SON FRÈRE L'EMMÈNE A PARIS
sculptée dans ma mémoire, comme une statue de la virginité ou de la sagesse incarnée dont elle portait le nom. » L'école de l'adversité avait mûri cette sagesse, grandi sa vertu, fortifié sa résolution de se donner à Dieu; mais elle trouvait un écueil dans ses qualités mêmes. Sa mère, justement fîère d'une fille dont elle entendait l'éloge de toutes parts, en avait fait l'objet d'une adoration qui pouvait gâter en elle les dons les plus excellents. « Entourée, admirée, obéie et prévenue dans tous ses désirs, écrit une de ses plus anciennes compagnes en religion, elle était idolâtrée et choyée plus que fille de prince 1. » La vocation de Sophie allait peut-être périr étouffée sous ces adulations et ces amollissements, si une main énergique ne se hâtait de l'arracher à la maison paternelle.
Son frère demanda donc à l'emmener à Paris, où il avait dessein de se fixer lui-même; c'est là qu'il espérait la façonner plus librement pour en faire l'instrument des volontés divines. Cette proposition souleva une tempête. Mmo Barat déclara que rien au monde ne serait capable de la séparer de son enfant. Celle-ci, de son côté, pleurait, protestait , se rattachait à sa mère , se plaçait sous sa défense, et la suppliait de ne pas souffrir qu'on l'arrachât d'auprès d'elle. En présence de cette résistance, le prêtre dut partir seul; mais il ne céda pas. De Paris il entama directement avec sa sœur une correspondance dont la perte est la plus regrettable lacune de cette histoire. Aux raisons supérieures de sagesse et de foi que son frère lui présentait, Sophie opposait toujours la même objection, mais celle-là semblait sans réplique à ses yeux: c'était l'amour
* Récit de la mère Thérèse, p. 9 ; — et Notes autographes de la mère Deshaye? , p. 6.
de sa mère : « J'entreprenais de lui prouver, a-t-elle raconté, qu'il renversait Tordre de la nature, et que la loi de charité ne pouvait pas vouloir qu'on séparât la mère de son enfant. C'était une mauvaise cause, que je me suis toujours reproché d'avoir plaidée, et que je devais perdre. »
En elTet, un second voyage de l'abbé Barat à Joigny détermina sa sœur à cette séparation. Le père fut le premier conquis et résigné: il remarquait que sa fille commençait à perdre son temps. Il jugea qu'à Paris elle serait en sûreté sous la garde de son frère, qu'elle aurait soin de lui et que lui aurait soin d'elle : ses études se compléteraient, son mérite se ferait jour, et elle se préparerait peut-être un sort meilleur que celui de ses pères. La mère elle-même finit par entrer dans ces vues. Elle consentit au départ, mettant seulement pour condition que, chaque année aux vendanges, Sophie reviendrait passer quelque temps dans sa famille '.
Après de pénibles adieux, la jeune fille prit le coche, en société de son frère et d'une de ses amies qui se rendait à Paris. C'était alors un voyage de plusieurs journées; et, comme Sophie essayait de tromper la longueur de la route et la tristesse de la séparation par des entretiens fort animés avec sa compagne, son frère l'en reprit. Près d'entrer dans une ville encore teinte du sang des martyrs, et d'où la religion était toujours proscrite, il voulait plus de recueillement dans une vierge chrétienne. Par là Sophie put comprendre à quelle école austère elle était conduite.
En elTet, l'heure était triste pour l'Eglise de France; mais, dans ce qui semblait être la tombe d'un grand peuple, Dieu avait déposé les germes invisibles de la ré-
1 Récit manuscrit de la mère Thérèse, p. 9.