa chambre; le Père Varin

i A Mme Duchesne. Paris, 30 octobre 1827. 2 A la mère Grosier. Paris, novembre 1827.

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