LA PRISON DE L'ABBÉ BARAT
circonstance l'origine de son amour pour le sacré Cœur1. Louis Barat, pendant ce temps, était traîné de prison en prison. Il avait d'abord été mis à la Conciergerie, où il trouva, parmi un très grand nombre de prêtres, M. l'abbé Emery, supérieur général de la compagnie de Saint- Sulpice, un des hommes les plus saints, comme les plus grands et les plus instruits de cette époque. De la Conciergerie, il fut transféré successivement à Sainte-Pélagie, à Bicêtre, à Saint-Lazare, et enfin au Luxembourg. C'étaient de véritables supplices que ces translations durant lesquelles les prisonniers, traînés sur des charrettes, attachés deux à deux, s'avançaient lentement, essuyant les grossières insultes de la populace. Louis Barat, qui regrettait l'édifiant exemple de M. Emery, en fut dédommagé en trouvant à Saint-Lazare M. l'abbé Duclaux, prêtre de la même société, autre exemplaire excellent de la discipline ecclésiastique. Celui-ci distingua et aima le jeune diacre. Durant les longs entretiens de la captivité et les pieux exercices pratiqués en commun, il se fit son maître dans la théologie, mais surtout dans la science de la vie intérieure, que, du reste, la menare d'une mort imminente prêchait assez par elle-même.
Déjà quatre-vingt-cinq prisonniers de Saint-Lazare avaient porté leur tête sur l'échafand 2. A chaque instant
i Journal de la Probation, au 30 mai 1856 , p. 36.
2 Voici à quel dévouement le prisonnier croyait être redevable de son salut. Il n'espérait plus que la mort quand, un jour, il fut abordé, dans le préau de la prison, par un inconnu qu'aux débris de son uniforme il reconnut pour être un officier des armées républicaines. C'était un compatriote, son ancien maître d'école, qui s'était enrôlé dans l'armée de Gustine, y avait conquis un grade important, avait ensuite été compromis et arrêté avec son général, et se trouvait présentement enfermé à Saint- Lazare. Grâce à sa belle écriture, le greffe l'employait d'ordinaire à transcrire les listes des
Louis Barat s'attendait à y porter la sienne, quand vint le 9 thermidor. La chute de Robespierre ne lui rendit pas toutefois immédiatement la liberté. Il ne fut élargi qu'au mois de février 1795, après vingt mois de détention. Il avait alors vingt- sept ans.
Au sortir de sa prison, le confesseur de la foi reçut secrètement la prêtrise des mains de M*1" de Barrai, ancien évêque de Troyes, qui rentrait alors de rémigration. Le nouveau prêtre brûlait de faire quelque chose de considérable pour la gloire de Dieu. Tantôt, inconsolable de n'avoir pas été trouvé digne du martyre, il formait le dessein d'aller le chercher dans les missions étrangères. Tantôt, attiré puissamment vers la société de Jésus, supprimée alors dans presque toute l'Europe, il projetait d'aller se faire jésuite en Russie, où la compagnie possédait encore des établissements. Mais l'œuvre en apparence plus modeste, en réalité plus grande, qui, dans les vues secrètes de la Providence, devait faire l'objet propre de sa mission, c'était la formation et la conduite de sa sœur.
Elle venait d'avoir seize ans. Une grâce modeste ornait toute sa personne. « Son image, rapporte l'aîné de ses neveux, vénérable prêtre qui vient de mourir à Lille presque octogénaire1, son image est restée profondément
victimes destinées à l'échafaud. « Un jour, j'y trouvai ton nom, confia tout bas le militaire à son ancien élève. J'ignorais encore ton arrestation, et je ne savais si ce nom s'appliquait à ta personne; cependant je le passai. Maintenant que je sais qu'il s'agit bien de toi, tu peux compter, mon ami. que je ferai de même à chaque nouvelle occasion. Je sais à quoi je m'expose : mais advienne que pourra, au petit bonheur ! » — Notice nécrologique sur Mme Barat, par M. Stanislas Dusaussoy. — Journal dtJoigny, 10 juin 1865.
1 M. l'abbé Dusaussoy est mort le 11 mai 1873, au cours de la composition de cet ouvrage.