LE PÈRE LÉONOR DE TODRNÉLY
par lui, nous remontons jusqu'au foyer sacré d'où descendit l'étincelle qui va tout animer dans cette institution, tout éclairer dans ce récit.
Dieu a été rarement plus aimé sur la terre qu'il ne le fut par ce prêtre dont la sainteté reconnue faisait écrire ces mots à M. Emery : « J'ai connu bien des hommes éminents en vertu ; j'ai lu les vies d'un grand nombre de saints, et je puis déclarer n'avoir jamais rencontre une âme plus embrasée de l'amour de Dieu que celle de mon cher de Tournély 1. »
Cet amour de Dieu , Tournély le tenait du cœur pénitent de son père, du coeur séraphique et immolé de sa mère. Elevé dans le vieux château patrimonial de Bois- Thibault près de Laval, il avait pu voir ce père, gentilhomme autrefois débauché et brutal , une fois converti par l'infatigable patience de son admirable femme , étonner le monde par quinze ans d'une vie d'anachorète couronnée par la mort d'un prédestiné. Il avait vu sa mère, chassée de son château par la révolution , traînée en prison aux Bénédictines de Laval avec ses deux filles, porter partout l'exemple d'une acceptation de la volonté de Dieu qui faisait dire à la plus jeune de ses six enfants : « Si tous les maux tombent sur nous , c'est notre mère qui en est cause : elle remercie le bon Dieu de tout ce qui nous arrive , et le bon Dieu ne se gêne pas 2. » Cette femme qu'à Laval on nommait la sainte, parlant un jour de son fils Léonor, prophétisa ainsi : « Il sera le précurseur de la Compagnie de Jésus. » La vertu du jeune prêtre avait grandi avec les douleurs de l'Eglise, dans les travaux de l'exil. Le jour où ses com-
1 Lettres à la Société des Pères du Sacré-Cœur et à la famille de Tournély. — Voy. Vie du Père Varin , ch. vu.
2 Notes manuscrites sur la famille de Tournély, cahier in-12.
pagnons l'avaient choisi pour chef, le premier commandement qu'il leur avait donné avait été celui de passer sur son corps, en le foulant aux pieds, et il avait fallu obéir. Dès lors, il n'avait plus voulu être que leur serviteur, s'oubliant pour eux à toute occasion du jour, et la nuit encore se levant pour réchauffer leurs pieds, dans leurs lits, comme ferait la plus tendre mère.
Dieu était tout pour ce prêtre : « Soyez entièrement à Dieu et n'aimez que Jésus ! » répétait-il à ses frères. Son oraison habitait des hauteurs fréquentées par les plus grands saints. On raconte que souvent sur les neuf heures du soir, quand le temps était pur, il se mettait à la fenêtre, et de là contemplant le firmament silencieux : « Calme du ciel! » répétait-il dans son ravissement, « calme du ciel ! » Alors on aurait dit que ce calme céleste avait passé dans tout son être. A l'autel , c'était un ange. A peine avait-il prononcé les paroles de la consécration que ses yeux devenaient deux fontaines de larmes qui détrempaient les linges sacrés et L'hostie elle-même: « Ce sont mes péchés et la bonté de Dieu qui me forcent à pleurer, » disait-il en s'excusant.
La grande dévotion de cet homme humble et doux, c'était le Cœur de Jésus. On l'entendait répéter : c 0 Cœur adorable de mon Sauveur, si les hommes vous connaissaient, combien ils vous aimeraient! » — c Un jour, dit le Père Varin , entrant seul dans sa chambre , j'y rencontrai par hasard un papier sur lequel je lus ces lignes écrites avec son sang: « Je me consacre au Cœur de Jésus et de sa Mère. Je fais en conséquence le vœu d'employer ma vie à propager la dévotion au Sacré-Cœur et à l'Immaculée Conception de Marie. Je m'engage à renouveler ce vœu deux fois l'an. » — Que pouvais-je faire de mieux que
ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ TjU SACRÉ-CŒUR 41
d'imiter ce cher père ? ajoute son disciple. Tout plein de cette pensée, je sortis précipitamment, et, étant allé me recueillir devant l'autel, je pris le même engagement que lui, sans restriction '. »
Dieu paya Tournély de cet ardent amour par des lumières extraordinaires ». C'est dans une de ces mystérieuses communications qu'il reçut l'ordre d'établir l'Institut qui nous occupe. Le Père Varin l'a raconté plusieurs fois de cette sorte :
« Le Père de Tournély tenait un journal secret, sur lequel il avait coutume de noter simplement ce qu'il éprouvait chaque jour. Or voici ce que l'on trouve marqué en un endroit :
« Je me suis considéré devant Dieu , et , ayant vu
ma bassesse et celle de mes frères, je n'ai pu comprendre comment si peu de chose était capable de procurer la gloire de Dieu.
« Je suis dans les ténèbres et je ne vois rien. »
« Tout à coup il s'écrie : « Vive Jésus (c'était son exclamation familière) ! vive Jésus ! saint Ignace sera glorifié décompter pour enfants les enfants du Sacré-Cœur. »
« Puis , comme s'il répondait à l'injonction d'un supé-
* Journal du Noviciat de Paris, 22 juillet 1830.
2 M. l'abbé Émery y fait allusion dans une lettre. Au sortir de sa prison, ayant eu le bonheur de rencontrer eu Allemagne la colonie et son chef, il en marquait ainsi son édification : « Ils vivent comme des saints, et roulent dans leurs tètes les projets les plus étonnants comme les plus saints. J'admire leur foi et leur courage. Il est très incertain que ce qu'ils auraient le plus à cœur pût réussir; mais, ce qui est très certain, c'est qu'ils font de grands progrès dans la vertu. Il parait que leur confiance dans Tournély est au plus haut point ; et il le mérite, car les grâces que Dieu lui fait sont vraiment extraordinaires. » Lettres de M. Émery à l'abbé Courtade, du 28 avril 1796, — et à l'abbé de Villèle, du 8 juillet suivant.
rieur invisible : « Non , Seigneur, ajoute-t-il , non , ce n'est pas possible. »
« Mais revenant bientôt à sa docilité confiante et familière : « Mon bon Maître, puisqu'il paraît que vous le voulez, je me rends, mais à la condition que je proposerai ce dessein à mes frères. S'ils l'approuvent, je le regarderai comme venant de vous ; sinon permettez-moi de n'y plus songer. »
« Il proposa, en effet, son projet au conseil, continue le Père Varin ; nous l'approuvâmes tout d'une seule voix , et la chose fut décidée immédiatement ■. »
A partir de ce jour, Tournély n'eut pas de repos qu'il n'eût posé la base de l'édifice dont Dieu même était l'architecte. Peu après, il crut en avoir trouvé la pierre fondamentale dans une grande chrétienne, Mme Louise-Adélaïde de Bourbon -Condé, femme d'une haute vertu, mûrie par le malheur et embrasée de l'amour de Dieu et du prochain. Suivie de quelques anciennes religieuses dispersées par la révolution, mais demeurées fidèles, elle se rendit à Vienne auprès de Tournély, pour se ranger
i Conférence du Père Yarin aux religieuses du Sacré-Cœur, Journal du Noviciat , année 1820.
Quanta ce précieux journal de Tournély, on n'en a rien conservé ni retrouvé.— Le Père Varia l'avait brûlé en rentrant|en France, et il en exprimait ainsi ses regrets : « Que je voudrais posséder encore ses pensées, ses sentiments, tels qu'il les exprimait dans son journal que nous appelions le Cahier jaune! Je déplorerai toute ma vie ma faute inexcusable; quelle perte!... Je l'ai brûlé. Il fallait traverser la France le sac sur le dos dans un moment de grande agitation ; je craignais qu'il ne tombât entre des mains malveillantes, et, au lieu de le confier aux amis que j'avais à Vienne, je le détruisis. Quelle perte , mon Dieu ! il renfermait des trésors ! C'était pour nous la source où nous allions nous rafraîchir dans l'amour du bon Maître. » Journal du Noviciat, mardi 12 juillet 1842.