‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 206 sur 236 · MADAME ELISABETH GALITZIN · texte numérisé non relu

MADAME ELISABETH GALITZIN

Celui de Mmo Galitzin allait se consommer. Elle avait trente ans passés : c'était l'âge que sa mère avait exigé pour son entrée en religion. On lui refusait une dot, mais là n'était pas l'obstacle pour Mmo Barat. « Je serais charmée au contraire, lui écrivait-elle, de vous recevoir seulement avec ce que vous avez sur le corps, comme autrefois saint François de Dorgia reçut le petit Stanislas Kostka. Ce ne sera jamais l'arg<jnt qui déterminera le choix et l'admission des sujets: une bonne vocation, un bon esprit, quelques talents, voilà la dot que nous exigeons... Si vous nous apportez un esprit bien dépouillé de tout souvenir du monde, un cœur bien dégagé, vous serez riche, ma chère fille, et avec quel empressement nous vous recevrons >| i

Mmo Galitzin entra, en effet, dans la Société « comme un saint Jean -Baptiste », disait gaiement Mm« Barat. Sa mère, bien qu'à contre-cœur, la conduisit elle-même à la maison de Metz, où la postulante prit l'habit, en décembre 1826. Mais la mère générale, « tremblant, comme elle disait, qu'on ne lui en passât trop dans la communauté de Metz, » l'appela à Paris en 1827 : « On vous y prépare une cellule aussi petite que celle de saint Pierre d'Alcantara, aussi pauvre que celle du prophète Elisée chez la Sunamite, lui expliquait-elle; mais vous venez chez nous pour faire pénitence. Je ne veux pas tromper votre attente, ou plutôt l'attente de Jésus, qui veut que vous lui donniez tout! »

La novice ne s'épargna pas. Gaie, simple, pleine d'entrain pendant les récréations, elle était partout la plus obéissante. Elle disait à ses compagnes : a J'ai toujours le

i Paris, 6 juin et 18 nov. 1826.

cœur, comme les mains, à la glace; mais j'ai confiance, car je veux pouvoir dire en arrivant à la porte du ciel : « Ouvrez-moi, j'ai obéi *! »

Telles sont, entre beaucoup d'autres, quelques-unes des novices qui se succédèrent à Paris durant la période de 1820 à 1829. Plus la maison était pauvre, plus Dieu semblait s'appliquer à l'orner de belles âmes; et l'on est tenté de s'écrier, comme Bossuet, en un sujet semblable : « Aimable plante, olivier fécond et fructifiant, arbre chéri de Celui qui l'a planté dans sa maison, qu'il regarde continuellement avec des yeux de complaisance, qu'il enracine par l'humilité, qu'il rend fertile par ses regards favorables, comme un soleil bienfaisant, et dont il prend les fleurs et les fruits pour en faire une couronne à sa tête : croissez à l'ombre de sa bonté, et ouvrez-vous à ses bénignes influences *! »

Ainsi croissait le noviciat du Sacré-Cœur à Paris, sous les yeux et l'action de Mme Barat.

Une paix, un ordre parfait, un parfum de piété, un air de sérénité, qui tenait principalement à l'union des sœurs entre elles et avec Jésus- Christ, saisissait l'âme dès que l'on pénétrait dans ce cénacle. « Cela me parait miraculeux, écrivait Anna Murphy, dans son naïf émerveillement. N'importe de quelle maison viennent les unes et les autres, elles paraissent avoir toutes les mêmes coutumes, les mêmes idées; enfin elles n'ont toutes qu'un cœur et qu'une âme. » Et quelques lignes après : « J'attribue cette unanimité à leur attachement à la supérieure générale, qui, de toute la communauté, est une des plus humbles

1 Souvenir de la sœur Virginie Roux, p. 74.

8 Bossuet. lettre 227e, à la mère Conmau, 4 juin 1695.

l'esprit do noviciat 407

et des moins intimidantes. Elle est vive, gaie, intelligente. Elle n'a encore que quarante ans; la plus jeune des novices lui parie aussi facilement qu'à une de ses sœurs. Elle est toujours au milieu de nous, au réfectoire et partout 1 ! »

Souvent pendant l'été, aux récréations, la supérieure groupait ses filles autour d'elle, tantôt sous les arbres des quinconces, tantôt sur un petit tertre des jardins. Son entretien était l'image de son âme, simple, vif, spontané, spirituel, plein de grâce, de mesure et de goût, avec une finesse dont la pointe ne servait qu'à piquer l'attention, sans jamais blesser personne. Elle savait s'intéresser et toucher avec justesse aux choses de la terre, mais sans y enchaîner la conversation. Tout de suite, par un mouve^ ment si naturel et si prompt qu'on ne l'apercevait pas, elle remontait à Dieu, comme au lieu de son âme, et elle y entraînait les autres avec elle.

Il n'y avait rien de plus gai que les récréations de M™Barat: elle y mettait tout le monde dans une aimable joie. Elle avouait ne pas aimer les religieuses guindées, ou que la crainte de mal dire tenait renfermées, moroses, taciturnes. « La première règle de la maison est de n'ennuyer personne, » avait-elle coutume de répéter. Elle citait volontiers l'exemple de sainte Thérèse, qui, visitant un jour une de ses maisons où ses filles avaient cru bien faire en s'interdisant de ne jamais rien dire qui laissât voir de l'esprit, s'écria effrayée: « Mon Dieu! que deviendrionsnous si un pareil principe venait à prévaloir dans nos petits monastères? Ce serait la grâce aimable de Jésus-Christ qui

« Paris, noYembre 1830. Il y a deux lettres de M-« Anna Murphy, écrites en anglais à ses maîtresses de Black-Rock. La copie en a été prise dans ce couvent par M»« Llisa Croft.

s'y tarirait immédiatement. C'est déjà bien assez d'être sottes par nature : que sera-ce si nous voulons encore l'être par grâce! »

Quand elle avait ainsi mis tous les cœurs à l'aise, Mme Barat leur adressait les plus hautes instructions. On a conservé le souvenir des conférences qu'elle faisait dès cette époque à la communauté. Dans une salle donnant sur le boulevard des Invalides, et au pied d'un autel dressé entre deux fenêtres, Mme Barat avait sa place sur une simple chaise de paille; devant elle se rangeaient les novices, puis les religieuses de chœur, et en troisième lieu, les sœurs coadjutrices. Ly Yeni, sancte Spiritus, qu'elle récitait d'un accent pénétré, semblait ouvrir le ciel audessus de ce sanctuaire. Elle parlait d'abord lentement, annonçant le sujet de son instruction. Puis bientôt, et dès que le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ s'était placé sur ses lèvres, a la parole débordait avecune véhémence qui nous entraînait, » raconte une de ses tilles. C'était une parole pétrie, pour ainsi dire, de la plus rare subtance des Ecritures. D'après le conseil du grave M. Montaigne, elle avait renoncé, depuis quelques années, à commenter le livre du Cantique des cantiques, si plein de sens profonds, mais aussi de périls. L'Evangile, les épîtres de saint Paul et de saint Jean , lui fournissaient le texte à des leçons solides, nourries de doctrines, ornées de comparaisons qui en rendaient la vérité sensible autant qu'aimable.

Sous cette forme entraînante, les plus fortes vertus, l'abnégation d'abord, puis l'amour et le zèle, faisaient le fond de l'enseignement de Mme Barat. a La mortification que la règle demande, écrivait Anna Murphy, est le don, l'abdication entière de notre volonté entre les mains de

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