MADAME ARMANDE DE CAUSANS
gement, ne lui donne presque rien. Elle a une éducation excellente et une vertu solide. » Cette postulante était Mmo Nathalie Rostopchin, née à Saint-Pétersbourg, d'une famille dont le nom est attaché aux plus dramatiques souvenirs de son pays, aux plus sinistres du nôtre.
Précédemment, la mère générale avait écrit à Mme Duehesne : n Je vous annonce une novice qui parle anglais et qui veut aller vous rejoindre à ses frais. Elle a près de trente ans, elle est d'Irlande. Les Irlandaises plaisent beaucoup, et leur caractère ressemble grandement au nôtre. » Cette future missionnaire se nommait Anne- Françoise Murphy, de la ville de Cork. C'était une ûme franche et droite, avec un cœur naïf, une imagination poétique, et l'esprit le plus ingénu qu'on puisse voir. Le Père Mac- Carthy, qu'elle appelait son bon étoile, l'avait conduite au Sacré-Cœur; et comme l'étrangère parlait peu le français, ce bon Père, son compatriote, avait continué de lui servir de guide. Elevée par les Ursulines de Black-Rock, en Irlande, elle leur rendait compte de ses impressions dans des lettres intimes. Ces lettres, retrouvées depuis, seront la cief qui bientôt nous introduira dans le premier noviciat de l'hôtel Biron.
A cette première génération de novices, une seconde avait succédé, avec cette variété de mérites et de grâces dont Dieu aime à parer le jardin de son Eglise.
« Qui peut, dit l'Ecriture, comprendre les mille endroits par où le Seigneur fait son entrée dans les âmes ■ ? » Souvent il y entrait par une brèche sanglante. De jeunes lilles s'arrachaient des bras de leurs pères, dont elles semblaient être la dernière espérance, pour s'attacher à
1 « Multiplicationem ingressus ejus quis intellexif? » (Eccîi. i, 7.)
Celui qui a dit que « quiconque aime les siens plus que Lui n'est pas digne de Lui. » Telle fut, à cette époque, Mme Joséphine de Coriolis. Telle fut surtout cette frêle Mm0 Louise de Varax, qui, toute brisée du coup de ces séparations, disait en regardant l'image des sacrés Cœurs de Jésus et de Marie : « C'est entre ces deux Cœurs que je viens chercher le repos. Je ne veux pas d'autre pensée, d'autre vie que celle-là. » Le Dieu de l'Eucharistie l'attirait avec une sorte de véhémence : « Dès que je l'aperçois sur l'autel, j'oublie tout; Il m'entraîne, il faut que je le reçoive. » Aussi humble que mortifiée, elle disait encore : « Je ne sais lequel je préfère, ou de Jésus à la crèche, ou de Jésus au Calvaire. » Le Calvaire lui fut donné : elle souffrit pendant dix ans, montrant le chemin du dévouement et de l'abnégation à une sœur qui la dépassa encore dans cette sublime voie.
Un cœur nettement résolu à se sacrifier pour ne chercher que Dieu seul, voilà par -dessus tout ce que Mme Barat demandait de ses novices. Une des plus brillantes religieuses de cette génération , Mlle Aimée de Guillain d'Avenas, arrivait de son pays de Mllefranche, près Lyon, prête à tout, détachée de tout, excepté de ses livres. Elevée avec ses frères, et nourrie des mêmes études, elle était fort instruite. Elle interprétait les auteurs classiques des deux antiquités; et ses compagnes l'entendaient avec élonnement réciter tout au long les chefs-d'œuvre de nos maîtres. Elle était écrivain : elle venait de composer une histoire du Bas-Empire qu'on a publiée depuis. Mais ce grand bagage de science était bien encombrant pour marcher dans la voie étroite du noviciat. Que de peines, en effet, la postulante n'avait-elle pas à s'arracher à celte société de génie pour s'assujettir aux plus humbles emplois I
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Mlu d'Avenus ne put s'y faire, elle quitta la maison. Mais bientôt elle y rentra; et ce fut cette fois pour y donner l'exemple de cette générosité qui devait tant rehausser sa supériorité d'esprit et de caractère. « Il nous faut des savantes, mais surtout des saintes, » lui répétait Mmo Barat. Elle trouva Tune et l'autre dans cette digne tille, dont elle-même disait : a C'est une âme courageuse; (iui m'en donnera une douzaine de cette trempe ? Les défauts ne m'épouvantent pas, pourvu qu'on ait de l'énergie et de la bonne volonté : mais qu'elles sont rares en ce siècle »! » Parmi ces élues de la grâce, il en était que Dieu avait attirées à Lui par cette longue chaîne d'espérances trompées dont parle Bossuet, et que traînent quelquefois même de jeunes existences. Il en était d'autres que la lumière céleste conduisait au port avant qu'elles eussent connu la tempête. Ainsi vit-on passer, laissant derrière elle un rare parfum d'innocence, Joséphine Zaniter, jeune fille du Mans, qui est restée dans la mémoire de cette génération comme le type de la perfection dans la vie de novice. « Que je suis donc heureuse, écrivait-elle à sa mère, que Jésus-Christ ait bien voulu me découvrir son Cœurl » Elle apportait de sa famille une piété nourrie de sensibilité, le noviciat lui en révéla une plus substantielle. « Comme on se fait illusion dans le monde! écrivait-elle encore; on croit que la vertu consiste dans certains exercices de piété: aller à l'église , entendre un sermon , être assidue aux offices... On se trompe : la dévotion véritable est de faire la volonté de Dieu par l'accomplissement de ses devoirs d'état. » A l'âge de dix-huit ans, Joséphine exhala son dernier soupir sur le crucifix de la mère Barat. c C'est le
1 A Mmo de Rozevïlle. Paris, 17 juin 1829.
soir d'un beau jour, » disait le Père Varin , témoin de la paix de ses derniers moments. Et la mère générale à Mmc Duchesne : « Elle a renouvelé, dans le noviciat, la vie et la mort de Berchmans. C'est une grande perte, mais elle ne nous sera pas inutile dans le ciel. Il en faut bien qui prient pour nous! »
i II n'y a rien, écrit Bossuet, de plus inconnu aux hommes que les conduites particulières de Dieu sur les âmes; c'est un secret qu'il s'est réservé. Il n'appartient pas à de faibles mortels de les vouloir pénétrer : il suffit qu'on les adore *. » Rien n'est plus adorable surtout que sa conduite sur les âmes qu'il daigne appeler de l'égarement de l'hérésie à la vie des parfaits. Ainsi avait -il agi envers une jeune Bernoise, Julie-Mathilde d'Erlach , issue de cette vieille et illustre famille qui avait rempli de son nom les fastes militaires des cantons helvétiques. Privée fort jeune de son père, très gâtée par sa mère et toute sa famille, éprise étourdiment du monde, de la danse, des fêtes, elle n'avait été sauvée que par un sentiment qui ne la quitta jamais : l'amour des malheureux. Elle les visitait dans leurs réduits, elle les nourrissait de sa bourse, elle les soignait de ses mains. Elle en vint à rêver une vie idéale dont le bonheur consisterait à vivre à la campagne et à se priver de tout, atin de donner largement. Or, lorsque la charité est entrée dans un cœur, la vérité n'est pas loin. Mathilde vint à Paris en 1825, où elle passa l'hiver dans de brillantes soirées. C'est là que la grâce l'attendait. En vain témoignait -elle une vive horreur pour le catholicisme, surtout pour la vie religieuse; en vain l'entourat-on de ministres protestants pour la retenir sous le joug;
i Bossuet. Lettres. Œuvres coiyipletes , t. XXVII, p. 2„4.
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la confession l'attirait, le livre de l'Imitation de Jésus- Clirist la charmait, la dévotion à Marie attendrissait son cœur. Un jour, tombant à genoux, elle dit à Notrc-Seigneur « qu'elle s'en remettait à Lui, et qu'elle était prête à tout pour suivre la lumière dès qu'elle lui serait montrée ». Jésus-Christ lui répondit par la double grâce un la conversion et de la vocation. Dirigée par les Pères Déplace et Ronsin, elle entra au Sacré-Cœur en 1826, à l'insu de sa famille, qui ne put réussir à l'en arracher. « Il me semblait que j'entrais au ciel, racontait-elle plus tard à Mmo Earat, et je sentais très bien que je n'en sortirais jamais. Ce qu'on m'avait dit de vous, ma mère, m'avait inspiré le désir de vous voir, et sans vous connaître encore, je vous aimais déjà dans le fond de mon cœur1. »
Quelques jours après l'entrée de M110 d'Erlach, Mmo Barat recevait une autre novice étrangère qu'elle annonçait ainsi à la mère Duchesne : « Nos dames vous parleront d'une princesse russe qui vient de prendre l'habit; elle a une vraie vocation. Il nous en faudrait beaucoup de cette trempe, et elles sont rares 2. » Cette novice, qui portait un des noms les plus en honneur à la cour des czars, était Mmo Elisabeth Galitzin, dont le retour à la foi et l'entrée au Sacré-Cœur étaient l'œuvre, après Dieu, du Père Rozaven. Il y avait plus de deux ans qu'à travers une distance de huit cents lieues, la mère générale la dirigeait par lettres. Ces lettres sont si belles, cette conversion si merveilleusement marquée du sceau de Dieu, et cette existence désormais si étroitement unie à celle de Mmo Barat, qu'elle nous semble réclamer une page dans son histoire.
1 Récit de sa conversion par elle-même. Autogr.
2 Paris, 6 juin 182G.
Les commencements d'Elisabeth n'avaient pas été heureux. Privée de son père dès le bas âge, traitée rudement par une mère qui pourtant l'aimait beaucoup, frappée continuellement et quelquefois même meurtrie par ses précepteurs, l'héritière des princes de Lithuanie a raconté elle-même que cette éducation à la tartare l'avait rendue défiante, irascible, opiniâtre. Elle avait été élevée dans le schisme moscovite. Sa mère était catholique; elle l'ignora longtemps; et ce fut seulement le jour où elle eut atteint sa seizième année que cette mère crut devoir lui révéler son secret. Accablée de cette nouvelle, elle conçut dès lors contre l'Église romaine et surtout contre les Jésuites de Saint-Pétersbourg, qu'elle accusait de ce malheur, une fureur implacable, leur jura une haine à mort, écrivit ce serment, et pendant quatre ans de suite ne manqua pas un seul jour de le renouveler après sa prière du soir. Nonobstant cette rage, Elisabeth était une jeune tille candide, aussi bonne qu'instruite, à la fois ardente et douce, portée vers les choses nobles, d'une conscience délicate et d'un caractère fort. Elle aimait le théâtre, mais elle s'en privait par vertu. Elle ressentit à dix- huit ans une vive passion; mais elle en ensevelit le secret dans ses larmes, sans qu'un mot ou un regard trahît son martyre : ce cœur pur était de ceux à qui Dieu a promis de se manifester.
Un jour qu'elle avait dû se rendre dans une église catholique pour le service funèbre d'un vénérable prêtre, son maître dïtalien, à peine y fut-elle entrée, qu'elle entendit une voix intérieure lui dire : « Tu hais la religion catholique; eh bien! tu en seras! » Elle se mit à fondre en larmes, sans qu'elle pût ni les tarir ni les expliquer. Depuis ce jou;, Elisabeth ne fit plus que se débattre sous
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la main invisible de la miséricorde. Un séjour qu'elle lit à une maison de campagne, près de Saint-Pétersbourg, lui fournit le moyen de pratiquer de grandes pénitences; jeûnant, priant, se levant dans la nuit froide, couchant sur la terre nue; attirée vers la piété, mais combattue par la nature et demandant grâce pour sa jeunesse; enfin catholique en tout, sauf par Terreur de son esprit, qui restait retranché dans son préjugé et son entêtement. L'exemple d'une de ses parentes, dont, à son retour en ville, elle apprit la conversion, ne lit d'abord que l'irriter; elie protesta, puis pleura, laissant voir la blessure que venait de rouvrir ce nouveau coup. Mais quand, ce soir- là, elle se mit à genoux , son serment de haine au catholicisme expira sur ses lèvres pour la première fois. La nuit fut consacrée à de profondes réflexions sur l'Eglise romaine; la vérité de notre foi en ressortit pour elle d'une manière si évidente, que toutes les lectures qu'elle put faire ensuite n'y ajoutèrent rien. C'en était fait : le lendemain elle vint se jeter dans les bras de sa mère, lui demandant à voir immédiatement le Père Rozaven pour se confesser et se faire catholique, dùt-il lui en coûter la perle de ses biens, de sa patrie, de son avenir, i Nous pleurions toutes deux à faire fendre les pierres, » raconte-t-elle. Huit jours après, Elisabeth recevait la communion de la main de ce saint religieux, qui, au bout de deux mois et demi, était, lui et ses Pères, chassé de Saint-Pétersbourg, pendant la nuit glaciale du 21 décembre 1815 '.
De telles âmes ne s'arrêtent guère sur le chemin de la perfection. Un projet de mariage avec un jeune Français de piété et d'esprit ne put balancer, dans le cœur d'Elisabeth ,
1 R«d*j autographe de Mmc Galitzin. Archives du Sacré-Cœur,
un autre dessein que Dieu y faisait grandir de jour en jour : celui d'être religieuse. Elle Tétait déjà de cœur, menant secrètement la vie du cloître dans le monde, n'allant aux fêtes de la cour que sous l'armure du cilice, consacrant aux pauvres ses biens, sa personne, son temps. Bientôt elle pria son fidèle directeur, le Père Piozaven, qui s'était rendu à Rome, de lui choisir l'Ordre où elle devait entrer. « Je crus, écrivait-elle, que ce qui plairait le plus à Notre-Seigneur, serait d'entrer dans un Ordre par obéissance. Tout ce que je demandai, c'est que l'Institut fût austère, et qu'il s'occupât d'éducation. — « Si, de plus, dis -je au Père , vous pouviez découvrir un Ordre semblable au vôtre, j'en serais bien heureuse. » Ce ne fut cependant qu'au bout de huit années d'épreuves, en mars 1825, que le Père Rozaven lui désigna le Sacré-Cœur, et la mit en relation avec la mère Barat.
A partir de ce moment, cette mère eut avec elle une correspondance secrète, destinée, comme elle disait, i à la faire avancer dans les vertus religieuses, afin qu'elle arrivât au noviciat la plus humble, la plus obéissante, la plus unie à Dieu. » Elle n'eut d'ailleurs que la peine de modérer so-n ardeur pour les saints exercices, les œuvres de charité, et surtout les actes de mortification. « Consolez-vous, ma fille, lui écrivait- elle en 1826, du soin que vous prenez à présent de votre corps; plus tard, vous aurez l'occasion de le sacrifier pour le salut des âmes... N'ajoutez donc aucune pénitence corporelle à la fatigue du voyage. Il faut que vous nous arriviez en bon état, pareille à ces victimes de l'antiquité que l'on soignait bien , afin qu'elles fussent plus propres au sacrifice *. »
1 6 février et 21 juillet 1826.