‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 23 sur 236 · SES PROGRÈS DANS LES ÉTUDES · texte numérisé non relu

SES PROGRÈS DANS LES ÉTUDES

remerciant l'Auteur d'une révélation plus haute, et en s'animant au devoir de mettre dans les âmes la science, l'amour et le reflet d'une plus sainte beauté.

Rien ne paraissait suffire à l'activité dévorante de cet esprit; les sciences naturelles, la botanique, l'astronomie élémentaire firent encore partie de l'instruction toute virile qu'elle reçut de son frère, lequel d'ailleurs excellait dans ce genre de connaissances. Il lui accorda aussi l'étude des langues vivantes, à titre de récompense et de délassement. Elle aborda l'espagnol, elle apprit l'italien, qui plus tard lui servit tant de fois à édifier ses familles religieuses de Rome et de l'Italie.

Toutefois la mère de Sophie avait peine à se rendre compte de l'utilité de ce grand travail d'esprit imposé à son enfant, car elle ne rêvait qu'une chose : l'établir dans sa condition et la gardera Joigny. Le père, au contraire, flatté de ses succès, en augurait pour elle un brillant avenir. Cet avenir était voilé aux yeux de l'un comme de l'autre; mais Dieu, qui l'avait en vue, conduisait tout dans un conseil admirable. Il convenait, en effet, qu'une instruction supérieure distinguât la fondatrice d'un institut enseignant, où la science n'est pas seulement une parure de luxe, mais une vertu d'état. Puis la science rapproche de Dieu : « Si j'avais l'intelligence des anges, disait un saint, j'aimerais Dieu comme eux. » Pour l'institutrice future du Sacré-Cœur, le savoir ne fut jamais que le flambeau destiné à éclairer l'amour.

Cependant^ la passion de Sophie pour les livres aurait pu l'entraîner à des lectures dangereuses : elle en fut préservée par une réserve fondée sur la crainte de Dieu. Elle lisait à merveille, faisant passer son âme tout entière dans son intonation et son accent. Un jour que quelques per-

sonnes étaient à la maison, sa mère voulant faire valoir le talent de sa fille, lui mit entre les mains les contes de Marmontel pour qu'elle lût à haute voix. Sophie obéit; mais son trouble fut si visible qu'un jeune homme de l'assistance en exprima sa pein° à la mère, qui ne retomba plus dans cette faute. Une fois néanmoins Sophie se laissa aller à la tentation de lire Clarisse Harlow, roman alors fort en vogue; mais le remords qu'elle en éprouva dura autant que sa vie1.

En certaines circonstances, sa délicatesse savait s'armer de fierté courageuse contre le mal. Un jour qu'elle avait été conduite chez des amis de sa famille, quelqu'un de la compagnie osa s'approcher d'elle pour lui attacher un bouquet : « Monsieur, lui dit Sophie, voici le cas que je fais de votre bouquet et de vous; » et jetant les fleurs à terre, elle les foula aux pieds avec la dignité offensée d'une vierge. Naturellement gracieuse, d'une physionomie singulièrement vive, elle ne faisait rien pour en rehausser la beauté tout immatérielle; et sa mise, dès ce temps-là, ne se faisait remarquer que par une simplicité que ses compagnes taxaient d'exagération. Il est vrai qu'à la fin, poursuivie par leurs railleries, Sophie crut devoir mettre plus de soin à sa parure. Elle consentit même à se poudrer les cheveux : grande vanité, dont elle se corrigea bientôt, et qu'elle ne se pardonna jamais.

Elle portait dès lors en elle le dessein de se consacrer à Jésus-Christ dans la virginité et la vie religieuse. A quelle époque s'était fait entendre cet appel? Elle a souvent déclaré qu'elle ne le savait pas au juste, et que son attrait datait de sa plus tendre enfance. Fruit spontané de la

1 Notes de Mme Deshayes, p. 3, et Notes de l'abbé Dusanssoy, P 3.

SA DÉLICATE PUHETÉ 18

grâce, conséquence et récompense de sa grande pureté et de son amour pour Dieu et la Vierge Marie, il semblait faire partie intégrante de son âme. Il est remarquable qu'avant le jour de sa propre consécration , Sophie n'avait jamais connu de religieuse : Dieu voulut que tout fût de lui dans cette vocation. Mais déjà elle comprenait que la vie en religion doit être excellemment une vie de charité et de fraternité. Un prêtre ayant un jour raconté en sa présence qu'il venait de voir deux religieuses se quereller entre elles, l'enfant en fut troublée, et elle se promit bien de ne jamais entrer dans une communauté semblable à celle-là.

Dans le courant de l'année 1792, sa sœur Marie-Louise s'étant mariée avec M. Dusaussoy, négociant à Joigny, Sophie en prit occasion de déclarer que, quant à elle, elle s'était engagée à l'Époux qui seul mérite d'être aimé sans mesure, et peut être adoré sans remords. Or, à cette époque surtout, c'était là, semblait-il, une résolution non moins aveugle que généreuse; car l'heure où la jeune fille pensait à se donner au cloître était celle où les cloîtres étaient dépouillés, dépeuplés, renversés. On entrait en pleine Terreur; les prisons regorgeaient de religieuses et de prêtres, l'échafaud était dressé ; et Sophie ne le savait que trop, car déjà les violences dont l'Église était victime venaient d'atteindre le foyer de la pieuse famille de la rue du Puits-Chardon.

Louis Barat était diacre lorsque , en 1790 , il fut enjoint à tous les ministres du culte de jurer fidélité à la constitution civile du clergé. Cette constitution était un acte schismatique, soustrayant l'Église de France à l'autorité du Saint-Siège pour la placer sous la main de la nation souveraine. Incapables de mesurer la portée de cet acte, et

alarmés des conséquences qu'aurait pour leur fils le refus de l'accomplir, les parents du jeune diacre le conjurèrent en larmes d'obéir à la loi. Celui-ci, ébranlé par l'exemple de son archevêque, le trop fameux Loménie de Brienne, et par celui d'un certain nombre de prêtres du diocèse, se laissa persuader de prêter le serment qu'on exigeait de lui. Mais à peine l'eût-il fait, qu'il aperçut l'abîme où on l'avait jeté. Alors, n'écoutant plus que le cri de sa conscience, il se rétracta hautement par une lettre adressée au conseil de la commune et conservée encore aux archives de Joigny '.

I Cette pièce, que nous regrettions de n'avoir pas retrouvée aux archives de Joigny, en 1872, nous est communiquée par l'obligeante prévenance de M. Salmon, archiviste de cette ville. En voici la teneur :

Extrait de la séance du Conseil municipal de Joigny, du 5 mai 1792.

II a été remis sur le bureau deux lettres sur papier timbré, dont Tune signée Barat, datée du 2 mai, présent mois, et accompagnée d'an exemplaire d'un prétendu bref du Pape , en date du 19 mars dernier, et l'autre du 3 mai, aussi présent mois, signée Saulnier, dont la teneur suit :

« Monsieur et Messieurs,

« En prêtant le serment civique , je n'ai pas prétendu me séparer de l'Église catholique, apostolique et romaine; j'ai eu le bonheur de naître dans son sein, et j'espère que Dieu me fera la grâce d'y mourir. Le Souverain Pontife, au nom et par l'autorité de cette même Église, vient de donner une seconde et troisième monition en même temps aux ecclésiastiques qui ont prêté le serment prescrit par l'assemblée nationale, afin qu'ils aient à la rétracter, sous peine d'encourir l'excommunication, et ce, sous la suspense qu'il a déjà portée contre ceux qui n'ont pas obéi à son premier avertissement, comme vous pouvez le voir dans le bref que je vous envoie et que je sais être authentique. Je me soumets sans aucune réserve à ce qu'il exige de moi, et, si j'eusse été persuadé que le premier bref parlât de la suspense, comme je n'en doute pas à présent, je vous déclare que je me serais décidé sur-le-champ à la

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