LES PREMIERS ESSAIS DU PÈRE VARIN
supérieur. A son instigation, la princesse consentit à venir fonder à Rome une maison qui s'ouvrit en juillet 1801. Mais, comme nous le verrons, l'esprit que Tournély avait reçu du Ciel ne résidait pas dans ce directeur, et l'œuvre de la princesse n'était pas l'héritière de la promesse divine. D'ailleurs outre que, d'ordinaire, ce n'est guère sur les marches d'un trône que Dieu va prendre les instruments de sa droite, il semblait juste que la France, foyer de l'impiété révolutionnaire, devînt aussi celui de la rénovation religieuse. Elle avait porté les coups : n'était-ce pas à elle de panser les plaies ?
Parti de l'Allemagne le 19 mars, fête de saint Joseph, le Père Varin rentra en France avec quelques Pères de la foi dont on l'avait fait le chef. C'est là que nous l'avons vu recevoir l'abbé Barat dans sa communauté. C'est peu de temps après qu'une conversation avec ce nouveau frère lui révéla le trésor cherché depuis longtemps, et jeta sur l'avenir de la future Société une vive lumière : ce fut comme l'apparition de l'étoile sur son berceau.
a Un jour, rapporte le Père Varin, que je me trouvais seul avec le Père Barat dans la pauvre chambre qui nous servait à la fois de dortoir, de réfectoire , de salle d'étude, de cuisine et même de salon , assis tous deux sur une modeste couchette, je lui demandai s'il n'avait rien qui l'attachât dans le monde. Il me répondit qu'il avait une petite sœur. Ces paroles firent sur moi une vive impression. Je lui demandai son âge et ce qu'elle pouvait faire. Il me répondit qu'elle avait de dix-neuf à vingt ans , qu'elle avait appris le latin et le grec et traduisait couramment Virgile et Homère, qu'elle était capable de faire une bonne rhétoricienne, qu'elle pensait à entrer prochainement au couvent, peut-être au Carmel, et que, pour le moment, elle
était allée passer quelques semaines dans sa famille '. » Cette sœur, cette fille spirituelle et cette élève d'un homme dont il pouvait apprécier le talent et la vertu; cette instruction classique et ces études si supérieures à celles de la plupart des femmes, cette humble condition, cette vocation religieuse , enfin cet âge susceptible de recevoir l'empreinte d'une formation nouvelle : toutes ces choses réunies furent pour le Père Varin un premier rayon de lumière. La présentation qui lui fut faite ensuite de la jeune fille, au retour de ses vacances, acheva de l'éclairer.
« Au bout d'un mois, continue-t-il , Mlle Sophie Barat revint à Paris. J'allai la voir, et je trouvai une personne très délicate de tempérament , extrêmement modeste et d'une grande timidité. Le sentiment intérieur, que j'avais éprouvé quand son frère me parlait d'elle pour la première fois, prit une intensité plus forte et une clarté plus vive. Alors je compris tout !... « Quelle pierre fondamentale ! » me dis-je en moi-même. En effet, c'était sur elle que Dieu voulait élever l'édifice de la Société de son Cœur. »
Le Père Varin communiqua au Père Louis Barat ses vues sur sa jeune sœur. Celui-ci y adhéra avec action de grâces. Il avait maintenant la clef de cette destinée qu'il avait préparée sans la démêler clairement. En conséquence il remit la conduite de Sophie à celui qui avait reçu lumière et grâce pour cela. Quant à lui, il regarda sa tâche comme achevée. Il avait émondé et labouré le champ par le sacrifice ; mais pour y faire fleurir une douce et libre piété, il fallait sans doute une autre main que la sienne.
1 Conférence du Père Varin, cah. in-f°, p. 17.— Récit de la mère Thérèse Maillucheau, copie interlignée, p. 31. — Fie du Père Varin, ch. xui, p. 132.