‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 43 sur 236 · MADAME HENRIETTE GROSIER · texte numérisé non relu

MADAME HENRIETTE GROSIER

La compagne de Geneviève, que M. Bicheron avait adressée comme elle au Père Varin, était Henriette Grosier. Celle-ci, comme presque toutes les premières recrues de la nouvelle société, était une aspirante au Carmel. Elle eut bien vite compris que l'institut du Sacré-Cœur, tel qu'il lui était proposé, c'était le Carmel, avec l'apostolat en plus. Elle s'estima donc heureuse d'entrer dans une compagnie où il lui serait donné d'aimer beaucoup Notre -Seigneur, et de le faire beaucoup aimer.

Ce qui la retenait dans le siècle était son dévouement à une tante respectable, Mmo Hyacinthe Devaux, ancienne religieuse, qui l'avait élevée et qu'elle aidait puissamment à diriger un pensionnat dans la ville d'Amiens. Malgré le solide mérite des maîtresses, ce pensionnat tombait. Une pensée vint alors à M. Bicheron. Ne serait- il pas possible de confier cet établissement aux filles du Sacré-Cœur? Le Père Varin regarda cette inspiration comme venue du Ciel. Elle souriait aussi beaucoup à Mlle Grosier; mais sa tante y opposait des difficultés. On traita avec elle. Mlle Loquet vint d'abord habiter le petit pensionnat, afin de s'initier aux habitudes du lieu. Enfin, le 15 octobre de cette année 1801, fête de sainte Thérèse, le contrat de cession fut passé et signé. Le Sacré-Cœur avait sa première maison.

Mlle Deshayes n'attendait que cette conclusion pour faire ses adieux au monde. Elle-même les a dépeints dans une page émue : « Le lendemain dimanche, dit- elle, je prévins ma famille que j'allais la quitter. Je fus bien exercée par les pleurs de mon pauvre frère : il semblait qu'en me perdant il allait tout perdre, et fortune et bonheur!... Ma belle-sœur pleurait aussi. Sa mère, matante, m'écrivit le soir même que je serais cause de la mort de sa fille,

qu'elle était tombée malade à cause de moi, qu'elle avait la fièvre, et qu'elle ne pouvait plus allaiter son enfant nouveau- né. Son frère vint me voir pour me dissuader. M. le curé de Saint- Germain, notre parent, me serra de plus près encore, me représentant sous des couleurs sombres les rudes sacrifices de la vie religieuse. A ce qu'il m'objecta, je parus, comme je l'étais par la grâce de Dieu, prête atout-, rien ne pouvait m'ébranler : une force supérieure m'entraînait. Ce jour-là, je n'osai plus reparaître aux repas , un morne silence régnait autour de moi. Le lundi, je pris toutes mes dispositions, et le soir, à sept heures environ , je quittai la maison paternelle et fraternelle!... Sur mon chemin je fus voir Mlle Tripier, cette fervente zélatrice de la dévotion au sacré Cœur, qui avait bien voulu m'associera ses bonnes œuvres. Elle était très malade, et je lui fis part de mon dessein, afin qu'elle priât pour moi dans le temps et dans l'éternité. De là , je me rendis à la maison de Mme Devaux. »

Mlle Deshayes avait alors trente-quatre ans. Elle observe que ce jour de la réunion des sœurs, 17 octobre, était l'anniversaire de la mort de la bienheureuse Marguerite- Marie; de même que l'avant- veille, jour de la fondation, avait été celui de la fête de sainte Thérèse. Il lui semblait que les deux séraphiques saintes du Carmel et de la Visitation présidaient, du haut du ciel, à la germination de cette troisième tige que poussait le Cœur de Jésus, pour épanouir son amour sous une forme nouvelle.

Pendant ce temps, Sophie Barat était allée dans sa famille, qu'elle avait souhaité de revoir avant une plus longue absence. Mlle Octavie, son amie, l'attendait à Paris, ne pouvant, selon l'expression d'une lettre du Père Varin, se résoudre à partir sans <i sa douce compagne ». Elles

Page 1