‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 42 sur 236 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

FONDATION d'âMIENS — LE BERCEAU Mai 1801 à décembre 1802

La société venait de naître. Maintenant qu'allait- elle faire? Où Dieu la voulait-il? Dans quel lieu allait-elle dresser sa première tente?

Au mois de mai 1801 , le Père Varin s'était rendu dans la ville d'Amiens pour y donner une mission, et préparer l'établissement d'un collège des Pères de la foi. Là , étant descendu dans la maison hospitalière de Mme de Rumigny, appelée alors l'hôtel des Douze Pairs de France, il y fit la rencontre d'un prêtre de haute vertu nommé M. Bicheron , qui y tenait une école de jeunes gens de la noblesse. Il eut bientôt reconnu dans ce vénérable prêtre un ardent zélateur de la dévotion au sacré Cœur de Jésus 1,

1 Antoine -Joseph Bicheron, vénérable ecclésiastique du diocèse de Soissons que la révolution avait conduit à Amiens, venait déterminer l'éducation de M. le marquis de Clermont - Tonnerre. S'associant alors avec un jeune homme de Hangest- sur -Somme, M. Louis Sellier, depuis jésuite de haute sainteté, il avait étabii un pensionnat composé de jeunes gens d'élite, tels que MM. Albert de Brache, Hippolyte et Théodore de Rumigny, Adrien de Calonne, Isidore Daveluy; et, quelque temps après, M. d'Aster de Gramont, d'Harcourt, de Choiscul d'Aillecourt, de Mâchant, de Franquevilie

ce qui l'amena à lui parler de l'institution que lui-même venait de consacrer à ce divin Cœur. M. l'abbé Bicheron entra chaleureusement dans les desseins du Père et lui promit son appui. En effet, peu après, il lui adressa deux pieuses filles qu'il dirigeait, et qu'il croyait propres à cette œuvre naissante.

La première était Mlle Geneviève Deshayes, cœur d'or, caractère de feu, âme singulièrement élevée et courageuse, qui portait, dans un corps assez pauvre de santé, la passion de toutes les choses généreuses. La mort de ses parents l'avait laissée libre et riche; et maintenant elle vivait près d'un frère marié qui lui était très cher. Elle aimait un peu le monde et beaucoup la parure; mais elle aimait encore davantage Notre -Seigneur, l'Eglise, les âmes, les pauvres. Pendant la révolution elle avait fait des prodiges de charitable intrépidité pour sauver les prêtres, les émigrés et les religieux. Présentement, il n'y avait pas à Amiens une seule œuvre de religion ou de miséricorde dont elle ne fût, avec M. Bicheron, Mme de Rumigny, et ■\jiie Tripier son amie, l'inspiratrice ou l'instrument. • Nous nous occupions surtout à répandre la dévotion au sacré Cœur, » raconte -t-elle dans un mémoire qui la peint au vif. L'attrait pour la vie religieuse avait été le prix de cette grande activité au service de Dieu; mais, incertaine encore de la voie qu'elle prendrait, elle s'en remettait avec une confiance aveugle à la décision du Ciel.

Cependant les lumières les plus extraordinaires lui ve-

d'Anancourt , etc.. — Le pensionnat avait son habitation dans la maison des Douze Pairs de France, devenue depuis l'hospice des Incurables. M. Bicheron fut, toute sa vie l'ami et ie bienfaiteur de la Société du Sacré-Cœur. Il est mort curé de Saint-Remy. à Amiens, le 19 mars 1824.

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liaient à ce sujet. Elle avait pour amie une pieuse carmélite, la sœur Saint- Fidèle, fille de M. Perrache, trésorier de France à Amiens. Cette religieuse, forcée de rentrer chez son père, y avait reconstitué une petite communauté avec quelques compagnes. Or, rapporte Mme Deshayes, « un jour que j'étais assise auprès d'elle, sur son lit de carmélite, la sœur Saint-Fidèle me dit: a J'irai chercher bien loin la perle évangélique, et vous, vous la tromerez sans sortir de votre ville; car ici, de ce côté, s'établira quelque chose pour la gloire de Dieu, et vous en serez! » Disant cela, mon amie me montrait devant elle l'endroit où, en effet, nous commençâmes la Société à Amiens. » Bientôt la carmélite , cherchant une vie plus cachée , partit pour la Russie, afin de s'ensevelir à la Trappe; mais elle n'oublia pas son amie Geneviève, et en passant par Lubeck elle lui écrivit : a Attendez au printemps, Dieu vous fera connaître ce qu'il veut de vous. »

Ce fut dans ce printemps, celui de 1801, que le Père Varin vint prêcher à Amiens. Mlle Deshayes fut l'entendre avec assiduité. « Dans un de ses sermons, raconte-t-elle, le prédicateur ayant pris pour texte : Allez et enseignez, je sentis quelque chose qui m'éleva très haut dans cette vue des rapports d'une faible créature avec son Créateur, pour l'accomplissement du salut des âmes. »

Bientôt M. Bicheron lui déclara solennellement que cet homme était pour elle l'envoyé du Seigneur, et il la détermina, non sans difficulté, à s'adresser à lui. Le missionnaire la reçut bien ; mais il ne lui parla cette fois que d'une chose : l'amour de Jésus -Christ et de son Cœur adorable. « J'écoutais, raconte-t-elle, ce que le Père me disait, et je goûtais, sans y penser, une grande amplitude de bonheur et de paix. » — Son âme, comme elle

s'exprime, « s'était immédiatement collée au sacré Cœur. » Ce ne fut que plus tard, dans un autre voyage, le 28 août de la même année, fête de saint Augustin, que le Père se prononça sur sa vocation. Il commença par lui parler de Tournély, de sa belle vie, de sa précieuse mort, et des projets dont il l'avait fait l'héritier. C'était toujours cette grande figure sacerdotale qu'il mettait en avant pour gagner les âmes au cœur de Jésus, en plaçant son action sous les auspices d'un meilleur et plus grand que lui. Ensuite il l'entretint de la fondation romaine, et plus spécialement de la communauté qui se formait à Paris. Il lui dépeignit d'un mot chacune de ses novices; mais, quand il arriva à M:ie Sophie, le bon père s'étendit plus au long sur son mérite; puis levant les yeux au ciel, il s'arrêta tout court , comme s'il eût retenu une partie de sa pensée. A la tin, il ajouta : « D'ailleurs, ïous allez la connaître, car Jésus-Christ vous appelle à être, avec elle, une épouse du sacré Cœur. Maintenant, ma fille, ses desseins vous sont manifestés: c'est à vous d'y correspondre. »

i Le Père m'ayant bénie, je le quittai tout embaumée, raconte M11- Deshayes dans son style ardent. Mon cœur se livrait d'avance à cette Société qu'on venait de me faire voir. Prendre naissance dans le Cœur de Dieu, y croître, y vivre, y mourir; sortir de ce divin Cœur pour lui gagner des âmes, et y rentrer pour lui amener ses conquêtes: quelle vocation! Je n'avais eu que de la répugnance pour les autres ordres religieux, si estimables qu'ils fussent. Dans celui-ci, tout m'attirait de prime abord, comme si je l'avais connu et aimé depuis longtemps. Il me semblait que j'entrais dans une habitation faite pour moi à mon insu, où je n'avais plus rien à désirer, et où l'on avait eu soin de prévenir tous mes goûts. ■

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