‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 22 sur 236 · SON ÉDUCATION PAK SON FRÈRE · texte numérisé non relu

SON ÉDUCATION PAK SON FRÈRE

mon chasseur tirait sur les pauvres alouettes, je disais tout bas à Dieu: « Mon Dieu, je vous en prie, qu il n'en tombe a pas une seule! » En effet, notre chasse fut des plus malheureuses, si bien que mon compagnon protesta en rentrant qu'il ne me reprendrait plus*. »

Les vacances de Sophie ne duraient guère que le temps de la vendange, durant lequel son frère faisait d'ordinaire quelque voyage à Sens. Encore ce court repos était- il quelquefois abrégé par le retour inopiné du maître, qui immédiatement remettait à l'étude l'écolière attristée. Plus tard elle-même disait d'une de ces déconvenues : « Je laissai mon panier pour reprendre mes livres, me répétant à moi-même: « Il est donc vrai qu'il n'y a pas de plaisir « sans amertume - ! »

Cependant le même maître qui commandait ces sacrifices, savait en adoucir la rigueur par la piété. Il y avait deux hommes dans l'abbé Barat. Mathématicien et poète, il joignait à une grande inflexibilité de caractère une élévation de cœur et parfois une grâce d'imagination qui lui faisaient trouver les plus délicats emblèmes pour parler à sa sœur de l'amour de Dieu. « Lorsque j'étais enfant, racontait celle-ci, j'avais à la maison une brebis qui m'était fort attachée; car dès que je l'appelais, je la voyais quitter tout, même sa nourriture, pour venir à moi. Un jour qu'elle était à se reposer à mes pieds, sans faire aucun mouvement, mon frère entra, et la considérant en cet état, il me dit : « Vois-tu, ma sœur, ce que fait cette « brebis? Elle aime*! » Cette manière d'aimer, cet humble

i Journal de la Probation 1835-1856, au 9 octobre 1855, p. 13. » Notes autographes sur l'enfance de M™ Barat, par Mme Deshayes, p. 2.

a Récréations de M<»e Barat à la Trinité -du -Mont, 1845, p. 10.

abandon aux pieds du Bon Pasteur sera, comme nous le verrons, une des formes de la sainteté de Mme Barat.

A cette école forte et douce, l'esprit de Sophie -Madeleine prit un développement si rapide, qu'elle franchit en peu de temps les premiers éléments des connaissances scolaires. C'est alors que son frère, estimant qu'il devait à la gloire de Dieu, et peut-être à de secrets desseins du Ciel, de faire produire tous leurs fruits à ces germes pleins de promesses, commença à étendre le cercle de son enseignement, qu'il fut amené bientôt à pousser bien au delà des limites dans lesquelles s'enferme d'ordinaire l'instruction des femmes.

Dans ce dessein, il l'appliqua à la langue latine, et la mit en peu de temps à même de lire dans le texte l'antiquité classique. Ce fut pour la jeune fille un monde d'enchantement. Virgile surtout, Virgile si profond, si religieux, si grand peintre des choses de la nature et de l'âme, la ravissait : t J'étais une virgihenne bien plus qu'une chrétienne, » disait-elle plus tard en parlant de cette époque. Elle connut aussi les Grecs; elle traduisit Homère. Cette poésie lui semblait l'écho de ses propres sentiments, et la première réponse à ses besoins natifs de beauté idéale et de grandeur morale : i L'héroïque me plaît, disait-elle encore dans ses dernières années; là du moins il y a de l'espace, l'esprit se dilate à son aise, et le cœur se sent vivre. » Mais le premier et plus haut bienfait de ces études fut d'éveiller dans son âme ces aspirations supérieures, infinies, qui sont les appels de Dieu et qui ne trouvent qu'en Lui leur satisfaction. Elle s'en rendra compte elle-même. Un jour, sur le rivage de l'Adriatique, en face des côtes de la Grèce, nous l'entendrons saluer cette patrie du beau avec enthousiasme, mais en

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