‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 28 sur 236 · SA FORMATION SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

SA FORMATION SPIRITUELLE

de MUe Duval , il leur fit donc un cours de lettres, de sciences et même de latinité. Sophie suivait ces leçons en même temps que ses compagnes ; mais elle avait sur cellesci une avance si marquée que, pour la prémunir contre les atteintes de l'orgueil , le maître avait soin de dissimuler sa supériorité en retardant ses progrès l.

Au reste, ce n'étaient plus maintenant les sciences humaines que la jeune fille préférait. Elle lisait, apprenait, traduisait les auteurs sacrés et ecclésiastiques, les plus beaux passages des Pères et des Docteurs, les meilleures leçons des maîtres de la vie spirituelle. Surtout la Bible était son livre de prédilection, c Elle faisait ses lectures latines dans l'Ecriture, qui était les plus chères délices de son saint frère , raconte une de ses premières compagnes. Qui mieux que lui pouvait lui en offrir les explications appropriées à sa jeunesse ? Cette éducation solide ressemblait beaucoup à celle que saint Jérôme donnait aux dames romaines de son siècle. A cette école, et à un âge où l'âme reçoit son empreinte, Sophie prit le goût et le désir de la vie intérieure 2. »

La vie que Sophie menait avec son frère était pauvre, austère, toute cachée en Dieu. L'abbé Barat donnait quelques leçons au dehors afin de subsister ; sa sœur travaillait des mains pour lui et pour les autres; en même temps, elle faisait l'éducation d'une jeune fille nommée Laure, dont le souvenir lui resta toujours cher. Nous apprenons encore qu'elle et ses compagnes prenaient soin de l'instruction de quelques enfants du quartier privés de catéchismes par le malheur des temps : l'institut du Sacré- Cœur est déjà en germe dans ces humbles débuts.

* Récit de la mère Thérèse, p. 15. — 2 lbid.} p. 15.

Sophie avait eu d'abord pour directeur à Paris M. l'abbé Philibert de Bruillard, grande âme sacerdotale, qui avait fait ses preuves d'intrépidité apostolique pendant la Terreur, et qui, successivement curé de Saint -Etienne-du- Mont, puis évèque de Grenoble, voulut plus tard finir ses jours au Sacré-Cœur, dont il avait préparé le berceau. Ami de l'abbé Barat, il eut bien vite apprécié le mérile de sa sœur, dont, un demi -siècle après, il ne parlait encore qu'avec une admiration qui le rajeunissait. Estimant toutefois que personne ne pouvait mieux la former que celui qui avait été son premier instituteur, il laissa bientôt la conduite de la jeune fille à l'abbé Barat luimême. Dès lors Sophie entra dans les voies âpres mais salutaires de la croix.

Avec un fond commun de ressemblance , un même esprit de foi, un dévouement égal, une énergie pareille pour le bien, il était difficile de rencontrer deux natures plus contrastantes que celles de ce frère et de cette sœur. Autant il y avait chez l'une de délicatesse craintive, de simplicité et d'humble soumission, autant le caractère de l'autre, retrempé encore dans le rude séminaire de la captivité, était inflexible dans la poursuite de son but. Il est vrai que c'était uniquement un but de sanctification; pour un tel homme il n'y avait qu'une manière possible d'aimer sa sœur, c'était de la perfectionner. Il y mit une vigueur proportionnée à son zèle, et voulant tailler dans ce marbre d'une éclatante pureté l'image de Jésus-Christ, il prit le marteau et frappa de rudes coups.

Convaincu premièrement que l'attachement à la volonté propre est le plus grand obstacle à l'opération divine , le directeur n'épargna rien de ce qui pouvait dompter la

yoie d'humilité et d'amour 27

personnalité dans cette sœur chérie. Un jour, il arrachait Sophie à une lecture où elle trouvait un charme trop vif; un autre jour, il jetait impitoyablement au feu certain travail de sa main dont elle lui réservait la surprise. La vanité surtout était poursuivie dans ses derniers refuges. La jeune fille ne pouvait sortir qu'avec le petit costume de Bourguignonne qu'elle avait porté à Joigny. Une fois, qu'elle s'était fait un vêtement plus élégant dans lequel elle eût pu mettre quelque complaisance, son frère le lui prit et le livra aux flammes. « C'est tout au plus si Sophie put retenir ses larmes, » nous rapporte une de ses premières et plus saintes confidentes ; mais cette conduite si sévère tendait à rendre son cœur pur et entièrement à Dieu. — « Elle souffrit d'abord beaucoup de ces rigueurs, ajoute le même témoignage ; il lui semblait que son frère n'était sévère que pour elle, tandis qu'elle le trouvait rempli d'indulgence pour ses compagnes et pour tout le monde. Mais rien ne pouvait altérer sa confiance envers celui qui portait un intérêt si vrai à son âme, et qui était lui-même adonné à une si parfaite mortification. Il travaillait sa sœur, désirant la former à une haute sainteté ; et d'ailleurs, en lui imposant ces pénitences si rudes et si répugnantes à l'amour-propre, il mettait tous ses soins à les lui faire aimer ». »

Le grand moyen qu'il employait pour les lui rendre aimables, c'était de les lui faire accomplir en vue de Jésus-Christ : « La pauvre enfant versait bien des larmes en secret, est-il dit au même lieu; mais elle les mêlait à celles de Jésus, qu'elle aimait déjà beaucoup. » Ainsi sa résignation se changea bientôt en une joyeuse allégresse ;

1 Récit de la mère Thérèse, p. 27, 23 , 19 , 17.

« Je m'y habituai à la lin, racontait-elle, et ce qui m'avait fait souffrir finit par me faire rire *. »

Le même amour produisait en elle l'humilité : ce fut, toute sa vie, la vertu fondamentale de Mm0 Barat. Sa plus haute prétention, à cette époque, était d'être reçue chez les carmélites comme sœur converse. Ce qu'elle savait, ce qu'elle lisait, ne faisait qu'affermir en elle ce dessein, en lui montrant combien l'obscurité plaisait au cœur de Jésus-Christ. Et si parfois la lecture de la vie des saints lui présentait des exemples qui la décourageaient : « Ces grandes saintetés me font peur, disaitelle ; mais c'est égal, il y a du moins un côté par où je pourrai toujours me rapprocher de ces modèles : c'est l'humilité. C'est par là que je prouverai à mon Dieu que je l'aime ! »

La direction imprimée à la conscience de Sophie procédait de la même élévation de vues; mais, conduite par un zèle encore sans expérience , elle dépassa le but et aboutit à de funestes excès. Avide d'épuration pour cette âme soumise, son frère lui en fit scruter minutieusement les replis, l'assujettissant à d'interminables confessions générales qui la jetèrent dans le trouble. Tremblante en présence de la sainte communion , elle en était réduite à chercher des prétextes pour s'en éloigner. Il fallait même parfois que, du pied de l'autel où il célébrait, son directeur, la voyant hésiter, l'appelât en lui disant: « Sophie, approchez-vous ! » Alors elle obéissait et elle venait recevoir l'Epoux des vierges ■.

C'est aussi dans ce temps que cette âme dévorée de

* Récit de la mère Thérèse, p. 29. — Notes de la mère Deshayes, p. 8.

* Récit de la mère Thérèse, p. 25.

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